Chap.
- Titre
- A Propos
- Chapitre 3
- Les Personnages
- Acte I - Une Représentation à l'Hôtel de Bourgogne
- Chapitre 6
- Chapitre 7
- Chapitre 8
- Chapitre 9
- Chapitre 10
- Chapitre 11
- Chapitre 12
- Acte II - La Rôtisserie des Poètes
- Chapitre 14
- Chapitre 15
- Chapitre 16
- Chapitre 17
- Chapitre 18
- Chapitre 19
- Chapitre 20
- Chapitre 21
- Chapitre 22
- Chapitre 23
- Chapitre 24
- Acte III - Le Baiser de Roxane
- Chapitre 26
- Chapitre 27
- Chapitre 28
- Chapitre 29
- Chapitre 30
- Chapitre 31
- Chapitre 32
- Chapitre 33
- Chapitre 34
- Chapitre 35
- Chapitre 36
- Chapitre 37
- Chapitre 38
- Chapitre 39
- Acte IV - Les Cadets de Gascogne
- Chapitre 41
- Chapitre 42
- Chapitre 43
- Chapitre 44
- Chapitre 45
- Chapitre 46
- Chapitre 47
- Chapitre 48
- Chapitre 49
- Chapitre 50
- Acte V - La Gazette de Cyrano
- Chapitre 52
- Chapitre 53
- Chapitre 54
- Chapitre 55
- Chapitre 56
- Chapitre 57
- Chapitre 58
Confort
Titre
Title Page
Cyrano de Bergerac
Edmond Rostand
Publication: 1897
Catégorie(s): Fiction, Théâtre, XIXe siècle
Source: http://www.ebooksgratuits.com
A Propos
A Propos Rostand:
Edmond Eugène Alexis Rostand, né le 1er avril 1868 à Marseille,
mort le 2 décembre 1918 à Paris, est un auteur dramatique français.
Edmond Rostand est le père du fameux biologiste Jean Rostand.
Arrière petit-fils d'un maire de Marseille Alexis-Joseph Rostand
(1769-1854), Edmond Rostand naît dans une famille aisée de
Marseille, fils de l'économiste Eugène Rostand. En 1880, son père,
craignant les désordres de la Commune, amène toute sa famille,
Edmond, sa mère et ses deux cousines dans la station thermale en
vogue de Luchon. Hébergés d'abord dans le "chalet Spont", puis dans
la "villa Devalz", ils font ensuite édifier la "villa Julia", à
proximité du Casino. Edmond Rostand passe plus de vingt-deux étés à
Luchon, qui lui inspire ses premières œuvres. Il y écrit notamment
une pièce de théâtre en 1888, Le Gant rouge, et surtout un volume
de poésie en 1890, Les Musardises. Il poursuit ses études de droit
à Paris, où il s'était inscrit au Barreau sans y exercer et, après
avoir un temps pensé à la diplomatie, il décide de se consacrer à
la poésie. En 1888, avec son ami Froyez, journaliste parisien, il
se rend au champ de course de Moustajon : et de décorer leur
équipage d'une abondance de fleurs des champs. Ils font sensation
devant un établissement à la mode, le café Arnative, et improvisent
en terrasse une joyeuse bataille de fleurs avec leurs amis. C'est
ainsi que naquit le premier "Corso fleuri", ayant
traditionnellement lieu le dernier dimanche d'août à Luchon, et où
le gagnant se voyait remettre une bannière. Dans le train pour
Montréjeau, son père fait la rencontre de Madame Lee et de sa fille
Rosemonde Gérard, et les invite à prendre le thé à la villa Julia.
Edmond se marie le 8 avril 1890 avec cette dernière, poétesse elle
aussi, dont Leconte de Lisle était le parrain, et Alexandre Dumas
le tuteur. Rosemonde et Edmond Rostand auront deux fils, Maurice,
né en 1891, et Jean, né en 1894. Edmond quitte Rosemonde en 1915
pour son dernier amour, l'actrice Mary Marquet. Edmond Rostand
obtient son premier succès en 1894 avec Les Romanesques, pièce en
vers présentée à la Comédie-Française. Dans les années 1910, il
collabore à La Bonne Chanson, Revue du foyer, littéraire et
musicale, dirigée par Théodore Botrel. Après l'insuccès critique de
Chantecler, Rostand ne fait plus jouer de nouvelles pièces. À
partir de 1914, il s'implique fortement dans le soutien aux soldats
français. Il meurt à Paris, le 2 décembre 1918, d'une grippe
espagnole, peut-être contractée pendant les répétitions d'une
reprise de L'Aiglon.
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Chapitre 3
Cyrano de Bergerac
C’est à l’âme de CYRANO que je voulais dédier ce
poème.
Mais puisqu’elle a passé en vous, COQUELIN, c’est à
vous que je le dédie.
E. R.
Les Personnages
Cyrano de Bergerac
Les Personnages
CYRANO DE BERGERAC
CHRISTIAN DE NEUVILLETTE
COMTE DE GUICHE
RAGUENEAU
LE BRET
CARBON DE CASTEL-JALOUX
LES CADETS
LIGNIÈRE
DE VALVERT
UN MARQUIS
DEUXIÈME MARQUIS
TROISIÈME MARQUIS
MONTFLEURY
BELLEROSE
JODELET
CUIGY
BRISSAILLE
UN FÂCHEUX
UN MOUSQUETAIRE
UN AUTRE
UN OFFICIER ESPAGNOL
UN CHEVAU-LÉGER
LE PORTIER
UN BOURGEOIS
SON FILS
UN TIRE-LAINE
UN SPECTATEUR
UN GARDE
BERTRANDOU LE FIFRE
LE CAPUCIN
DEUX MUSICIENS
LES POÈTES
LES PÂTISSIERS
ROXANE
SŒUR MARTHE
LISE
LA DISTRIBUTRICE
MÈRE MARGUERITE DE JÉSUS
LA DUÈGNE
SŒUR CLAIRE
UNE COMÉDIENNE
LA SOUBRETTE
LES PAGES
LA BOUQUETIÈRE
La foule, bourgeois, marquis, mousquetaires, tire-laine,
pâtissiers, poètes, cadets gascons, comédiens, violons, pages,
enfants, soldats, espagnols, spectateurs, spectatrices, précieuses,
comédiennes, bourgeoises, religieuses, etc.
(Les quatre premiers actes en 1640, le cinquième en 1655.)
Acte I - Une Représentation à l'Hôtel de Bourgogne
Cyrano de Bergerac
Acte I - Une Représentation à l'Hôtel de
Bourgogne
La salle de l’Hôtel de Bourgogne, en 1640. Sorte de hangar de
jeu de paume aménagé et embelli pour des représentations.
La salle est un carré long ; on la voit en biais, de sorte
qu’un de ses côtés forme le fond qui part du premier plan, à
droite, et va au dernier plan, à gauche, faire angle avec la scène,
qu’on aperçoit en pan coupé.
Cette scène est encombrée, des deux côtés, le long des
coulisses, par des banquettes. Le rideau est formé par deux
tapisseries qui peuvent s’écarter. Au-dessus du manteau d’Arlequin,
les armes royales. On descend de l’estrade dans la salle par de
larges marches. De chaque côté de ces marches, la place des
violons. Rampe de chandelles.
Deux rangs superposés de galeries latérales : le rang
supérieur est divisé en loges. Pas de sièges au parterre, qui est
la scène même du théâtre ; au fond de ce parterre,
c’est-à-dire à droite, premier plan, quelques bancs formant gradins
et, sous un escalier qui monte vers des places supérieures, et dont
on ne voit que le départ, une sorte de buffet orné de petits
lustres, de vases fleuris, de verres de cristal, d’assiettes de
gâteaux, de flacons, etc.
Au fond, au milieu, sous la galerie de loges, l’entrée du
théâtre. Grande porte qui s’entre-bâille pour laisser passer les
spectateurs. Sur les battants de cette porte, ainsi que dans
plusieurs coins et au-dessus du buffet, des affiches rouges sur
lesquelles on lit : La Clorise.
Au lever du rideau, la salle est dans une demi-obscurité, vide
encore. Les lustres sont baissés au milieu du parterre, attendant
d’être allumés.
Chapitre 6
Cyrano de Bergerac
Scène I
Le public, qui arrive peu à peu.
Cavaliers, bourgeois, laquais, pages, tire-laine, le portier, etc.,
puis les marquis, Cuigy, Brissaille, la distributrice, les violons,
etc.
(On entend derrière la porte un tumulte de voix, puis un
cavalier entre brusquement.)
LE PORTIER, le
poursuivant.
Holà ! vos quinze sols !
LE CAVALIER.
J’entre gratis !
LE PORTIER.
Pourquoi ?
LE CAVALIER.
Je suis chevau-léger de la maison du Roi !
LE PORTIER, à un autre cavalier
qui vient d’entrer.
Vous ?
DEUXIÈME CAVALIER.
Je ne paye pas !
LE PORTIER.
Mais…
DEUXIÈME CAVALIER.
Je suis mousquetaire.
PREMIER CAVALIER, au
deuxième.
On ne commence qu’à deux heures. Le parterre
Est vide. Exerçons-nous au fleuret.
(Ils font des armes avec des
fleurets qu’ils ont apportés.)
UN LAQUAIS, entrant.
Pst… Flanquin !…
UN AUTRE, déjà arrivé.
Champagne ?…
LE PREMIER, lui montrant des jeux
qu’il sort de son pourpoint.
Cartes. Dés.
(Il s’assied par terre.)
Jouons.
LE DEUXIÈME, même jeu.
Oui, mon coquin.
PREMIER LAQUAIS, tirant de sa
poche un bout de chandelle qu’il allume et colle par
terre.
J’ai soustrait à mon maître un peu de luminaire.
UN GARDE, à une bouquetière qui
s’avance.
C’est gentil de venir avant que l’on n’éclaire !…
(Il lui prend la taille.)
UN DES BRETTEURS, recevant un
coup de fleuret.
Touche !
UN DES JOUEURS.
Trèfle !
LE GARDE, poursuivant la
fille.
Un baiser !
LA BOUQUETIÈRE, se
dégageant.
On voit !…
LE GARDE, l’entraînant dans les
coins sombres.
Pas de danger !
UN HOMME, s’asseyant par terre
avec d’autres porteurs de provisions de bouche.
Lorsqu’on vient en avance, on est bien pour manger.
UN BOURGEOIS, conduisant son
fils.
Plaçons-nous là, mon fils.
UN JOUEUR.
Brelan d’as !
UN HOMME, tirant une bouteille de
sous son manteau et s’asseyant aussi.
Un ivrogne
Doit boire son bourgogne…
(Il boit.)
à l’hôtel de Bourgogne !
LE BOURGEOIS, à son
fils.
Ne se croirait-on pas en quelque mauvais lieu ?
(Il montre l’ivrogne du bout de
sa canne.)
Buveurs…
(En rompant, un des cavaliers le
bouscule.)
Bretteurs !
(Il tombe au milieu des
joueurs.)
Joueurs !
LE GARDE, derrière lui, lutinant
toujours la femme.
Un baiser !
LE BOURGEOIS, éloignant vivement
son fils.
Jour de Dieu !
– Et penser que c’est dans une salle pareille
Qu’on joua du Rotrou, mon fils !
LE JEUNE HOMME.
Et du Corneille !
UNE BANDE DE PAGES, se tenant par
la main, entre en farandole et chante.
Tra la la la la la la la la la la
lère…
LE PORTIER, sévèrement aux
pages.
Les pages, pas de farce !…
PREMIER PAGE, avec une dignité
blessée.
Oh ! Monsieur ! ce
soupçon !…
(Vivement au deuxième, dès que le portier a tourné le
dos.)
As-tu de la ficelle ?
LE DEUXIÈME.
Avec un hameçon.
PREMIER PAGE.
On pourra de là-haut pêcher quelque perruque.
UN TIRE-LAINE, groupant autour de
lui plusieurs hommes de mauvaise mine.
Or çà, jeunes escrocs, venez qu’on vous éduque.
Puis donc que vous volez pour la première fois…
DEUXIÈME PAGE, criant à d’autres
pages déjà placés aux galeries supérieures.
Hep ! Avez-vous des sarbacanes ?
TROISIÈME PAGE, d’en
haut.
Et des pois !
(Il souffle et les crible de
pois.)
LE JEUNE HOMME, à son
père.
Que va-t-on nous jouer ?
LE BOURGEOIS.
Clorise.
LE JEUNE HOMME.
De qui est-ce ?
LE BOURGEOIS.
De monsieur Balthazar Baro. C’est une pièce !…
(Il remonte au bras de son
fils.)
LE TIRE-LAINE, à ses
acolytes.
… La dentelle surtout des canons, coupez-la !
UN SPECTATEUR, à un autre, lui
montrant une encoignure élevée.
Tenez, à la première du Cid, j’étais là !
LE TIRE-LAINE, faisant avec ses
doigts le geste de subtiliser.
Les montres…
LE BOURGEOIS, redescendant, à son
fils.
Vous verrez des acteurs très
illustres…
LE TIRE-LAINE, faisant le geste
de tirer par petites secousses furtives.
Les mouchoirs…
LE BOURGEOIS.
Montfleury…
QUELQU’UN, criant de la galerie
supérieure.
Allumez donc les lustres !
LE BOURGEOIS.
… Bellerose, L’Épy, la Beaupré, Jodelet !
UN PAGE, au parterre.
Ah ! voici la distributrice !…
LA DISTRIBUTRICE, paraissant
derrière le buffet.
Oranges, lait,
Eau de framboise, aigre de cèdre…
(Brouhaha à la porte.)
UNE VOIX DE FAUSSET.
Place, brutes !
UN LAQUAIS, s’étonnant.
Les marquis !… au parterre ?…
UN AUTRE LAQUAIS.
Oh ! pour quelques minutes.
(Entre une bande de petits
marquis.)
UN MARQUIS, voyant la salle à
moitié vide.
Hé quoi ! Nous arrivons ainsi que les drapiers,
Sans déranger les gens ? sans marcher sur les
pieds ?
Ah ! fi ! fi ! fi !
(Il se trouve devant d’autres
gentilshommes entrés peu avant.)
Cuigy ! Brissaille !
(Grandes embrassades.)
CUIGY.
Des fidèles !…
Mais oui, nous arrivons devant que les chandelles…
LE MARQUIS.
Ah ! ne m’en parlez pas ! Je suis dans une humeur…
UN AUTRE.
Console-toi, marquis, car voici l’allumeur !
LA SALLE, saluant l’entrée de
l’allumeur.
Ah !…
(On se groupe autour des lustres qu’il allume. Quelques
personnes ont pris place aux galeries. Lignière entre au parterre,
donnant le bras à Christian de Neuvillette. Lignière, un peu
débraillé, figure d’ivrogne distingué. Christian, vêtu élégamment,
mais d’une façon un peu démodée, paraît préoccupé et regarde les
loges.)
Chapitre 7
Cyrano de Bergerac
Scène II
Les mêmes, Christian, Lignière,
puis Ragueneau et Le Bret.
CUIGY.
Lignière !
BRISSAILLE, riant.
Pas encor gris !…
LIGNIÈRE, bas à
Christian.
Je vous présente ?
(Signe d’assentiment de Christian.)
Baron de Neuvillette.
(Saluts.)
LA SALLE, acclamant l’ascension
du premier lustre allumé.
Ah !
CUIGY, à Brissaille, en regardant
Christian.
La tête est charmante.
PREMIER MARQUIS, qui a
entendu.
Peuh !…
LIGNIÈRE, présentant à
Christian.
Messieurs de Cuigy, de
Brissaille…
CHRISTIAN, s’inclinant.
Enchanté !…
PREMIER MARQUIS, au
deuxième.
Il est assez joli, mais n’est pas ajusté
Au dernier goût.
LIGNIÈRE, à Cuigy.
Monsieur débarque de Touraine.
CHRISTIAN.
Oui, je suis à Paris depuis vingt jours à peine.
J’entre aux gardes demain, dans les Cadets.
PREMIER MARQUIS, regardant les
personnes qui entrent dans les loges.
Voilà
La présidente Aubry !
LA DISTRIBUTRICE.
Oranges, lait…
LES VIOLONS,
s’accordant.
La… la…
CUIGY, à Christian, lui désignant
la salle qui se garnit.
Du monde !
CHRISTIAN.
Eh, oui, beaucoup.
PREMIER MARQUIS.
Tout le bel air !
(Ils nomment les femmes à mesure qu’elles entrent, très
parées, dans les loges. Envois de saluts, réponses de
sourires.)
DEUXIÈME MARQUIS.
Mesdames
De Guéméné…
CUIGY.
De Bois-Dauphin…
PREMIER MARQUIS.
Que nous aimâmes…
BRISSAILLE.
De Chavigny…
DEUXIÈME MARQUIS.
Qui de nos cœurs va se
jouant !
LIGNIÈRE.
Tiens, monsieur de Corneille est arrivé de Rouen.
LE JEUNE HOMME, à son
père.
L’Académie est là ?
LE BOURGEOIS.
Mais… j’en vois plus d’un
membre ;
Voici Boudu, Boissat, et Cureau de la Chambre ;
Porchères, Colomby, Bourzeys, Bourdon, Arbaud…
Tous ces noms dont pas un ne mourra, que c’est beau !
PREMIER MARQUIS.
Attention ! nos précieuses prennent place.
Barthénoïde, Urimédonte, Cassandace,
Félixérie…
DEUXIÈME MARQUIS, se
pâmant.
Ah ! Dieu ! leurs surnoms
sont exquis !
Marquis, tu les sais tous ?
PREMIER MARQUIS.
Je les sais tous, marquis !
LIGNIÈRE, prenant Christian à
part.
Mon cher, je suis entré pour vous rendre service.
La dame ne vient pas. Je retourne à mon vice !
CHRISTIAN, suppliant.
Non !… Vous qui chansonnez et la ville et la cour,
Restez : vous me direz pour qui je meurs d’amour.
LE CHEF DES VIOLONS, frappant sur
son pupitre, avec son archet.
Messieurs les violons !…
(Il lève son archet.)
LA DISTRIBUTRICE.
Macarons, citronnée…
(Les violons commencent à
jouer.)
CHRISTIAN.
J’ai peur qu’elle ne soit coquette et raffinée,
Je n’ose lui parler car je n’ai pas d’esprit.
Le langage aujourd’hui qu’on parle et qu’on écrit,
Me trouble. Je ne suis qu’un bon soldat timide.
– Elle est toujours à droite, au fond : la loge
vide.
LIGNIÈRE, faisant mine de
sortir.
Je pars.
CHRISTIAN, le retenant
encore.
Oh ! non, restez !
LIGNIÈRE.
Je ne peux. D’Assoucy
M’attend au cabaret. On meurt de soif, ici.
LA DISTRIBUTRICE, passant devant
lui avec un plateau.
Orangeade ?
LIGNIÈRE.
Fi !
LA DISTRIBUTRICE.
Lait ?
LIGNIÈRE.
Pouah !
LA DISTRIBUTRICE.
Rivesalte ?
LIGNIÈRE.
Halte !
(À Christian.)
Je reste encore un peu. – Voyons ce rivesalte ?
(Il s’assied près du buffet. La distributrice lui verse du
rivesalte.)
CRIS, dans le public à l’entrée
d’un petit homme grassouillet et réjoui.
Ah ! Ragueneau !…
LIGNIÈRE, à Christian.
Le grand rôtisseur Ragueneau.
RAGUENEAU, costume de pâtissier
endimanché, s’avançant vivement vers Lignière.
Monsieur, avez-vous vu monsieur de Cyrano ?
LIGNIÈRE, présentant Ragueneau à
Christian.
Le pâtissier des comédiens et des poètes !
RAGUENEAU, se
confondant.
Trop d’honneur…
LIGNIÈRE.
Taisez-vous, Mécène que vous
êtes !
RAGUENEAU.
Oui, ces messieurs chez moi se servent…
LIGNIÈRE.
À crédit.
Poète de talent lui-même…
RAGUENEAU.
Ils me l’ont dit.
LIGNIÈRE.
Fou de vers !
RAGUENEAU.
Il est vrai que pour une odelette…
LIGNIÈRE.
Vous donnez une tarte…
RAGUENEAU.
Oh ! une tartelette !
LIGNIÈRE.
Brave homme, il s’en excuse ! Et pour un triolet
Ne donnâtes-vous pas ?…
RAGUENEAU.
Des petits pains !
LIGNIÈRE, sévèrement.
Au lait.
– Et le théâtre, vous l’aimez ?
RAGUENEAU.
Je l’idolâtre.
LIGNIÈRE.
Vous payez en gâteaux vos billets de théâtre !
Votre place, aujourd’hui, là, voyons, entre nous,
Vous a coûté combien ?
RAGUENEAU.
Quatre flans. Quinze choux.
(Il regarde de tous côtés.)
Monsieur de Cyrano n’est pas là ? Je m’étonne.
LIGNIÈRE.
Pourquoi ?
RAGUENEAU.
Montfleury joue !
LIGNIÈRE.
En effet, cette tonne
Va nous jouer ce soir le rôle de Phédon.
Qu’importe à Cyrano ?
RAGUENEAU.
Mais vous ignorez donc ?
Il fit à Montfleury, messieurs, qu’il prit en haine,
Défense, pour un mois, de reparaître en scène.
LIGNIÈRE, qui en est à son
quatrième petit verre.
Eh bien ?
RAGUENEAU.
Montfleury joue !
CUIGY, qui s’est rapproché de son
groupe.
Il n’y peut rien.
RAGUENEAU.
Oh ! oh !
Moi, je suis venu voir !
PREMIER MARQUIS.
Quel est ce Cyrano ?
CUIGY.
C’est un garçon versé dans les colichemardes.
DEUXIÈME MARQUIS.
Noble ?
CUIGY.
Suffisamment. Il est cadet aux
gardes.
(Montrant un gentilhomme qui va et vient dans la salle comme
s’il cherchait quelqu’un.)
Mais son ami Le Bret peut vous dire…
(Il appelle.)
Le Bret !
(Le Bret descend vers eux.)
Vous cherchez Bergerac ?
LE BRET.
Oui, je suis inquiet !…
CUIGY.
N’est-ce pas que cet homme est des moins ordinaires ?
LE BRET, avec tendresse.
Ah ! c’est le plus exquis des êtres sublunaires !
RAGUENEAU.
Rimeur !
CUIGY.
Bretteur !
BRISSAILLE.
Physicien !
LE BRET.
Musicien !
LIGNIÈRE.
Et quel aspect hétéroclite que le sien !
RAGUENEAU.
Certes, je ne crois pas que jamais nous le peigne
Le solennel monsieur Philippe de Champaigne ;
Mais bizarre, excessif, extravagant, falot,
Il eût fourni, je pense, à feu Jacques Callot
Le plus fol spadassin à mettre entre ses masques.
Feutre à panache triple et pourpoint à six basques,
Cape que par derrière, avec pompe, l’estoc
Lève, comme une queue insolente de coq,
Plus fier que tous les Artabans dont la Gascogne
Fut et sera toujours l’alme Mère Gigogne,
Il promène, en sa fraise à la Pulcinella,
Un nez !… Ah ! messeigneurs, quel nez que ce
nez-là !…
On ne peut voir passer un pareil nasigère
Sans s’écrier : « Oh ! non, vraiment, il
exagère ! »
Puis on sourit, on dit : « Il va l’enlever… »
Mais
Monsieur de Bergerac ne l’enlève jamais.
LE BRET, hochant la
tête.
Il le porte, – et pourfend quiconque le remarque !
RAGUENEAU, fièrement.
Son glaive est la moitié des ciseaux de la Parque !
PREMIER MARQUIS, haussant les
épaules.
Il ne viendra pas !
RAGUENEAU.
Si !… Je parie un poulet
À la Ragueneau !
LE MARQUIS, riant.
Soit !
(Rumeurs d’admiration dans la salle. Roxane vient de
paraître dans sa loge. Elle s’assied sur le devant, sa duègne prend
place au fond. Christian, occupé à payer la distributrice, ne
regarde pas.)
DEUXIÈME MARQUIS, avec des petits
cris.
Ah ! messieurs ! mais elle
est
Épouvantablement ravissante !
PREMIER MARQUIS.
Une pêche
Qui sourirait avec une fraise !
DEUXIÈME MARQUIS.
Et si fraîche
Qu’on pourrait, l’approchant, prendre un rhume de
cœur !
CHRISTIAN, lève la tête, aperçoit
Roxane, et saisit vivement Lignière par le bras.
C’est elle !
LIGNIÈRE, regardant.
Ah ! c’est elle ?…
CHRISTIAN.
Oui. Dites vite. J’ai peur.
LIGNIÈRE, dégustant son rivesalte
à petits coups.
Magdeleine Robin, dite Roxane. – Fine.
Précieuse.
CHRISTIAN.
Hélas !
LIGNIÈRE.
Libre. Orpheline. Cousine
De Cyrano, – dont on parlait…
(À ce moment, un seigneur très élégant, le cordon bleu en
sautoir, entre dans la loge et, debout, cause un instant avec
Roxane.)
CHRISTIAN, tressaillant.
Cet homme ?…
LIGNIÈRE, qui commence à être
gris, clignant de l’œil.
Hé ! hé !…
– Comte de Guiche. Épris d’elle. Mais marié
À la nièce d’Armand de Richelieu. Désire
Faire épouser Roxane à certain triste sire,
Un monsieur de Valvert, vicomte… et complaisant.
Elle n’y souscrit pas, mais de Guiche est puissant.
Il peut persécuter une simple bourgeoise.
D’ailleurs j’ai dévoilé sa manœuvre sournoise
Dans une chanson qui… Ho ! il doit m’en vouloir !
– La fin était méchante… Écoutez…
(Il se lève en titubant, le verre
haut, prêt à chanter.)
CHRISTIAN.
Non. Bonsoir.
LIGNIÈRE.
Vous allez ?
CHRISTIAN.
Chez monsieur de Valvert !
LIGNIÈRE.
Prenez garde.
C’est lui qui vous tuera !
(Lui désignant du coin de l’œil
Roxane.)
Restez. On vous regarde.
CHRISTIAN.
C’est vrai !
(Il reste en contemplation. Le groupe de tire-laine, à
partir de ce moment, le voyant la tête en l’air et bouche bée, se
rapproche de lui.)
LIGNIÈRE.
C’est moi qui pars. J’ai soif !
Et l’on m’attend
– Dans les tavernes !
(Il sort en zigzaguant.)
LE BRET, qui a fait le tour de la
salle, revenant vers Ragueneau, d’une voix rassurée.
Pas de Cyrano.
RAGUENEAU, incrédule.
Pourtant…
LE BRET.
Ah ! je veux espérer qu’il n’a pas vu l’affiche !
LA SALLE.
Commencez ! Commencez !
Chapitre 8
Cyrano de Bergerac
Scène III
Les mêmes, moins Lignière ;
De Guiche, Valvert, puis Montfleury.
UN MARQUIS, voyant de Guiche, qui
descend de la loge de Roxane, traverse le parterre, entouré de
seigneurs obséquieux, parmi lesquels le vicomte de
Valvert.
Quelle cour, ce de Guiche !
UN AUTRE.
Fi !… Encore un Gascon !
LE PREMIER.
Le Gascon souple et froid,
Celui qui réussit !… Saluons-le, crois-moi.
(Ils vont vers de
Guiche.)
DEUXIÈME MARQUIS.
Les beaux rubans ! Quelle couleur, comte de
Guiche ?
Baise-moi-ma-mignonne ou bien
Ventre-de-biche ?
DE GUICHE.
C’est couleur Espagnol malade.
PREMIER MARQUIS.
La couleur
Ne ment pas, car bientôt, grâce à votre valeur,
L’Espagnol ira mal, dans les Flandres !
DE GUICHE.
Je monte
Sur scène. Venez-vous ?
(Il se dirige, suivi de tous les marquis et gentilshommes,
vers le théâtre. Il se retourne et appelle.)
Viens, Valvert !
CHRISTIAN, qui les écoute et les
observe, tressaille en entendant ce nom.
Le vicomte !
Ah ! je vais lui jeter à la face mon…
(Il met la main dans sa poche, et y rencontre celle d’un
tire-laine en train de le dévaliser. Il se retourne.)
Hein ?
LE TIRE-LAINE.
Ay !…
CHRISTIAN, sans le
lâcher.
Je cherchais un gant !
LE TIRE-LAINE, avec un sourire
piteux.
Vous trouvez une main.
(Changeant de ton, bas et
vite.)
Lâchez-moi. Je vous livre un secret.
CHRISTIAN, le tenant
toujours.
Quel ?
LE TIRE-LAINE.
Lignière…
Qui vous quitte…
CHRISTIAN, de même.
Eh ! bien ?
LE TIRE-LAINE.
… touche à son heure dernière.
Une chanson qu’il fit blessa quelqu’un de grand,
Et cent hommes – j’en suis – ce soir sont postés !…
CHRISTIAN.
Cent !
Par qui ?
LE TIRE-LAINE.
Discrétion…
CHRISTIAN, haussant les
épaules.
Oh !
LE TIRE-LAINE, avec beaucoup de
dignité.
Professionnelle !
CHRISTIAN.
Où seront-ils postés ?
LE TIRE-LAINE.
À la porte de Nesle.
Sur son chemin. Prévenez-le !
CHRISTIAN, qui lui lâche enfin le
poignet.
Mais où le voir !
LE TIRE-LAINE.
Allez courir tous les cabarets : le Pressoir
D’Or, la Pomme de Pin, la Ceinture qui craque,
Les Deux Torches, les Trois Entonnoirs, – et dans
chaque,
Laissez un petit mot d’écrit l’avertissant.
CHRISTIAN.
Oui, je cours ! Ah ! les gueux ! Contre un seul
homme, cent !
(Regardant Roxane avec
amour.)
La quitter… elle !
(Avec fureur, Valvert.)
Et lui !… – Mais il faut que je
sauve
Lignière !…
(Il sort en courant. – De Guiche, le vicomte, les marquis,
tous les gentilshommes ont disparu derrière le rideau pour prendre
place sur les banquettes de la scène. Le parterre est complètement
rempli. Plus une place vide aux galeries et aux loges.)
LA SALLE.
Commencez.
UN BOURGEOIS, dont la perruque
s’envole au bout d’une ficelle, pêchée par un page de la galerie
supérieure.
Ma perruque !
CRIS DE JOIE.
Il est chauve !…
Bravo, les pages !… Ha ! ha ! ha !…
LE BOURGEOIS, furieux, montrant
le poing.
Petit gredin !
RIRES ET CRIS, qui commencent
très fort et vont décroissant.
Ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! ha !
(Silence complet.)
LE BRET, étonné.
Ce silence soudain ?…
(Un spectateur lui parle
bas.)
Ah ?…
LE SPECTATEUR.
La chose me vient d’être
certifiée.
MURMURES, qui courent.
Chut ! – Il paraît ?… – Non !… – Si ! – Dans
la loge grillée. –
Le Cardinal ! – Le Cardinal ? – Le Cardinal !
UN PAGE.
Ah ! diable, on ne va pas pouvoir se tenir mal !…
(On frappe sur la scène. Tout le
monde s’immobilise. Attente.)
LA VOIX D’UN MARQUIS, dans le
silence, derrière le rideau.
Mouchez cette chandelle !
UN AUTRE MARQUIS, passant la tête
par la fente du rideau.
Une chaise !
(Une chaise est passée, de main en main, au-dessus des
têtes. Le marquis la prend et disparaît, non sans avoir envoyé
quelques baisers aux loges.)
UN SPECTATEUR.
Silence !
(On refrappe les trois coups. Le rideau s’ouvre. Tableau.
Les marquis assis sur les côtés, dans des poses insolentes. Toile
de fond représentant un décor bleuâtre de pastorale. Quatre petits
lustres de cristal éclairent la scène. Les violons jouent
doucement.)
LE BRET, à Ragueneau,
bas.
Montfleury entre en scène ?
RAGUENEAU, bas aussi.
Oui, c’est lui qui commence.
LE BRET.
Cyrano n’est pas là.
RAGUENEAU.
J’ai perdu mon pari.
LE BRET.
Tant mieux ! tant mieux !
(On entend un air de musette, et Montfleury paraît en scène,
énorme, dans un costume de berger de pastorale, un chapeau garni de
roses penché sur l’oreille, et soufflant dans une cornemuse
enrubannée.)
LE PARTERRE,
applaudissant.
Bravo, Montfleury !
Montfleury !
MONTFLEURY, après avoir salué,
jouant le rôle de Phédon.
« Heureux qui loin des cours, dans un lieu
solitaire,
Se prescrit à soi-même un exil volontaire,
Et qui, lorsque Zéphire a soufflé sur les
bois… »
UNE VOIX, au milieu du
parterre.
Coquin, ne t’ai-je pas interdit pour un mois ?
(Stupeur. Tout le monde se
retourne. Murmures.)
VOIX DIVERSES.
Hein ? – Quoi ? – Qu’est-ce ?…
(On se lève dans les loges, pour
voir.)
CUIGY.
C’est lui !
LE BRET, terrifié.
Cyrano !
LA VOIX.
Roi des pitres,
Hors de scène à l’instant !
TOUTE LA SALLE,
indignée.
Oh !
MONTFLEURY.
Mais…
LA VOIX.
Tu récalcitres ?
VOIX DIVERSES, du parterre, des
loges.
Chut ! – Assez ! – Montfleury, jouez ! – Ne
craignez rien !…
MONTFLEURY, d’une voix mal
assurée.
« Heureux qui loin des cours dans un lieu
sol… »
LA VOIX, plus menaçante.
Eh bien ?
Faudra-t-il que je fasse, ô Monarque des drôles,
Une plantation de bois sur vos épaules ?
(Une canne au bout d’un bras
jaillit au-dessus des têtes.)
MONTFLEURY, d’une voix de plus en
plus faible.
« Heureux qui… »
(La canne s’agite.)
LA VOIX.
Sortez !
LE PARTERRE.
Oh !
MONTFLEURY,
s’étranglant.
« Heureux qui loin des
cours… »
CYRANO, surgissant du parterre,
debout sur une chaise, les bras croisés, le feutre en bataille, la
moustache hérissée, le nez terrible.
Ah ! je vais me fâcher !…
(Sensation à sa vue.)
Chapitre 9
Cyrano de Bergerac
Scène IV
Les mêmes, Cyrano, puis
Bellerose, Jodelet.
MONTFLEURY, aux marquis.
Venez à mon secours,
Messieurs !
UN MARQUIS,
nonchalamment.
Mais jouez donc !
CYRANO.
Gros homme, si tu joues
Je vais être obligé de te fesser les joues !
LE MARQUIS.
Assez !
CYRANO.
Que les marquis se taisent sur leurs
bancs,
Ou bien je fais tâter ma canne à leurs rubans !
TOUS LES MARQUIS,
debout.
C’en est trop !… Montfleury…
CYRANO.
Que Montfleury s’en aille,
Ou bien je l’essorille et le désentripaille !
UNE VOIX.
Mais…
CYRANO.
Qu’il sorte !
UNE AUTRE VOIX.
Pourtant…
CYRANO.
Ce n’est pas encor fait ?
(Avec le geste de retrousser ses
manches.)
Bon ! je vais sur la scène en guise de buffet,
Découper cette mortadelle d’Italie !
MONTFLEURY, rassemblant toute sa
dignité.
En m’insultant, Monsieur, vous insultez Thalie !
CYRANO, très poli.
Si cette Muse, à qui, Monsieur, vous n’êtes rien,
Avait l’honneur de vous connaître, croyez bien
Qu’en vous voyant si gros et bête comme une urne,
Elle vous flanquerait quelque part son cothurne.
LE PARTERRE.
Montfleury ! Montfleury ! – La pièce de
Baro ! –
CYRANO, à ceux qui crient autour
de lui.
Je vous en prie, ayez pitié de mon fourreau.
Si vous continuez, il va rendre sa lame !
(Le cercle s’élargit.)
LA FOULE, reculant.
Hé ! là !…
CYRANO, à Montfleury.
Sortez de scène !
LA FOULE, se rapprochant et
grondant.
Oh ! oh !
CYRANO, se retournant
vivement.
Quelqu’un réclame ?
(Nouveau recul.)
UNE VOIX, chantant au
fond.
Monsieur de Cyrano
Vraiment nous tyrannise,
Malgré ce tyranneau
On jouera la Clorise.
TOUTE LA SALLE,
chantant.
La Clorise, la
Clorise !…
CYRANO.
Si j’entends une fois encor cette chanson,
Je vous assomme tous.
UN BOURGEOIS.
Vous n’êtes pas Samson !
CYRANO.
Voulez-vous me prêter, Monsieur, votre mâchoire ?
UNE DAME, dans les
loges.
C’est inouï !
UN SEIGNEUR.
C’est scandaleux !
UN BOURGEOIS.
C’est vexatoire !
UN PAGE.
Ce qu’on s’amuse !
LE PARTERRE.
Kss ! – Montfleury ! –
Cyrano !
CYRANO.
Silence !
LE PARTERRE, en délire.
Hi han ! Bêê ! Ouah,
ouah ! Cocorico !
CYRANO.
Je vous…
UN PAGE.
Miâou !
CYRANO.
Je vous ordonne de vous
taire !
Et j’adresse un défi collectif au parterre !
– J’inscris les noms ! – Approchez-vous, jeunes
héros !
Chacun son tour ! Je vais donner des
numéros ! –
Allons, quel est celui qui veut ouvrir la liste ?
Vous, Monsieur ? Non ! Vous ? Non ! Le
premier duelliste,
Je l’expédie avec les honneurs qu’on lui doit !
– Que tous ceux qui veulent mourir lèvent le doigt.
(Silence.)
La pudeur vous défend de voir ma lame nue ?
Pas un nom ? – Pas un doigt ? – C’est bien. Je
continue.
(Se retournant vers la scène où
Montfleury attend avec angoisse.)
Donc, je désire voir le théâtre guéri
De cette fluxion. Sinon…
(La main à son épée.)
le bistouri !
MONTFLEURY.
Je…
CYRANO, descend de sa chaise,
s’assied au milieu du rond qui s’est formé, s’installe comme chez
lui.
Mes mains vont frapper trois claques,
pleine lune !
Vous vous éclipserez à la troisième.
LE PARTERRE, amusé.
Ah ?…
CYRANO, frappant dans ses
mains.
Une !
MONTFLEURY.
Je…
UNE VOIX, des loges.
Restez !
LE PARTERRE.
Restera… restera pas…
MONTFLEURY.
Je crois,
Messieurs…
CYRANO.
Deux !
MONTFLEURY.
Je suis sûr qu’il vaudrait mieux
que…
CYRANO.
Trois !
(Montfleury disparaît comme dans une trappe. Tempête de
rires, de sifflets et de huées.)
LA SALLE.
Hu !… hu !… Lâche !… Reviens !…
CYRANO, épanoui, se renverse sur
sa chaise, et croise ses jambes.
Qu’il revienne, s’il l’ose !
UN BOURGEOIS.
L’orateur de la troupe !
(Bellerose s’avance et
salue.)
LES LOGES.
Ah !… Voilà Bellerose !
BELLEROSE, avec
élégance.
Nobles seigneurs…
LE PARTERRE.
Non ! Non !
Jodelet !
JODELET, s’avance, et,
nasillard.
Tas de veaux !
LE PARTERRE.
Ah ! Ah ! Bravo ! très bien !
bravo !
JODELET.
Pas de bravos !
Le gros tragédien dont vous aimez le ventre
S’est senti…
LE PARTERRE.
C’est un lâche !
JODELET.
Il dut sortir !
LE PARTERRE.
Qu’il rentre !
LES UNS.
Non !
LES AUTRES.
Si !
UN JEUNE HOMME, à
Cyrano.
Mais à la fin, monsieur, quelle
raison
Avez-vous de haïr Montfleury ?
CYRANO, gracieux, toujours
assis.
Jeune oison,
J’ai deux raisons, dont chaque est suffisante seule.
Primo : c’est un acteur déplorable, qui
gueule,
Et qui soulève avec des han ! de porteur d’eau,
Le vers qu’il faut laisser s’envoler ! –
Secundo :
Est mon secret…
LE VIEUX BOURGEOIS, derrière
lui.
Mais vous nous privez sans
scrupule
De la Clorise ! Je m’entête…
CYRANO, tournant sa chaise vers
le bourgeois, respectueusement.
Vieille mule,
Les vers du vieux Baro valant moins que zéro,
J’interromps sans remords !
LES PRÉCIEUSES, dans les
loges.
Ha ! – Ho ! – Notre
Baro !
Ma chère ! – Peut-on dire ?… Ah !
Dieu !…
CYRANO, tournant sa chaise vers
les loges, galant.
Belles personnes,
Rayonnez, fleurissez, soyez des échansonnes
De rêve, d’un sourire enchantez un trépas,
Inspirez-nous des vers… mais ne les jugez pas !
BELLEROSE.
Et l’argent qu’il va falloir rendre !
CYRANO, tournant sa chaise vers
la scène.
Bellerose,
Vous avez dit la seule intelligente chose !
Au manteau de Thespis je ne fais pas de trous.
(Il se lève, et lançant un sac
sur la scène.)
Attrapez cette bourse au vol, et taisez-vous !
LA SALLE, éblouie.
Ah !… Oh !…
JODELET, ramassant prestement la
bourse et la soupesant.
À ce prix-là, monsieur, je
t’autorise
À venir chaque jour empêcher la Clorise !…
LA SALLE
Hu !… Hu !…
JODELET.
Dussions-nous même ensemble être
hués !…
BELLEROSE.
Il faut évacuer la salle !…
JODELET.
Évacuez !…
(On commence à sortir, pendant que Cyrano regarde d’un air
satisfait. Mais la foule s’arrête bientôt en entendant la scène
suivante, et la sortie cesse. Les femmes qui, dans les loges,
étaient déjà debout, leur manteau remis, s’arrêtent pour écouter,
et finissent par se rasseoir.)
LE BRET, à Cyrano.
C’est fou !…
UN FÂCHEUX, qui s’est approché de
Cyrano.
Le comédien Montfleury ! quel
scandale !
Mais il est protégé par le duc de Candale !
Avez-vous un patron ?
CYRANO.
Non !
LE FÂCHEUX.
Vous n’avez pas ?…
CYRANO.
Non !
LE FÂCHEUX.
Quoi, pas un grand seigneur pour couvrir de son nom ?…
CYRANO, agacé.
Non, ai-je dit deux fois. Faut-il donc que je trisse ?
Non, pas de protecteur…
(La main à son épée.)
Mais une protectrice !
LE FÂCHEUX.
Mais vous allez quitter la ville ?
CYRANO.
C’est selon.
LE FÂCHEUX.
Mais le duc de Candale a le bras long !
CYRANO.
Moins long
Que n’est le mien…
(Montrant son épée.)
quand je lui mets cette
rallonge !
LE FÂCHEUX.
Mais vous ne songez pas à prétendre…
CYRANO.
J’y songe.
LE FÂCHEUX.
Mais…
CYRANO.
Tournez les talons, maintenant.
LE FÂCHEUX.
Mais…
CYRANO.
Tournez !
– Ou dites-moi pourquoi vous regardez mon nez.
LE FÂCHEUX, ahuri.
Je…
CYRANO, marchant sur
lui.
Qu’a-t-il d’étonnant ?
LE FÂCHEUX, reculant.
Votre Grâce se trompe…
CYRANO.
Est-il mol et ballant, monsieur, comme une trompe ?…
LE FÂCHEUX, même jeu.
Je n’ai pas…
CYRANO.
Ou crochu comme un bec de
hibou ?
LE FÂCHEUX.
Je…
CYRANO.
Y distingue-t-on une verrue au
bout ?
LE FÂCHEUX.
Mais…
CYRANO.
Ou si quelque mouche, à pas lents, s’y
promène ?
Qu’a-t-il d’hétéroclite ?
LE FÂCHEUX.
Oh !…
CYRANO.
Est-ce un phénomène ?
LE FÂCHEUX.
Mais d’y porter les yeux j’avais su me garder !
CYRANO.
Et pourquoi, s’il vous plaît, ne pas le regarder ?
LE FÂCHEUX.
J’avais…
CYRANO.
Il vous dégoûte alors ?
LE FÂCHEUX.
Monsieur…
CYRANO.
Malsaine
Vous semble sa couleur ?
LE FÂCHEUX.
Monsieur !
CYRANO.
Sa forme, obscène ?
LE FÂCHEUX.
Mais du tout !…
CYRANO.
Pourquoi donc prendre un air
dénigrant ?
– Peut-être que monsieur le trouve un peu trop
grand ?
LE FÂCHEUX, balbutiant.
Je le trouve petit, tout petit, minuscule !
CYRANO.
Hein ? comment ? m’accuser d’un pareil
ridicule ?
Petit, mon nez ? Holà !
LE FÂCHEUX.
Ciel !
CYRANO.
Énorme, mon nez !
– Vil camus, sot camard, tête plate, apprenez
Que je m’enorgueillis d’un pareil appendice,
Attendu qu’un grand nez est proprement l’indice
D’un homme affable, bon, courtois, spirituel,
Libéral, courageux, tel que je suis, et tel
Qu’il vous est interdit à jamais de vous croire,
Déplorable maraud ! car la face sans gloire
Que va chercher ma main en haut de votre col,
Est aussi dénuée…
(Il le soufflette.)
LE FÂCHEUX.
Aï !
CYRANO.
De fierté, d’envol,
De lyrisme, de pittoresque, d’étincelle,
De somptuosité, de Nez enfin, que celle…
(Il le retourne par les épaules,
joignant le geste à la parole.)
Que va chercher ma botte au bas de votre dos !
LE FÂCHEUX, se sauvant.
Au secours ! À la garde !
CYRANO.
Avis donc aux badauds
Qui trouveraient plaisant mon milieu de visage,
Et si le plaisantin est noble, mon usage
Est de lui mettre, avant de le laisser s’enfuir,
Par devant, et plus haut, du fer, et non du cuir !
DE GUICHE, qui est descendu de la
scène, avec les marquis.
Mais à la fin il nous ennuie !
LE VICOMTE DE VALVERT, haussant
les épaules.
Il fanfaronne !
DE GUICHE.
Personne ne va donc lui répondre ?…
LE VICOMTE.
Personne ?
Attendez ! Je vais lui lancer un de ces traits !…
(Il s’avance vers Cyrano qui
l’observe, et se campant devant lui d’un air fat.)
Vous… vous avez un nez… heu… un nez… très grand.
CYRANO, gravement.
Très.
LE VICOMTE, riant.
Ha !
CYRANO, imperturbable.
C’est tout ?…
LE VICOMTE.
Mais…
CYRANO.
Ah ! non ! c’est un peu
court, jeune homme !
On pouvait dire… Oh ! Dieu !… bien des choses en
somme…
En variant le ton, – par exemple, tenez :
Agressif : « Moi, monsieur, si j’avais un tel nez,
Il faudrait sur-le-champ que je me l’amputasse ! »
Amical : « Mais il doit tremper dans votre
tasse !
Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap ! »
Descriptif : « C’est un roc !… c’est un
pic !… c’est un cap !
Que dis-je, c’est un cap ?… C’est une
péninsule ! »
Curieux : « De quoi sert cette oblongue
capsule ?
D’écritoire, monsieur, ou de boîte à ciseaux ? »
Gracieux : « Aimez-vous à ce point les oiseaux
Que paternellement vous vous préoccupâtes
De tendre ce perchoir à leurs petites pattes ? »
Truculent : « Ça, monsieur, lorsque vous pétunez,
La vapeur du tabac vous sort-elle du nez
Sans qu’un voisin ne crie au feu de cheminée ? »
Prévenant : « Gardez-vous, votre tête entraînée
Par ce poids, de tomber en avant sur le sol ! »
Tendre : « Faites-lui faire un petit parasol
De peur que sa couleur au soleil ne se fane ! »
Pédant : « L’animal seul, monsieur, qu’Aristophane
Appelle Hippocampelephantocamélos
Dut avoir sous le front tant de chair sur tant
d’os ! »
Cavalier : « Quoi, l’ami, ce croc est à la
mode ?
Pour pendre son chapeau, c’est vraiment très
commode ! »
Emphatique : « Aucun vent ne peut, nez magistral,
T’enrhumer tout entier, excepté le mistral ! »
Dramatique : « C’est la Mer Rouge quand il
saigne ! »
Admiratif : « Pour un parfumeur, quelle
enseigne ! »
Lyrique : « Est-ce une conque, êtes-vous un
triton ? »
Naïf : « Ce monument, quand le
visite-t-on ? »
Respectueux : « Souffrez, monsieur, qu’on vous
salue,
C’est là ce qui s’appelle avoir pignon sur rue ! »
Campagnard : « Hé, ardé ! C’est-y un nez ?
Nanain !
C’est queuqu’navet géant ou ben queuqu’melon
nain ! »
Militaire : « Pointez contre
cavalerie ! »
Pratique : « Voulez-vous le mettre en
loterie ?
Assurément, monsieur, ce sera le gros lot ! »
Enfin, parodiant Pyrame en un sanglot :
« Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître
A détruit l’harmonie ! Il en rougit, le
traître ! »
– Voilà ce qu’à peu près, mon cher, vous m’auriez dit
Si vous aviez un peu de lettres et d’esprit.
Mais d’esprit, ô le plus lamentable des êtres,
Vous n’en eûtes jamais un atome, et de lettres
Vous n’avez que les trois qui forment le mot :
sot !
Eussiez-vous eu, d’ailleurs, l’invention qu’il faut
Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries,
Me servir toutes ces folles plaisanteries,
Que vous n’en eussiez pas articulé le quart
De la moitié du commencement d’une, car
Je me les sers moi-même, avec assez de verve,
Mais je ne permets pas qu’un autre me les serve.
DE GUICHE, voulant emmener le
vicomte pétrifié.
Vicomte, laissez donc !
LE VICOMTE, suffoqué.
Ces grands airs arrogants !
Un hobereau qui… qui… n’a même pas de gants !
Et qui sort sans rubans, sans bouffettes, sans ganses !
CYRANO.
Moi, c’est moralement que j’ai mes élégances.
Je ne m’attife pas ainsi qu’un freluquet,
Mais je suis plus soigné si je suis moins coquet ;
Je ne sortirais pas avec, par négligence,
Un affront pas très bien lavé, la conscience
Jaune encor de sommeil dans le coin de son œil,
Un honneur chiffonné, des scrupules en deuil.
Mais je marche sans rien sur moi qui ne reluise,
Empanaché d’indépendance et de franchise ;
Ce n’est pas une taille avantageuse, c’est
Mon âme que je cambre ainsi qu’en un corset,
Et tout couvert d’exploits qu’en rubans je m’attache,
Retroussant mon esprit ainsi qu’une moustache,
Je fais, en traversant les groupes et les ronds,
Sonner les vérités comme des éperons.
LE VICOMTE.
Mais, monsieur…
CYRANO.
Je n’ai pas de gants ?… la belle
affaire !
Il m’en restait un seul… d’une très vieille paire !
– Lequel m’était d’ailleurs encor fort importun.
Je l’ai laissé dans la figure de quelqu’un.
LE VICOMTE.
Maraud, faquin, butor de pied plat ridicule !
CYRANO, ôtant son chapeau et
saluant comme si le vicomte venait de se présenter.
Ah ?… Et moi, Cyrano-Savinien-Hercule
De Bergerac.
(Rires.)
LE VICOMTE, exaspéré.
Bouffon !
CYRANO, poussant un cri comme
lorsqu’on est saisi d’une crampe.
Ay !…
LE VICOMTE, qui remontait, se
retournant.
Qu’est-ce encor qu’il dit ?
CYRANO, avec des grimaces de
douleur.
Il faut la remuer car elle s’engourdit…
– Ce que c’est que de la laisser
inoccupée ! –
Ay !…
LE VICOMTE.
Qu’avez-vous ?
CYRANO.
J’ai des fourmis dans mon
épée !
LE VICOMTE, tirant la
sienne.
Soit !
CYRANO.
Je vais vous donner un petit coup
charmant.
LE VICOMTE, méprisant.
Poète !…
CYRANO.
Oui, monsieur, poète ! et
tellement,
Qu’en ferraillant je vais – hop ! – à l’improvisade,
Vous composer une ballade.
LE VICOMTE.
Une ballade ?
CYRANO.
Vous ne vous doutez pas de ce que c’est, je crois ?
LE VICOMTE.
Mais…
CYRANO, récitant comme une
leçon.
La ballade, donc, se compose de
trois
Couplets de huit vers…
LE VICOMTE, piétinant.
Oh !
CYRANO, continuant.
Et d’un envoi de quatre…
LE VICOMTE.
Vous…
CYRANO.
Je vais tout ensemble en faire une et
me battre,
Et vous toucher, monsieur, au dernier vers.
LE VICOMTE.
Non !
CYRANO.
Non ?
(Déclamant.)
« Ballade du duel qu’en l’hôtel bourguignon
Monsieur de Bergerac eut avec un
bélître ! »
LE VICOMTE.
Qu’est-ce que c’est que ça, s’il vous plaît ?
CYRANO.
C’est le titre.
LA SALLE, surexcitée au plus haut
point.
Place ! – Très amusant ! – Rangez-vous ! – Pas de
bruits !
(Tableau. Cercle de curieux au parterre, les marquis et les
officiers mêlés aux bourgeois et aux gens du peuple ; les
pages grimpés sur des épaules pour mieux voir. Toutes les femmes
debout dans les loges. À droite, De Guiche et ses gentilshommes. À
gauche, Le Bret, Ragueneau, Cuigy, etc.)
CYRANO, fermant une seconde les
yeux.
Attendez !… je choisis mes rimes… Là, j’y suis.
(Il fait ce qu’il dit, à
mesure.)
Je jette avec grâce mon feutre,
Je fais lentement l’abandon
Du grand manteau qui me
calfeutre,
Et je tire mon espadon ;
Élégant comme Céladon,
Agile comme Scaramouche,
Je vous préviens, cher Mirmydon,
Qu’à la fin de l’envoi je
touche !
(Premiers engagements de
fer.)
Vous auriez bien dû rester
neutre ;
Où vais-je vous larder,
dindon ?…
Dans le flanc, sous votre
maheutre ?…
Au cœur, sous votre bleu
cordon ?…
– Les coquilles tintent,
ding-don !
Ma pointe voltige : une
mouche !
Décidément… c’est au bedon,
Qu’à la fin de l’envoi, je
touche.
Il me manque une rime en eutre…
Vous rompez, plus blanc
qu’amidon ?
C’est pour me fournir le mot
pleutre !
– Tac ! je pare la pointe
dont
Vous espériez me faire
don ; –
J’ouvre la ligne, – je la bouche…
Tiens bien ta broche,
Laridon !
À la fin de l’envoi, je touche.
(Il annonce
solennellement.)
ENVOI.
Prince, demande à Dieu
pardon !
Je quarte du pied, j’escarmouche,
Je coupe, je feinte…
(Se fendant.)
Hé ! là, donc !
(Le vicomte chancelle ;
Cyrano salue.)
À la fin de l’envoi, je touche.
(Acclamations. Applaudissements dans les loges. Des fleurs
et des mouchoirs tombent. Les officiers entourent et félicitent
Cyrano. Ragueneau danse d’enthousiasme. Le Bret est heureux et
navré. Les amis du vicomte le soutiennent et l’emmènent.)
LA FOULE, en un long
cri.
Ah !…
UN CHEVAU-LÉGER.
Superbe !
UNE FEMME.
Joli !
RAGUENEAU.
Pharamineux !
UN MARQUIS.
Nouveau !…
LE BRET.
Insensé !
(Bousculade autour de Cyrano. On
entend.)
… Compliments !… félicite…
bravo…
VOIX DE FEMME.
C’est un héros !…
UN MOUSQUETAIRE, s’avançant
vivement vers Cyrano, la main tendue.
Monsieur, voulez-vous me
permettre ?…
C’est tout à fait très bien, et je crois m’y
connaître ;
J’ai du reste exprimé ma joie en trépignant !…
(Il s’éloigne.)
CYRANO, à Cuigy.
Comment s’appelle donc ce monsieur ?
CUIGY.
D’Artagnan.
LE BRET, à Cyrano, lui prenant le
bras.
Çà, causons !…
CYRANO.
Laisse un peu sortir cette cohue…
(À Bellerose.)
Je peux rester ?
BELLEROSE,
respectueusement.
Mais oui !…
(On entend des cris au
dehors.)
JODELET, qui a regardé.
C’est Montfleury qu’on hue !
BELLEROSE,
solennellement.
Sic transit !…
(Changeant de ton, au portier et
au moucheur de chandelles.)
Balayez. Fermez. N’éteignez pas.
Nous allons revenir après notre repas,
Répéter pour demain une nouvelle farce.
(Jodelet et Bellerose sortent,
après de grands saluts à Cyrano.)
LE PORTIER, à Cyrano.
Vous ne dînez donc pas ?
CYRANO.
Moi ?… Non.
(Le portier se retire.)
LE BRET, à Cyrano.
Parce que ?
CYRANO, fièrement.
Parce…
(Changeant de ton, en voyant que
le portier est loin.)
Que je n’ai pas d’argent !…
LE BRET, faisant le geste de
lancer un sac.
Comment ! le sac
d’écus ?…
CYRANO.
Pension paternelle, en un jour, tu vécus !
LE BRET.
Pour vivre tout un mois, alors ?…
CYRANO.
Rien ne me reste.
LE BRET.
Jeter ce sac, quelle sottise !
CYRANO.
Mais quel geste !…
LA DISTRIBUTRICE, toussant
derrière son petit comptoir.
Hum !…
(Cyrano et Le Bret se retournent.
Elle s’avance intimidée.)
Monsieur… Vous savoir jeûner… le cœur
me fend…
(Montrant le buffet.)
J’ai là tout ce qu’il faut…
(Avec élan.)
Prenez !
CYRANO, se découvrant.
Ma chère enfant,
Encor que mon orgueil de Gascon m’interdise
D’accepter de vos doigts la moindre friandise,
J’ai trop peur qu’un refus ne vous soit un chagrin,
Et j’accepterai donc…
(Il va au buffet et
choisit.)
Oh ! peu de chose ! – un
grain
De ce raisin…
(Elle veut lui donner la grappe,
il cueille un grain.)
Un seul !… ce verre d’eau…
(Elle veut y verser du vin, il
l’arrête.)
limpide !
– Et la moitié d’un macaron !
(Il rend l’autre moitié.)
LE BRET.
Mais c’est stupide !
LA DISTRIBUTRICE.
Oh ! quelque chose encor !
CYRANO.
Oui. La main à baiser.
(Il baise, comme la main d’une
princesse, la main qu’elle lui tend.)
LA DISTRIBUTRICE.
Merci, monsieur.
(Révérence.)
Bonsoir.
(Elle sort.)
Chapitre 10
Cyrano de Bergerac
Scène V
Cyrano, Le Bret, puis le
portier.
CYRANO, à Le Bret.
Je t’écoute causer.
(Il s’installe devant le buffet
et rangeant devant lui le macaron.)
Dîner !…
(… le verre d’eau.)
Boisson !…
(… le grain de raisin.)
Dessert !…
(Il s’assied.)
Là, je me mets à table !
– Ah !… j’avais une faim, mon cher,
épouvantable !
(Mangeant.)
– Tu disais ?
LE BRET.
Que ces fats aux grands airs
belliqueux
Te fausseront l’esprit si tu n’écoutes qu’eux !…
Va consulter des gens de bon sens, et t’informe
De l’effet qu’a produit ton algarade.
CYRANO, achevant son
macaron.
Énorme.
LE BRET.
Le Cardinal…
CYRANO, s’épanouissant.
Il était là, le Cardinal ?
LE BRET.
A dû trouver cela…
CYRANO.
Mais très original.
LE BRET.
Pourtant…
CYRANO.
C’est un auteur. Il ne peut lui
déplaire
Que l’on vienne troubler la pièce d’un confrère.
LE BRET.
Tu te mets sur les bras, vraiment, trop d’ennemis !
CYRANO, attaquant son grain de
raisin.
Combien puis-je, à peu près, ce soir, m’en être mis ?
LE BRET.
Quarante-huit. Sans compter les femmes.
CYRANO.
Voyons, compte !
LE BRET.
Montfleury, le bourgeois, de Guiche, le vicomte,
Baro, l’Académie…
CYRANO.
Assez ! tu me ravis !
LE BRET.
Mais où te mènera la façon dont tu vis ?
Quel système est le tien ?
CYRANO.
J’errais dans un méandre ;
J’avais trop de partis, trop compliqués, à prendre ;
J’ai pris…
LE BRET.
Lequel ?
CYRANO.
Mais le plus simple, de beaucoup.
J’ai décidé d’être admirable, en tout, pour tout !
LE BRET, haussant les
épaules.
Soit ! – Mais enfin, à moi, le motif de ta haine
Pour Montfleury, le vrai, dis-le-moi !
CYRANO, se levant.
Ce Silène,
Si ventru que son doigt n’atteint pas son nombril,
Pour les femmes encor se croit un doux péril,
Et leur fait, cependant qu’en jouant il bredouille,
Des yeux de carpe avec ses gros yeux de grenouille !…
Et je le hais depuis qu’il se permit, un soir,
De poser son regard, sur celle… Oh ! j’ai cru voir
Glisser sur une fleur une longue limace !
LE BRET, stupéfait.
Hein ? Comment ? Serait-il possible ?…
CYRANO, avec un rire
amer.
Que j’aimasse ?…
(Changeant de ton et
gravement.)
J’aime.
LE BRET.
Et peut-on savoir ? tu ne m’as
jamais dit ?…
CYRANO.
Qui j’aime ?… Réfléchis, voyons. Il m’interdit
Le rêve d’être aimé même par une laide,
Ce nez qui d’un quart d’heure en tous lieux me
précède ;
Alors, moi, j’aime qui ?… Mais cela va de soi !
J’aime – mais c’est forcé ! – la plus belle qui
soit !
LE BRET.
La plus belle ?…
CYRANO.
Tout simplement, qui soit au
monde !
La plus brillante, la plus fine,
(Avec accablement.)
la plus blonde !
LE BRET.
Eh ! mon Dieu, quelle est donc cette femme ?…
CYRANO.
Un danger
Mortel sans le vouloir, exquis sans y songer,
Un piège de nature, une rose muscade
Dans laquelle l’amour se tient en embuscade !
Qui connaît son sourire a connu le parfait.
Elle fait de la grâce avec rien, elle fait
Tenir tout le divin dans un geste quelconque,
Et tu ne saurais pas, Vénus, monter en conque,
Ni toi, Diane, marcher dans les grands bois fleuris,
Comme elle monte en chaise et marche dans Paris !…
LE BRET.
Sapristi ! je comprends. C’est clair !
CYRANO.
C’est diaphane.
LE BRET.
Magdeleine Robin, ta cousine ?
CYRANO.
Oui, – Roxane.
LE BRET.
Eh bien ! mais c’est au mieux ! Tu l’aimes ?
Dis-le-lui !
Tu t’es couvert de gloire à ses yeux aujourd’hui !
CYRANO.
Regarde-moi, mon cher, et dis quelle espérance
Pourrait bien me laisser cette protubérance !
Oh ! je ne me fais pas d’illusion ! – Parbleu,
Oui, quelquefois, je m’attendris, dans le soir bleu ;
J’entre en quelque jardin où l’heure se parfume ;
Avec mon pauvre grand diable de nez je hume
L’avril, – je suis des yeux, sous un rayon d’argent,
Au bras d’un cavalier, quelque femme, en songeant
Que pour marcher, à petits pas, dans de la lune,
Aussi moi j’aimerais au bras en avoir une,
Je m’exalte, j’oublie… et j’aperçois soudain
L’ombre de mon profil sur le mur du jardin !
LE BRET, ému.
Mon ami !…
CYRANO.
Mon ami, j’ai de mauvaises
heures !
De me sentir si laid, parfois, tout seul…
LE BRET, vivement, lui prenant la
main.
Tu pleures ?
CYRANO.
Ah ! non, cela, jamais ! Non, ce serait trop laid,
Si le long de ce nez une larme coulait !
Je ne laisserai pas, tant que j’en serai maître,
La divine beauté des larmes se commettre
Avec tant de laideur grossière !… Vois-tu bien,
Les larmes, il n’est rien de plus sublime, rien,
Et je ne voudrais pas qu’excitant la risée,
Une seule, par moi, fût ridiculisée !…
LE BRET.
Va, ne t’attriste pas ! L’amour n’est que hasard !
CYRANO, secouant la
tête.
Non ! J’aime Cléopâtre : ai-je l’air d’un
César ?
J’adore Bérénice : ai-je l’aspect d’un Tite ?
LE BRET.
Mais ton courage ! ton esprit ! – Cette petite
Qui t’offrait là, tantôt, ce modeste repas,
Ses yeux, tu l’as bien vu, ne te détestaient pas !
CYRANO, saisi.
C’est vrai !
LE BRET.
Hé ! bien ! alors ?…
Mais, Roxane, elle-même,
Toute blême a suivi ton duel !…
CYRANO.
Toute blême ?
LE BRET.
Son cœur et son esprit déjà sont étonnés !
Ose, et lui parle, afin…
CYRANO.
Qu’elle me rie au nez ?
Non ! – C’est la seule chose au monde que je
craigne !
LE PORTIER, introduisant
quelqu’un à Cyrano.
Monsieur, on vous demande…
CYRANO, voyant la
duègne.
Ah ! mon Dieu ! Sa
duègne !
Chapitre 11
Cyrano de Bergerac
Scène VI
Cyrano, Le Bret, la
duègne.
LA DUÈGNE, avec un grand
salut.
De son vaillant cousin on désire savoir
Où l’on peut, en secret, le voir.
CYRANO, bouleversé.
Me voir ?
LA DUÈGNE, avec une
révérence.
Vous voir.
– On a des choses à vous dire.
CYRANO.
Des ?…
LA DUÈGNE, nouvelle
révérence.
Des choses !
CYRANO, chancelant.
Ah ! mon Dieu !
LA DUÈGNE.
L’on ira, demain, aux primes roses
D’aurore, – ouïr la messe à Saint-Roch.
CYRANO, se soutenant sur Le
Bret.
Ah ! mon Dieu !
LA DUÈGNE.
En sortant, – où peut-on entrer, causer un peu ?
CYRANO, affolé.
Où ?… Je… mais… Ah ! mon Dieu !…
LA DUÈGNE.
Dites vite.
CYRANO.
Je cherche !…
LA DUÈGNE.
Où ?
CYRANO.
Chez… chez… Ragueneau… le
pâtissier…
LA DUÈGNE.
Il perche ?
CYRANO.
Dans la rue – Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! –
Saint-Honoré !…
LA DUÈGNE, remontant.
On ira. Soyez-y. Sept heures.
CYRANO.
J’y serai.
(La duègne sort.)
Chapitre 12
Cyrano de Bergerac
Scène VII
Cyrano, Le Bret, puis les
comédiens, les comédiennes, Cuigy, Brissaille, Lignière, le
portier, les violons.
CYRANO, tombant dans les bras de
Le Bret.
Moi !… D’elle !… Un rendez-vous !…
LE BRET.
Eh bien ! tu n’es plus
triste ?
CYRANO.
Ah ! pour quoi que ce soit, elle sait que
j’existe !
LE BRET.
Maintenant, tu vas être calme ?
CYRANO, hors de lui.
Maintenant…
Mais je vais être frénétique et fulminant !
Il me faut une armée entière à déconfire !
J’ai dix cœurs ; j’ai vingt bras ; il ne peut me
suffire
De pourfendre des nains…
(Il crie à tue-tête.)
Il me faut des géants !
(Depuis un moment, sur la scène, au fond, des ombres de
comédiens et de comédiennes s’agitent, chuchotent : on
commence à répéter. Les violons ont repris leur place.)
UNE VOIX, de la scène.
Hé ! pst ! là-bas ! Silence ! on répète
céans !
CYRANO, riant.
Nous partons !
(Il remonte ; par la grande porte du fond ;
entrent Cuigy, Brissaille, plusieurs officiers, qui soutiennent
Lignière complètement ivre.)
CUIGY.
Cyrano !
CYRANO.
Qu’est-ce ?
CUIGY.
Une énorme grive
Qu’on t’apporte !
CYRANO, le
reconnaissant.
Lignière !… Hé, qu’est-ce qui
t’arrive ?
CUIGY.
Il te cherche !
BRISSAILLE.
Il ne peut rentrer chez
lui !
CYRANO.
Pourquoi ?
LIGNIÈRE, d’une voix pâteuse, lui
montrant un billet tout chiffonné.
Ce billet m’avertit… cent hommes contre moi…
À cause de… chanson… grand danger me menace…
Porte de Nesle… Il faut, pour rentrer, que j’y passe…
Permets-moi donc d’aller coucher sous… sous ton toit !
CYRANO.
Cent hommes, m’as-tu dit ? Tu coucheras chez toi !
LIGNIÈRE, épouvanté.
Mais…
CYRANO, d’une voix terrible, lui
montrant la lanterne allumée que le portier balance en écoutant
curieusement cette scène.
Prends cette lanterne !…
(Lignière saisit précipitamment
la lanterne.)
Et marche ! – Je te jure
Que c’est moi qui ferai ce soir ta couverture !…
(Aux officiers.)
Vous, suivez à distance, et vous serez témoins !
CUIGY.
Mais cent hommes !…
CYRANO.
Ce soir, il ne m’en faut pas
moins !
(Les comédiens et les comédiennes, descendus de scène, se
sont rapprochés dans leurs divers costumes.)
LE BRET.
Mais pourquoi protéger…
CYRANO.
Voilà Le Bret qui grogne !
LE BRET.
Cet ivrogne banal ?…
CYRANO, frappant sur l’épaule de
Lignière.
Parce que cet ivrogne,
Ce tonneau de muscat, ce fût de rossoli,
Fit quelque chose un jour de tout à fait joli.
Au sortir d’une messe ayant, selon le rite,
Vu celle qu’il aimait prendre de l’eau bénite,
Lui que l’eau fait sauver, courut au bénitier,
Se pencha sur sa conque et le but tout entier !…
UNE COMÉDIENNE, en costume de
soubrette.
Tiens, c’est gentil, cela !
CYRANO.
N’est-ce pas, la soubrette ?
LA COMÉDIENNE, aux
autres.
Mais pourquoi sont-ils cent contre un pauvre poète ?
CYRANO.
Marchons !
(Aux officiers.)
Et vous, messieurs, en me voyant
charger,
Ne me secondez pas, quel que soit le danger !
UNE AUTRE COMÉDIENNE, sautant de
la scène.
Oh ! mais, moi, je vais voir !
CYRANO.
Venez !…
UNE AUTRE, sautant aussi, à un
vieux comédien.
Viens-tu, Cassandre ?…
CYRANO.
Venez tous, le Docteur, Isabelle, Léandre,
Tous ! Car vous allez joindre, essaim charmant et fol,
La farce italienne à ce drame espagnol,
Et, sur son ronflement tintant un bruit fantasque,
L’entourer de grelots comme un tambour de basque !…
TOUTES LES FEMMES, sautant de
joie.
Bravo ! – Vite, une mante ! – Un capuchon !
JODELET.
Allons !
CYRANO, aux violons.
Vous nous jouerez un air, messieurs les violons !
(Les violons se joignent au cortège qui se forme. On
s’empare des chandelles allumées de la rampe et on se les
distribue. Cela devient une retraite aux flambeaux.)
Bravo ! des officiers, des femmes en costume,
Et, vingt pas en avant…
(Il se place comme il
dit.)
Moi, tout seul, sous la plume
Que la gloire elle-même à ce feutre piqua,
Fier comme un Scipion triplement Nasica !…
– C’est compris ? Défendu de me prêter
main-forte ! –
On y est ?… Un, deux, trois ! Portier, ouvre la
porte !
(Le portier ouvre à deux battants. Un coin du vieux Paris
pittoresque et lunaire paraît.)
Ah !… Paris fuit, nocturne et quasi nébuleux ;
Le clair de lune coule aux pentes des toits bleus ;
Un cadre se prépare, exquis, pour cette scène ;
Là-bas, sous des vapeurs en écharpe, la Seine,
Comme un mystérieux et magique miroir,
Tremble… Et vous allez voir ce que vous allez voir !
TOUS.
À la porte de Nesle !
CYRANO, debout sur le
seuil.
À la porte de Nesle !
(Se retournant avant de sortir, à
la soubrette.)
Ne demandiez-vous pas pourquoi, mademoiselle,
Contre ce seul rimeur cent hommes furent mis ?
(Il tire l’épée et,
tranquillement.)
C’est parce qu’on savait qu’il est de mes amis !
(Il sort. Le cortège, – Lignière zigzaguant en tête, – puis
les comédiennes aux bras des officiers, – puis les comédiens
gambadant, – se met en marche dans la nuit au son des violons, et à
la lueur falote des chandelles.)
RIDEAU.
Acte II - La Rôtisserie des Poètes
Cyrano de Bergerac
Acte II - La Rôtisserie des Poètes
La boutique de Ragueneau, rôtisseur-pâtissier, vaste ouvroir au
coin de la rue Saint-Honoré et de la rue de l’Arbre-Sec qu’on
aperçoit largement au fond, par le vitrage de la porte, grises dans
les premières lueurs de l’aube.
À gauche, premier plan, comptoir surmonté d’un dais en fer
forgé, auquel sont accrochés des oies, des canards, des paons
blancs. Dans de grands vases de faïence de hauts bouquets de fleurs
naïves, principalement des tournesols jaunes. Du même côté, second
plan, immense cheminée devant laquelle, entre de monstrueux
chenets, dont chacun supporte une petite marmite, les rôtis
pleurent dans les lèchefrites.
À droite, premier plan avec porte. Deuxième plan, un escalier
montant à une petite salle en soupente, dont on aperçoit
l’intérieur par des volets ouverts ; une table y est dressée,
un menu lustre flamand y luit : c’est un réduit où l’on va
manger et boire. Une galerie de bois, faisant suite à l’escalier,
semble mener à d’autres petites salles analogues.
Au milieu de la rôtisserie, un cercle en fer que l’on peut faire
descendre avec une corde, et auquel de grosses pièces sont
accrochées, fait un lustre de gibier.
Les fours, dans l’ombre, sous l’escalier, rougeoient. Des
cuivres étincellent. Des broches tournent. Des pièces montées
pyramident, des jambons pendent. C’est le coup de feu matinal.
Bousculade de marmitons effarés, d’énormes cuisiniers et de
minuscules gâte-sauces. Foisonnement de bonnets à plume de poulet
ou à aile de pintade. On apporte, sur des plaques de tôle et des
clayons d’osier, des quinconces de brioches, des villages de
petits-fours.
Des tables sont couvertes de gâteaux et de plats. D’autres,
entourées de chaises, attendent les mangeurs et les buveurs. Une
plus petite, dans un coin, disparaît sous les papiers. Ragueneau y
est assis au lever du rideau ; il écrit.
Chapitre 14
Cyrano de Bergerac
Scène I
Ragueneau, pâtissiers, puis
Lise ; Ragueneau, à la petite table, écrivant d’un air
inspiré, et comptant sur ses doigts.
PREMIER PÂTISSIER, apportant une
pièce montée.
Fruits en nougat !
DEUXIÈME PÂTISSIER, apportant un
plat.
Flan !
TROISIÈME PÂTISSIER, apportant un
rôti paré de plumes.
Paon !
QUATRIÈME PÂTISSIER, apportant
une plaque de gâteaux.
Roinsoles !
CINQUIÈME PÂTISSIER, apportant
une sorte de terrine.
Bœuf en daube !
RAGUENEAU, cessant d’écrire et
levant la tête.
Sur les cuivres, déjà, glisse l’argent de l’aube !
Étouffe en toi le dieu qui chante, Ragueneau !
L’heure du luth viendra, – c’est l’heure du fourneau !
(Il se lève. – À un
cuisinier.)
Vous, veuillez m’allonger cette sauce, elle est
courte !
LE CUISINIER.
De combien ?
RAGUENEAU.
De trois pieds.
(Il passe.)
LE CUISINIER.
Hein ?
PREMIER PÂTISSIER.
La tarte !
DEUXIÈME PÂTISSIER.
La tourte !
RAGUENEAU, devant la
cheminée.
Ma Muse, éloigne-toi, pour que tes yeux charmants
N’aillent pas se rougir au feu de ces sarments !
(À un pâtissier, lui montrant des
pains.)
Vous avez mal placé la fente de ces miches.
Au milieu la césure, – entre les hémistiches !
(À un autre, lui montrant un pâté
inachevé.)
À ce palais de croûte, il faut, vous, mettre un toit…
(À un jeune apprenti, qui, assis
par terre, embroche des volailles.)
Et toi, sur cette broche interminable, toi,
Le modeste poulet et la dinde superbe,
Alterne-les, mon fils, comme le vieux Malherbe
Alternait les grands vers avec les plus petits,
Et fais tourner au feu des strophes de rôtis !
UN AUTRE APPRENTI, s’avançant
avec un plateau recouvert d’une assiette.
Maître, en pensant à vous, dans le four, j’ai fait cuire
Ceci, qui vous plaira, je l’espère.
(Il découvre le plateau, on voit
une grande lyre de pâtisserie.)
RAGUENEAU, ébloui.
Une lyre !
L’APPRENTI.
En pâte de brioche.
RAGUENEAU, ému.
Avec des fruits confits !
L’APPRENTI.
Et les cordes, voyez, en sucre je les fis.
RAGUENEAU, lui donnant de
l’argent.
Va boire à ma santé !
(Apercevant Lise qui
entre.)
Chut ! ma femme !
Circule,
Et cache cet argent !
(À Lise, lui montrant la lyre
d’un air gêné.)
C’est beau ?
LISE.
C’est ridicule !
(Elle pose sur le comptoir une
pile de sacs en papier.)
RAGUENEAU.
Des sacs ?… Bon. Merci.
(Il les regarde.)
Ciel ! Mes livres
vénérés !
Les vers de mes amis ! déchirés ! démembrés !
Pour en faire des sacs à mettre des croquantes…
Ah ! vous renouvelez Orphée et les bacchantes !
LISE, sèchement.
Et n’ai-je pas le droit d’utiliser vraiment
Ce que laissent ici, pour unique paiement,
Vos méchants écriveurs de lignes inégales !
RAGUENEAU.
Fourmi !… n’insulte pas ces divines cigales !
LISE.
Avant de fréquenter ces gens-là, mon ami,
Vous ne m’appeliez pas bacchante, – ni fourmi !
RAGUENEAU.
Avec des vers, faire cela !
LISE.
Pas autre chose.
RAGUENEAU.
Que faites-vous, alors, madame, avec la prose ?
Chapitre 15
Cyrano de Bergerac
Scène II
Les mêmes, deux enfants, qui
viennent d’entrer dans la pâtisserie.
RAGUENEAU.
Vous désirez, petits ?
PREMIER ENFANT.
Trois pâtés.
RAGUENEAU, les servant.
Là, bien roux…
Et bien chauds.
DEUXIÈME ENFANT.
S’il vous plaît,
enveloppez-les-nous ?
RAGUENEAU, saisi, à
part.
Hélas ! un de mes sacs !
(Aux enfants.)
Que je les enveloppe ?…
(Il prend un sac et au moment d’y
mettre les pâtés, il lit.)
« Tel Ulysses, le jour qu’il quitta
Pénélope… »
Pas celui-ci !…
(Il le met de côté et en prend un
autre. Au moment d’y mettre les pâtés, il lit.)
« Le blond
Phœbus… » Pas celui-là !
(Même jeu.)
LISE, impatientée.
Eh bien ! qu’attendez-vous ?
RAGUENEAU.
Voilà, voilà, voilà !
(Il en prend un troisième et se
résigne.)
Le sonnet à Philis !… mais c’est dur tout de
même !
LISE.
C’est heureux qu’il se soit décidé !
(Haussant les épaules.)
Nicodème !
(Elle monte sur une chaise et se
met à ranger des plats sur une crédence.)
RAGUENEAU, profitant de ce
qu’elle tourne le dos, rappelle les enfants déjà à la
porte.
Pst !… Petits !… Rendez-moi le sonnet à Philis,
Au lieu de trois pâtés je vous en donne six.
(Les enfants lui rendent le sac, prennent vivement les
gâteaux et sortent. Ragueneau, défripant le papier, se met à lire
en déclamant.)
« Philis !… » Sur ce doux nom, une tache
de beurre !…
« Philis !… »
(Cyrano entre
brusquement.)
Chapitre 16
Cyrano de Bergerac
Scène III
Ragueneau, Lise, Cyrano, puis le
mousquetaire.
CYRANO.
Quelle heure est-il ?
RAGUENEAU, le saluant avec
empressement.
Six heures.
CYRANO, avec émotion.
Dans une heure !
(Il va et vient dans la
boutique.)
RAGUENEAU, le suivant.
Bravo ! J’ai vu…
CYRANO.
Quoi donc !
RAGUENEAU.
Votre combat !…
CYRANO.
Lequel ?
RAGUENEAU.
Celui de l’hôtel de Bourgogne !
CYRANO, avec dédain.
Ah !… Le duel !…
RAGUENEAU, admiratif.
Oui, le duel en vers !…
LISE.
Il en a plein la bouche !
CYRANO.
Allons ! tant mieux !
RAGUENEAU, se fendant avec une
broche qu’il a saisi.
« À la fin de l’envoi, je
touche !…
À la fin de l’envoi, je touche !… » Que c’est
beau !
(Avec un enthousiasme
croissant.)
« À la fin de l’envoi… »
CYRANO.
Quelle heure, Ragueneau ?
RAGUENEAU, restant fendu pour
regarder l’horloge.
Six heures cinq !… « … je
touche ! »
(Il se relève.)
… Oh ! faire une
ballade !
LISE, à Cyrano, qui en passant
devant son comptoir lui a serré distraitement la main.
Qu’avez-vous à la main ?
CYRANO.
Rien. Une estafilade.
RAGUENEAU.
Courûtes-vous quelque péril ?
CYRANO.
Aucun péril.
LISE, le menaçant du
doigt.
Je crois que vous mentez !
CYRANO.
Mon nez remuerait-il ?
Il faudrait que ce fût pour un mensonge énorme !
(Changeant de ton.)
J’attends ici quelqu’un. Si ce n’est pas sous l’orme,
Vous nous laisserez seuls.
RAGUENEAU.
C’est que je ne peux pas ;
Mes rimeurs vont venir…
LISE, ironique.
Pour leur premier repas.
CYRANO.
Tu les éloigneras quand je te ferai signe…
L’heure ?
RAGUENEAU.
Six heures dix.
CYRANO, s’asseyant nerveusement à
la table de Ragueneau et prenant du papier.
Une plume ?…
RAGUENEAU, lui offrant celle
qu’il a à son oreille.
De cygne.
UN MOUSQUETAIRE, superbement
moustachu, entre et d’une voix de stentor.
Salut !
(Lise remonte vivement vers
lui.)
CYRANO, se retournant.
Qu’est-ce ?
RAGUENEAU.
Un ami de ma femme. Un guerrier
Terrible, – à ce qu’il dit !…
CYRANO, reprenant la plume et
éloignant du geste Ragueneau.
Chut !…
Écrire, – plier, –
(À lui-même.)
Lui donner, – me sauver…
(Jetant la plume.)
Lâche !… Mais que je meure,
Si j’ose lui parler, lui dire un seul mot…
(À Ragueneau.)
L’heure ?
RAGUENEAU.
Six et quart !…
CYRANO, frappant sa
poitrine.
… un seul mot de tous ceux que
j’ai là !
Tandis qu’en écrivant…
(Il reprend la plume.)
Eh bien ! écrivons-la,
Cette lettre d’amour qu’en moi-même j’ai faite
Et refaite cent fois, de sorte qu’elle est prête,
Et que mettant mon âme à côté du papier,
Je n’ai tout simplement qu’à la recopier.
(Il écrit. – Derrière le vitrage de la porte on voit
s’agiter des silhouettes maigres et hésitantes.)
Chapitre 17
Cyrano de Bergerac
Scène IV
Ragueneau, Lise, le mousquetaire,
Cyrano, à la petite table, écrivant, les poètes, vêtus de noir, les
bas tombants, couverts de boue.
LISE, entrant, à
Ragueneau.
Les voici vos crottés !
PREMIER POÈTE, entrant, à
Ragueneau.
Confrère !…
DEUXIÈME POÈTE, de même, lui
secouant les mains.
Cher confrère !
TROISIÈME POÈTE.
Aigle des pâtissiers !
(Il renifle.)
Ça sent bon dans votre aire.
QUATRIÈME POÈTE.
Ô Phœbus-Rôtisseur !
CINQUIÈME POÈTE.
Apollon maître-queux !…
RAGUENEAU, entouré, embrassé,
secoué.
Comme on est tout de suite à son aise avec eux !…
PREMIER POÈTE.
Nous fûmes retardés par la foule attroupée
À la porte de Nesle !…
DEUXIÈME POÈTE.
Ouverts à coups d’épée,
Huit malandrins sanglants illustraient les pavés !
CYRANO, levant une seconde la
tête.
Huit ?… Tiens, je croyais sept.
(Il reprend sa lettre.)
RAGUENEAU, à Cyrano.
Est-ce que vous savez
Le héros du combat ?
CYRANO, négligemment.
Moi ?… Non !
LISE, au mousquetaire.
Et vous ?
LE MOUSQUETAIRE, se frisant la
moustache.
Peut-être !
CYRANO, écrivant, à part, – on
l’entend murmurer de temps en temps.
Je vous aime…
PREMIER POÈTE.
Un seul homme, assurait-on, sut
mettre
Toute une bande en fuite !…
DEUXIÈME POÈTE.
Oh ! c’était curieux !
Des piques, des bâtons jonchaient le sol !…
CYRANO, écrivant.
… vos yeux…
TROISIÈME POÈTE.
On trouvait des chapeaux jusqu’au quai des Orfèvres !
PREMIER POÈTE.
Sapristi ! ce dut être un féroce…
CYRANO, même jeu.
… vos lèvres…
PREMIER POÈTE.
Un terrible géant, l’auteur de ces exploits !
CYRANO, même jeu.
… Et je m’évanouis de peur quand je vous vois.
DEUXIÈME POÈTE, happant un
gâteau.
Qu’as-tu rimé de neuf, Ragueneau ?
CYRANO, même jeu.
… qui vous aime…
(Il s’arrête au moment de signer, et se lève, mettant sa
lettre dans son pourpoint.)
Pas besoin de signer. Je la donne moi-même.
RAGUENEAU, au deuxième
poète.
J’ai mis une recette en vers.
TROISIÈME POÈTE, s’installant
près d’un plateau de choux à la crème.
Oyons ces vers !
QUATRIÈME POÈTE, regardant une
brioche qu’il a prise.
Cette brioche a mis son bonnet de travers.
(Il la décoiffe d’un coup de
dent.)
PREMIER POÈTE.
Ce pain d’épice suit le rimeur famélique,
De ses yeux en amande aux sourcils d’angélique !
(Il happe le morceau de pain
d’épice.)
DEUXIÈME POÈTE.
Nous écoutons.
TROISIÈME POÈTE, serrant
légèrement un chou entre ses doigts.
Ce chou bave sa crème. Il rit.
DEUXIÈME POÈTE, mordant à même la
grande lyre de pâtisserie.
Pour la première fois la Lyre me nourrit !
RAGUENEAU, qui s’est préparé à
réciter, qui a toussé, assuré son bonnet, pris une pose.
Une recette en vers…
DEUXIÈME POÈTE, au premier, lui
donnant un coup de coude.
Tu déjeunes ?
PREMIER POÈTE, au
deuxième.
Tu dînes !
RAGUENEAU.
Comment on fait les tartelettes amandines.
Battez, pour qu’ils soient
mousseux,
Quelques œufs ;
Incorporez à leur mousse
Un jus de cédrat choisi ;
Versez-y
Un bon lait d’amande douce ;
Mettez de la pâte à flan
Dans le flanc
De moules à tartelette ;
D’un doigt preste, abricotez
Les côtés ;
Versez goutte à gouttelette
Votre mousse en ces puits, puis
Que ces puits
Passent au four, et, blondines,
Sortant en gais troupelets,
Ce sont les
Tartelettes amandines !
LES POÈTES, la bouche
pleine.
Exquis ! Délicieux !
UN POÈTE, s’étouffant.
Homph !
(Ils remontent vers le fond, en mangeant, Cyrano qui a
observé s’avance vers Ragueneau.)
CYRANO.
Bercés par ta voix,
Ne vois-tu pas comme ils s’empiffrent ?
RAGUENEAU, plus bas, avec un
sourire.
Je le vois…
Sans regarder, de peur que cela ne les trouble ;
Et dire ainsi mes vers me donne un plaisir double,
Puisque je satisfais un doux faible que j’ai
Tout en laissant manger ceux qui n’ont pas mangé !
CYRANO, lui frappant sur
l’épaule.
Toi, tu me plais !…
(Ragueneau va rejoindre ses amis. Cyrano le suit des yeux,
puis, un peu brusquement.)
Hé là, Lise ?
(Lise, en conversation tendre avec le mousquetaire,
tressaille et descend vers Cyrano.)
Ce capitaine…
Vous assiège ?
LISE, offensée.
Oh ! mes yeux, d’une œillade
hautaine,
Savent vaincre quiconque attaque mes vertus.
CYRANO.
Euh ! pour des yeux vainqueurs, je les trouve battus.
LISE, suffoquée.
Mais…
CYRANO, nettement.
Ragueneau me plaît. C’est pourquoi,
dame Lise,
Je défends que quelqu’un le ridicoculise.
LISE.
Mais…
CYRANO, qui a élevé la voix assez
pour être entendu du galant.
À bon entendeur…
(Il salue le mousquetaire, et va se mettre en observation, à
la porte du fond, après avoir regardé l’horloge.)
LISE, au mousquetaire qui a
simplement rendu son salut à Cyrano.
Vraiment, vous m’étonnez !…
Répondez… sur son nez…
LE MOUSQUETAIRE.
Sur son nez… sur son nez…
(Il s’éloigne vivement, Lise le
suit.)
CYRANO, de la porte du fond,
faisant signe à Ragueneau d’emmener les poètes.
Pst !…
RAGUENEAU, montrant aux poètes la
porte de droite.
Nous serons bien mieux par là…
CYRANO, s’impatientant.
Pst ! pst !…
RAGUENEAU, les
entraînant.
Pour lire
Des vers…
PREMIER POÈTE, désespéré, la
bouche pleine.
Mais les gâteaux !…
DEUXIÈME POÈTE.
Emportons-les !
(Ils sortent tous derrière Ragueneau, processionnellement,
et après avoir fait une râfle de plateaux.)
Chapitre 18
Cyrano de Bergerac
Scène V
Cyrano, Roxane, la
duègne.
CYRANO.
Je tire
Ma lettre si je sens seulement qu’il y a
Le moindre espoir !…
(Roxane, masquée, suivie de la duègne, paraît derrière le
vitrage. Il ouvre vivement la porte.)
Entrez !…
(Marchant sur la
duègne.)
Vous, deux mots, duègna !
LA DUÈGNE.
Quatre.
CYRANO.
Êtes-vous gourmande ?
LA DUÈGNE.
À m’en rendre malade.
CYRANO, prenant vivement des sacs
de papier sur le comptoir.
Bon. Voici deux sonnets de monsieur Benserade…
LA DUÈGNE, piteuse.
Heu !…
CYRANO.
… que je vous remplis de
darioles.
LA DUÈGNE, changeant de figure.
Hou !
CYRANO.
Aimez-vous le gâteau qu’on nomme petit chou ?
LA DUÈGNE, avec dignité.
Monsieur, j’en fais état, lorsqu’il est à la crème.
CYRANO.
J’en plonge six pour vous dans le sein d’un poème
De Saint-Amant ! Et dans ces vers de Chapelain
Je dépose un fragment, moins lourd, de poupelin.
– Ah ! Vous aimez les gâteaux frais ?
LA DUÈGNE.
J’en suis férue !
CYRANO, lui chargeant les bras de
sacs remplis.
Veuillez aller manger tous ceux-ci dans la rue.
LA DUÈGNE.
Mais…
CYRANO, la poussant
dehors.
Et ne revenez qu’après avoir
fini !
(Il referme la porte, redescend vers Roxane, et s’arrête,
découvert, à une distance respectueuse.)
Chapitre 19
Cyrano de Bergerac
Scène VI
Cyrano, Roxane, la duègne, un
instant.
CYRANO.
Que l’instant entre tous les instants soit béni,
Où, cessant d’oublier qu’humblement je respire
Vous venez jusqu’ici pour me dire… me dire ?…
ROXANE, qui s’est
démasquée.
Mais tout d’abord merci, car ce drôle, ce fat
Qu’au brave jeu d’épée, hier, vous avez fait mat,
C’est lui qu’un grand seigneur… épris de moi…
CYRANO.
De Guiche ?
ROXANE, baissant les
yeux.
Cherchait à m’imposer… comme mari…
CYRANO.
Postiche ?
(Saluant.)
Je me suis donc battu, madame, et c’est tant mieux,
Non pour mon vilain nez, mais bien pour vos beaux yeux.
ROXANE.
Puis… je voulais… Mais pour l’aveu que je viens faire,
Il faut que je revoie en vous le… presque frère,
Avec qui je jouais, dans le parc – près du lac !…
CYRANO.
Oui… vous veniez tous les étés à Bergerac !…
ROXANE.
Les roseaux fournissaient le bois pour vos épées…
CYRANO.
Et les maïs, les cheveux blonds pour vos poupées !
ROXANE.
C’était le temps des jeux…
CYRANO.
Des mûrons aigrelets…
ROXANE.
Le temps où vous faisiez tout ce que je voulais !…
CYRANO.
Roxane, en jupons courts, s’appelait Madeleine…
ROXANE.
J’étais jolie, alors ?
CYRANO.
Vous n’étiez pas vilaine.
ROXANE.
Parfois, la main en sang de quelque grimpement,
Vous accouriez ! – Alors, jouant à la maman,
Je disais d’une voix qui tâchait d’être dure.
(Elle lui prend la
main.)
« Qu’est-ce que c’est encor que cette
égratignure ? »
(Elle s’arrête
stupéfaite.)
Oh ! C’est trop fort ! Et celle-ci !
(Cyrano veut retirer sa
main.)
Non ! Montrez-la !
Hein ? à votre âge, encor ! – Où t’es-tu fait
cela ?
CYRANO.
En jouant, du côté de la porte de Nesle.
ROXANE, s’asseyant à une table,
et trempant son mouchoir dans un verre d’eau.
Donnez !
CYRANO, s’asseyant
aussi.
Si gentiment ! Si gaiement
maternelle !
ROXANE.
Et, dites-moi, – pendant que j’ôte un peu le sang, –
Ils étaient contre vous ?
CYRANO.
Oh ! pas tout à fait cent.
ROXANE.
Racontez !
CYRANO.
Non. Laissez. Mais vous, dites la
chose
Que vous n’osiez tantôt me dire…
ROXANE, sans quitter sa
main.
À présent, j’ose,
Car le passé m’encouragea de son parfum !
Oui, j’ose maintenant. Voilà. J’aime quelqu’un.
CYRANO.
Ah !…
ROXANE.
Qui ne le sait pas d’ailleurs.
CYRANO.
Ah !…
ROXANE.
Pas encore.
CYRANO.
Ah !…
ROXANE.
Mais qui va bientôt le savoir, s’il
l’ignore.
CYRANO.
Ah !…
ROXANE.
Un pauvre garçon qui jusqu’ici
m’aima
Timidement, de loin, sans oser le dire…
CYRANO.
Ah !…
ROXANE.
Laissez-moi votre main, voyons, elle a la fièvre. –
Mais moi, j’ai vu trembler les aveux sur sa lèvre.
CYRANO.
Ah !…
ROXANE, achevant de lui faire un
petit bandage avec son mouchoir.
Et figurez-vous, tenez, que,
justement
Oui, mon cousin, il sert dans votre régiment !
CYRANO.
Ah !…
ROXANE, riant.
Puisqu’il est cadet dans votre
compagnie !
CYRANO.
Ah !…
ROXANE.
Il a sur son front de l’esprit, du
génie,
Il est fier, noble, jeune, intrépide, beau…
CYRANO, se levant tout
pâle.
Beau !
ROXANE.
Quoi ? Qu’avez-vous ?
CYRANO.
Moi, rien… C’est… c’est…
(Il montre sa main, avec un
sourire.)
C’est ce bobo.
ROXANE.
Enfin, je l’aime. Il faut d’ailleurs que je vous die
Que je ne l’ai jamais vu qu’à la Comédie…
CYRANO.
Vous ne vous êtes donc pas parlé ?
ROXANE.
Nos yeux seuls.
CYRANO.
Mais comment savez-vous, alors ?
ROXANE.
Sous les tilleuls
De la place Royale, on cause… Des bavardes
M’ont renseignée…
CYRANO.
Il est cadet ?
ROXANE.
Cadet aux gardes.
CYRANO.
Son nom ?
ROXANE.
Baron Christian de Neuvillette.
CYRANO.
Hein ?…
Il n’est pas aux cadets.
ROXANE.
Si, depuis ce matin.
Capitaine Carbon de Castel-Jaloux.
CYRANO.
Vite,
Vite, on lance son cœur !… Mais, ma pauvre petite…
LA DUÈGNE, ouvrant la porte du
fond.
J’ai fini les gâteaux, monsieur de Bergerac !
CYRANO.
Eh bien ! lisez les vers imprimés sur le sac !
(La duègne disparaît.)
… Ma pauvre enfant, vous qui n’aimez que beau langage,
Bel esprit, – si c’était un profane, un sauvage.
ROXANE.
Non, il a les cheveux d’un héros de d’Urfé !
CYRANO.
S’il était aussi maldisant que bien coiffé !
ROXANE.
Non, tous les mots qu’il dit sont fins, je le devine !
CYRANO.
Oui, tous les mots sont fins quand la moustache est fine.
– Mais si c’était un sot !…
ROXANE, frappant du
pied.
Eh bien ! j’en mourrais,
là !
CYRANO, après un temps.
Vous m’avez fait venir pour me dire cela ?
Je n’en sens pas très bien l’utilité, madame.
ROXANE.
Ah, c’est que quelqu’un hier m’a mis la mort dans l’âme,
Et me disant que tous, vous êtes tous Gascons
Dans votre compagnie…
CYRANO.
Et que nous provoquons
Tous les blancs-becs qui, par faveur, se font admettre
Parmi les purs Gascons que nous sommes, sans l’être ?
C’est ce qu’on vous a dit ?
ROXANE.
Et vous pensez si j’ai
Tremblé pour lui !
CYRANO, entre ses dents.
Non sans raison !
ROXANE.
Mais j’ai songé
Lorsque invincible et grand, hier, vous nous apparûtes,
Châtiant ce coquin, tenant tête à ces brutes, –
J’ai songé : s’il voulait, lui que tous ils craindront…
CYRANO.
C’est bien, je défendrai votre petit baron.
ROXANE.
Oh, n’est-ce pas que vous allez me le défendre ?
J’ai toujours eu pour vous une amitié si tendre.
CYRANO.
Oui, oui.
ROXANE.
Vous serez son ami ?
CYRANO.
Je le serai.
ROXANE.
Et jamais il n’aura de duel ?
CYRANO.
C’est juré.
ROXANE.
Oh ! je vous aime bien. Il faut que je m’en aille.
(Elle remet vivement son masque, une dentelle sur son front,
et, distraitement.)
Mais vous ne m’avez pas raconté la bataille
De cette nuit. Vraiment ce dut être inouï !…
– Dites-lui qu’il m’écrive.
(Elle lui envoie un petit baiser
de la main.)
Oh ! je vous aime !
CYRANO.
Oui, oui.
ROXANE.
Cent hommes contre vous ? Allons, adieu. – Nous sommes
De grands amis !
CYRANO.
Oui, oui.
ROXANE.
Qu’il m’écrive ! – Cent
hommes ! –
Vous me direz plus tard. Maintenant, je ne puis.
Cent hommes ! Quel courage !
CYRANO, la saluant.
Oh ! j’ai fait mieux depuis.
(Elle sort. Cyrano reste immobile, les yeux à terre. Un
silence. La porte de droite s’ouvre. Ragueneau passe sa
tête.)
Chapitre 20
Cyrano de Bergerac
Scène VII
Cyrano, Ragueneau, les poètes,
Carbon de Castel-Jaloux, les cadets, la foule, etc., puis De
Guiche.
RAGUENEAU.
Peut-on rentrer ?
CYRANO, sans bouger.
Oui…
(Ragueneau fait signe et ses amis rentrent. En même temps, à
la porte du fond paraît Carbon de Castel-Jaloux, costume de
capitaine aux gardes, qui fait de grands gestes en apercevant
Cyrano.)
CARBON DE CASTEL-JALOUX.
Le voilà !
CYRANO, levant la tête.
Mon capitaine !…
CARBON, exultant.
Notre héros ! Nous savons tout ! Une trentaine
De mes cadets sont là !…
CYRANO, reculant.
Mais…
CARBON, voulant
l’entraîner.
Viens ! on veut te
voir !
CYRANO.
Non !
CARBON.
Ils boivent en face, à la Croix du
Trahoir.
CYRANO.
Je…
CARBON, remontant à la porte, et
criant à la cantonade, d’une voix de tonnerre.
Le héros refuse. Il est d’humeur
bourrue !
UNE VOIX, au dehors.
Ah ! Sandious !
(Tumulte au dehors, bruit d’épées
et de bottes qui se rapprochent.)
CARBON, se frottant les
mains.
Les voici qui traversent la
rue !…
LES CADETS, entrant dans la
rôtisserie.
Mille dious ! – Capdedious ! – Mordious ! –
Pocapdedious !
RAGUENEAU, reculant
épouvanté.
Messieurs, vous êtes donc tous de Gascogne !
LES CADETS.
Tous !
UN CADET, à Cyrano.
Bravo !
CYRANO.
Baron !
UN AUTRE, lui secouant les
mains.
Vivat !
CYRANO.
Baron !
TROISIÈME CADET.
Que je t’embrasse !
CYRANO.
Baron !…
PLUSIEURS GASCONS.
Embrassons-le !
CYRANO, ne sachant auquel
répondre.
Baron… baron… de grâce…
RAGUENEAU.
Vous êtes tous barons, messieurs ?
LES CADETS.
Tous !
RAGUENEAU.
Le sont-ils ?…
PREMIER CADET.
On ferait une tour rien qu’avec nos tortils !
LE BRET, entrant, et courant à
Cyrano.
On te cherche ! Une foule en délire conduite
Par ceux qui cette nuit marchèrent à ta suite…
CYRANO, épouvanté.
Tu ne leur as pas dit où je me trouve ?…
LE BRET, se frottant les
mains.
Si !
UN BOURGEOIS, entrant suivi d’un
groupe.
Monsieur, tout le Marais se fait porter ici !
(Au dehors la rue s’est remplie de monde. Des chaises à
porteurs, des carrosses s’arrêtent.)
LE BRET, bas, souriant, à
Cyrano.
Et Roxane ?
CYRANO, vivement.
Tais-toi !
LA FOULE, criant dehors.
Cyrano !…
(Une cohue se précipite dans la pâtisserie. Bousculade.
Acclamations.)
RAGUENEAU, debout sur une
table.
Ma boutique
Est envahie ! On casse tout ! C’est
magnifique !
DES GENS, autour de
Cyrano.
Mon ami… mon ami…
CYRANO.
Je n’avais pas hier
Tant d’amis !…
LE BRET, ravi.
Le succès !
UN PETIT MARQUIS, accourant, les
mains tendues.
Si tu savais, mon cher…
CYRANO.
Si tu ?… Tu ?… Qu’est-ce donc qu’ensemble nous
gardâmes ?
UN AUTRE.
Je veux vous présenter, Monsieur, à quelques dames
Qui là, dans mon carrosse…
CYRANO, froidement.
Et vous d’abord, à moi,
Qui vous présentera ?
LE BRET, stupéfait.
Mais qu’as-tu donc ?
CYRANO.
Tais-toi !
UN HOMME DE LETTRES, avec une
écritoire.
Puis-je avoir des détails sur ?…
CYRANO.
Non.
LE BRET, lui poussant le
coude.
C’est Théophraste,
Renaudot ! l’inventeur de la gazette.
CYRANO.
Baste !
LE BRET.
Cette feuille où l’on fait tant de choses tenir !
On dit que cette idée a beaucoup d’avenir !
LE POÈTE, s’avançant.
Monsieur…
CYRANO.
Encor !
LE POÈTE.
Je veux faire un pentacrostiche
Sur votre nom…
QUELQU’UN, s’avançant
encore.
Monsieur…
CYRANO.
Assez !
(Mouvement. On se range. De Guiche paraît, escorté
d’officiers. Cuigy, Brissaille, les officiers qui sont partis avec
Cyrano à la fin du premier acte. Cuigy vient vivement à
Cyrano.)
CUIGY, à Cyrano.
Monsieur de Guiche !
(Murmure. Tout le monde se
range.)
Vient de la part du maréchal de Gassion !
DE GUICHE, saluant
Cyrano.
… Qui tient à vous mander son admiration
Pour le nouvel exploit dont le bruit vient de courre.
LA FOULE.
Bravo !…
CYRANO, s’inclinant.
Le maréchal s’y connaît en
bravoure.
DE GUICHE.
Il n’aurait jamais cru le fait si ces messieurs
N’avaient pu lui jurer l’avoir vu.
CUIGY.
De nos yeux !
LE BRET, bas à Cyrano, qui a
l’air absent.
Mais…
CYRANO.
Tais-toi !
LE BRET.
Tu parais souffrir !
CYRANO, tressaillant et se
redressant vivement.
Devant ce monde ?…
(Sa moustache se hérisse ;
il poitrine.)
Moi souffrir ?… Tu vas voir !
DE GUICHE, auquel Cuigy a parlé à
l’oreille.
Votre carrière abonde
De beaux exploits, déjà. – Vous servez chez ces fous
De Gascons, n’est-ce pas ?
CYRANO.
Aux cadets, oui.
UN CADET, d’une voix
terrible.
Chez nous !
DE GUICHE, regardant les Gascons,
rangés derrière Cyrano.
Ah ! ah !… Tous ces messieurs à la mine hautaine,
Ce sont donc les fameux ?…
CARBON DE CASTEL-JALOUX.
Cyrano !
CYRANO.
Capitaine ?
CARBON.
Puisque ma compagnie est, je crois, au complet,
Veuillez la présenter au comte, s’il vous plaît.
CYRANO, faisant deux pas vers De
Guiche, et montrant les cadets.
Ce sont les cadets de Gascogne
De Carbon de Castel-Jaloux ;
Bretteurs et menteurs sans
vergogne,
Ce sont les cadets de
Gascogne !
Parlant blason, lambel, bastogne,
Tous plus nobles que des filous,
Ce sont les cadets de Gascogne
De Carbon de Castel-Jaloux.
Œil d’aigle, jambe de cigogne,
Moustache de chat, dents de
loups,
Fendant la canaille qui grogne,
Œil d’aigle, jambe de cigogne,
Ils vont, – coiffés d’un vieux
vigogne
Dont la plume cache les
trous ! –
Œil d’aigle, jambe de cigogne,
Moustache de chat, dents de
loups !
Perce-Bedaine et Casse-Trogne
Sont leurs sobriquets les plus
doux ;
De gloire, leur âme est
ivrogne !
Perce-Bedaine et Casse-Trogne,
Dans tous les endroits où l’on
cogne
Ils se donnent des rendez-vous…
Perce-Bedaine et Casse-Trogne
Sont leurs sobriquets les plus
doux !
Voici les cadets de Gascogne
Qui font cocus tous les
jaloux !
Ô femme, adorable carogne,
Voici les cadets de
Gascogne !
Que le vieil époux se renfrogne.
Sonnez, clairons ! chantez,
coucous !
Voici les cadets de Gascogne
Qui font cocus tous les
jaloux !
DE GUICHE, nonchalamment assis
dans un fauteuil que Ragueneau a vite apporté.
Un poète est un luxe, aujourd’hui, qu’on se donne.
– Voulez-vous être à moi ?
CYRANO.
Non, Monsieur, à personne.
DE GUICHE.
Votre verve amusa mon oncle Richelieu,
Hier. Je veux vous servir auprès de lui.
LE BRET, ébloui.
Grand Dieu !
DE GUICHE.
Vous avez bien rimé cinq actes, j’imagine ?
LE BRET, à l’oreille de
Cyrano.
Tu vas faire jouer, mon cher, ton Agrippine !
DE GUICHE.
Portez-les-lui.
CYRANO, tenté et un peu
charmé.
Vraiment…
DE GUICHE.
Il est des plus experts.
Il vous corrigera seulement quelques vers…
CYRANO, dont le visage s’est
immédiatement rembruni.
Impossible, Monsieur ; mon sang se coagule
En pensant qu’on y peut changer une virgule.
DE GUICHE.
Mais quand un vers lui plaît, en revanche, mon cher,
Il le paye très cher.
CYRANO.
Il le paye moins cher
Que moi, lorsque j’ai fait un vers, et que je l’aime,
Je me le paye, en me le chantant à moi-même !
DE GUICHE.
Vous êtes fier.
CYRANO.
Vraiment, vous l’avez
remarqué ?
UN CADET, entrant avec, enfilés à
son épée, des chapeaux aux plumets miteux, aux coiffes trouées,
défoncées.
Regarde, Cyrano ! ce matin, sur le quai,
Le bizarre gibier à plumes que nous prîmes !
Les feutres des fuyards !…
CARBON.
Des dépouilles opimes !
TOUT LE MONDE, riant.
Ah ! Ah ! Ah !
CUIGY.
Celui qui posta ces gueux, ma foi,
Doit rager aujourd’hui.
BRISSAILLE.
Sait-on qui c’est ?
DE GUICHE.
C’est moi.
(Les rires s’arrêtent.)
Je les avais chargés de châtier, – besogne
Qu’on ne fait pas soi-même, – un rimailleur ivrogne.
(Silence gêné.)
LE CADET, à mi-voix, à Cyrano,
lui montrant les feutres.
Que faut-il qu’on en fasse ? Ils sont gras… Un
salmis ?
CYRANO, prenant l’épée où ils
sont enfilés, et les faisant, dans un salut, tous glisser aux pieds
de De Guiche.
Monsieur, si vous voulez les rendre à vos amis ?
DE GUICHE, se levant et d’une voix brève.
Ma chaise et mes porteurs, tout de suite : je monte.
(À Cyrano, violemment.)
Vous, Monsieur !…
UNE VOIX, dans la rue,
criant.
Les porteurs de monseigneur le
comte
De Guiche !
DE GUICHE, qui s’est dominé, avec
un sourire.
… Avez-vous lu Don
Quichot ?
CYRANO.
Je l’ai lu.
Et me découvre au nom de cet hurluberlu.
DE GUICHE.
Veuillez donc méditer alors…
UN PORTEUR, paraissant au
fond.
Voici la chaise.
DE GUICHE.
Sur le chapitre des moulins !
CYRANO, saluant.
Chapitre treize.
DE GUICHE.
Car, lorsqu’on les attaque, il arrive souvent…
CYRANO.
J’attaque donc des gens qui tournent à tout vent ?
DE GUICHE.
Qu’un moulinet de leurs grands bras chargés de toiles
Vous lance dans la boue !…
CYRANO.
Ou bien dans les étoiles !
(De Guiche sort. On le voit remonter en chaise. Les
seigneurs s’éloignent en chuchotant. Le Bret les réaccompagne. La
foule sort.)
Chapitre 21
Cyrano de Bergerac
Scène VIII
Cyrano, Le Bret, les cadets, qui
se sont attablés à droite et à gauche et auxquels on sert à boire
et à manger.
CYRANO, saluant d’un air
goguenard ceux qui sortent sans oser le saluer.
Messieurs… Messieurs… Messieurs…
LE BRET, désolé, redescendant,
les bras au ciel.
Ah ! dans quels jolis draps…
CYRANO.
Oh ! toi ! tu vas grogner !
LE BRET.
Enfin, tu conviendras
Qu’assassiner toujours la chance passagère,
Devient exagéré.
CYRANO.
Hé bien oui, j’exagère !
LE BRET, triomphant.
Ah !
CYRANO.
Mais pour le principe, et pour
l’exemple aussi,
Je trouve qu’il est bon d’exagérer ainsi.
LE BRET.
Si tu laissais un peu ton âme mousquetaire,
La fortune et la gloire…
CYRANO.
Et que faudrait-il faire ?
Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
Et s’en fait un tuteur en lui léchant l’écorce,
Grimper par ruse au lieu de s’élever par force ?
Non, merci. Dédier, comme tous ils le font,
Des vers aux financiers ? se changer en bouffon
Dans l’espoir vil de voir, aux lèvres d’un ministre,
Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?
Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d’un crapaud ?
Avoir un ventre usé par la marche ? une peau
Qui plus vite, à l’endroit des genoux, devient sale ?
Exécuter des tours de souplesse dorsale ?…
Non, merci. D’une main flatter la chèvre au cou
Cependant que, de l’autre, on arrose le chou,
Et, donneur de séné par désir de rhubarbe,
Avoir son encensoir, toujours, dans quelque barbe ?
Non, merci ! Se pousser de giron en giron,
Devenir un petit grand homme dans un rond,
Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,
Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ?
Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy
Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci !
S’aller faire nommer pape par les conciles
Que dans des cabarets tiennent des imbéciles ?
Non, merci ! Travailler à se construire un nom
Sur un sonnet, au lieu d’en faire d’autres ? Non,
Merci ! Ne découvrir du talent qu’aux mazettes ?
Être terrorisé par de vagues gazettes,
Et se dire sans cesse : « Oh, pourvu que je sois
Dans les petits papiers du Mercure
François ? »…
Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême,
Aimer mieux faire une visite qu’un poème,
Rédiger des placets, se faire présenter ?
Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais…
chanter,
Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
Avoir l’œil qui regarde bien, la voix qui vibre,
Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,
Pour un oui, pour un non, se battre, – ou faire un
vers !
Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
À tel voyage, auquel on pense, dans la lune !
N’écrire jamais rien qui de soi ne sortît,
Et modeste d’ailleurs, se dire : mon petit,
Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
Si c’est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !
Puis, s’il advient d’un peu triompher, par hasard,
Ne pas être obligé d’en rien rendre à César,
Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
Bref, dédaignant d’être le lierre parasite,
Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul,
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !
LE BRET.
Tout seul, soit ! mais non pas contre tous ! Comment
diable
As-tu donc contracté la manie effroyable
De te faire toujours, partout, des ennemis ?
CYRANO.
À force de vous voir vous faire des amis,
Et rire à ces amis dont vous avez des foules,
D’une bouche empruntée au derrière des poules !
J’aime raréfier sur mes pas les saluts,
Et m’écrie avec joie : un ennemi de plus !
LE BRET.
Quelle aberration !
CYRANO.
Eh bien ! oui, c’est mon
vice.
Déplaire est mon plaisir. J’aime qu’on me haïsse.
Mon cher, si tu savais comme l’on marche mieux
Sous la pistolétade excitante des yeux !
Comme, sur les pourpoints, font d’amusantes taches
Le fiel des envieux et la bave des lâches !
– Vous, la molle amitié dont vous vous entourez,
Ressemble à ces grands cols d’Italie, ajourés
Et flottants, dans lesquels votre cou s’effémine.
On y est plus à l’aise… et de moins haute mine,
Car le front n’ayant pas de maintien ni de loi,
S’abandonne à pencher dans tous les sens. Mais moi,
La Haine, chaque jour, me tuyaute et m’apprête
La fraise dont l’empois force à lever la tête ;
Chaque ennemi de plus est un nouveau godron
Qui m’ajoute une gêne, et m’ajoute un rayon.
Car, pareille en tous points à la fraise espagnole,
La Haine est un carcan, mais c’est une auréole !
LE BRET, après un silence,
passant son bras sous le sien.
Fais tout haut l’orgueilleux et l’amer, mais, tout bas,
Dis-moi tout simplement qu’elle ne t’aime pas !
CYRANO, vivement.
Tais-toi !
(Depuis un moment, Christian est entré, s’est mêlé aux
cadets ; ceux-ci ne lui adressent pas la parole ; il a
fini par s’asseoir seul à une petite table, où Lise le
sert.)
Chapitre 22
Cyrano de Bergerac
Scène IX
Cyrano, Le Bret, les cadets,
Christian de Neuvillette.
UN CADET, assis à une table du
fond, le verre en main.
Hé ! Cyrano !
(Cyrano se retourne.)
Le récit ?
CYRANO.
Tout à l’heure !
(Il remonte au bras de Le Bret.
Ils causent bas.)
LE CADET, se levant, et
descendant.
Le récit du combat ! Ce sera la meilleure
Leçon
(Il s’arrête devant la table où
est Christian.)
pour ce timide apprentif !
CHRISTIAN, levant la
tête.
Apprentif ?
UN AUTRE CADET.
Oui, septentrional maladif !
CHRISTIAN.
Maladif ?
PREMIER CADET,
goguenard.
Monsieur de Neuvillette, apprenez quelque chose.
C’est qu’il est un objet, chez nous, dont on ne cause
Pas plus que de cordon dans l’hôtel d’un pendu !
CHRISTIAN.
Qu’est-ce ?
UN AUTRE CADET, d’une voix
terrible.
Regardez-moi !
(Il pose trois fois,
mystérieusement, son doigt sur son nez.)
M’avez-vous entendu ?
CHRISTIAN.
Ah ! c’est le…
UN AUTRE.
Chut !… jamais ce mot ne se
profère !
(Il montre Cyrano qui cause au
fond avec Le Bret.)
Ou c’est à lui, là-bas, que l’on aurait affaire !
UN AUTRE, qui, pendant qu’il
était tourné vers les premiers, est venu sans bruit s’asseoir sur
la table, dans son dos.
Deux nasillards par lui furent exterminés
Parce qu’il lui déplut qu’ils parlassent du nez !
UN AUTRE, d’une voix caverneuse,
– surgissant de sous la table où il s’est glissé à quatre
pattes.
On ne peut faire, sans défuncter avant l’âge,
La moindre allusion au fatal cartilage !
UN AUTRE, lui posant la main sur
l’épaule.
Un mot suffit ! Que dis-je, un mot ? Un geste, un
seul !
Et tirer son mouchoir, c’est tirer son linceul !
(Silence. Tous autour de lui, les bras croisés, le
regardent. Il se lève et va à Carbon de Castel-Jaloux qui, causant
avec un officier, a l’air de ne rien voir.)
CHRISTIAN.
Capitaine !
CARBON, se retournant et le
toisant.
Monsieur ?
CHRISTIAN.
Que fait-on quand on trouve
Des Méridionaux trop vantards ?…
CARBON.
On leur prouve
Qu’on peut être du Nord, et courageux.
(Il lui tourne le dos.)
CHRISTIAN.
Merci.
PREMIER CADET, à Cyrano.
Maintenant, ton récit !
TOUS.
Son récit !
CYRANO, redescendant vers
eux.
Mon récit ?…
(Tous rapprochent leurs escabeaux, se groupent autour de
lui, tendent le col. Christian s’est mis à cheval sur une
chaise.)
Eh bien ! donc je marchais tout seul, à leur rencontre.
La lune, dans le ciel, luisait comme une montre,
Quand soudain, je ne sais quel soigneux horloger
S’étant mis à passer un coton nuager
Sur le boîtier d’argent de cette montre ronde,
Il se fit une nuit la plus noire du monde,
Et les quais n’étant pas du tout illuminés,
Mordious ! on n’y voyait pas plus loin…
CHRISTIAN.
Que son nez.
(Silence. Tout le monde se lève lentement. On regarde Cyrano
avec terreur. Celui-ci s’est interrompu, stupéfait.
Attente.)
CYRANO.
Qu’est-ce que c’est que cet homme-là ?
UN CADET, à mi-voix.
C’est un homme
Arrivé ce matin.
CYRANO, faisant un pas vers
Christian.
Ce matin ?
CARBON, à mi-voix.
Il se nomme
Le baron de Neuvil…
CYRANO, vivement,
s’arrêtant.
Ah ! c’est bien…
(Il pâlit, rougit, a encore un mouvement pour se jeter sur
Christian.)
Je…
(Puis, il se domine, et dit d’une
voix sourde.)
Très bien…
(Il reprend.)
Je disais donc…
(Avec un éclat de rage dans la
voix.)
Mordious !…
(Il continue d’un ton naturel.)
que l’on n’y voyait rien.
(Stupeur. On se rassied en se
regardant.)
Et je marchais, songeant que pour un gueux fort mince
J’allais mécontenter quelque grand, quelque prince,
Qui m’aurait sûrement…
CHRISTIAN.
Dans le nez…
(Tout le monde se lève. Christian
se balance sur sa chaise.)
CYRANO, d’une voix
étranglée.
Une dent, –
Qui m’aurait une dent… et qu’en somme, imprudent,
J’allais fourrer…
CHRISTIAN.
Le nez…
CYRANO.
Le doigt… entre l’écorce
Et l’arbre, car ce grand pouvait être de force
À me faire donner…
CHRISTIAN.
Sur le nez…
CYRANO, essuyant la sueur à son
front.
Sur les doigts.
– Mais j’ajoutai : Marche, Gascon, fais ce que
dois !
Va, Cyrano ! Et ce disant, je me hasarde,
Quand, dans l’ombre, quelqu’un me porte…
CHRISTIAN.
Une nasarde.
CYRANO.
Je la pare, et soudain me trouve…
CHRISTIAN.
Nez à nez…
CYRANO, bondissant vers
lui.
Ventre-Saint-Gris !
(Tous les Gascons se précipitent pour voir ; arrivé sur
Christian, il se maîtrise et continue.)
avec cent braillards avinés
Qui puaient…
CHRISTIAN.
À plein nez…
CYRANO, blême et
souriant.
L’oignon et la litharge !
Je bondis, front baissé…
CHRISTIAN.
Nez au vent !
CYRANO.
et je charge !
J’en estomaque deux ! J’en empale un tout vif !
Quelqu’un m’ajuste : Paf ! et je riposte…
CHRISTIAN.
Pif !
CYRANO, éclatant.
Tonnerre ! Sortez tous !
(Tous les cadets se précipitent
vers les portes.)
PREMIER CADET.
C’est le réveil du tigre !
CYRANO.
Tous ! Et laissez-moi seul avec cet homme !
DEUXIÈME CADET.
Bigre !
On va le retrouver en hachis !
RAGUENEAU.
En hachis ?
UN AUTRE CADET.
Dans un de vos pâtés !
RAGUENEAU.
Je sens que je blanchis,
Et que je m’amollis comme une serviette !
CARBON.
Sortons !
UN AUTRE.
Il n’en va pas laisser une miette !
UN AUTRE.
Ce qui va se passer ici, j’en meurs
d’effroi !
UN AUTRE, refermant la porte de
droite.
Quelque chose d’épouvantable !
(Ils sont tous sortis, – soit par le fond, soit par les
côtés, – quelques-uns ont disparu par l’escalier. Cyrano et
Christian restent face à face, et se regardent un moment.)
Chapitre 23
Cyrano de Bergerac
Scène X
Cyrano, Christian.
CYRANO.
Embrasse-moi !
CHRISTIAN.
Monsieur…
CYRANO.
Brave.
CHRISTIAN.
Ah çà ! mais !…
CYRANO.
Très brave. Je préfère.
CHRISTIAN.
Me direz-vous ?…
CYRANO.
Embrasse-moi. Je suis son frère.
CHRISTIAN.
De qui ?
CYRANO.
Mais d’elle !
CHRISTIAN.
Hein ?…
CYRANO.
Mais de Roxane !
CHRISTIAN, courant à
lui.
Ciel !
Vous, son frère ?
CYRANO.
Ou tout comme : un cousin
fraternel.
CHRISTIAN.
Elle vous a ?…
CYRANO.
Tout dit !
CHRISTIAN.
M’aime-t-elle ?
CYRANO.
Peut-être !
CHRISTIAN, lui prenant les
mains.
Comme je suis heureux, Monsieur, de vous connaître !
CYRANO.
Voilà ce qui s’appelle un sentiment soudain.
CHRISTIAN.
Pardonnez-moi…
CYRANO, le regardant, et lui
mettant la main sur l’épaule.
C’est vrai qu’il est beau, le
gredin !
CHRISTIAN.
Si vous saviez, Monsieur, comme je vous admire !
CYRANO.
Mais tous ces nez que vous m’avez…
CHRISTIAN.
Je les retire !
CYRANO.
Roxane attend ce soir une lettre…
CHRISTIAN.
Hélas !
CYRANO.
Quoi ?
CHRISTIAN.
C’est me perdre que de cesser de rester coi !
CYRANO.
Comment ?
CHRISTIAN.
Las ! je suis sot à m’en tuer de
honte !
CYRANO.
Mais non, tu ne l’es pas, puisque tu t’en rends compte.
D’ailleurs, tu ne m’as pas attaqué comme un sot.
CHRISTIAN.
Bah ! on trouve des mots quand on monte à
l’assaut !
Oui, j’ai certain esprit facile et militaire,
Mais je ne sais, devant les femmes, que me taire.
Oh ! leurs yeux, quand je passe, ont pour moi des
bontés…
CYRANO.
Leurs cœurs n’en ont-ils plus quand vous vous arrêtez ?
CHRISTIAN.
Non ! car je suis de ceux, – je le sais… et je
tremble ! –
Qui ne savent parler d’amour.
CYRANO.
Tiens !… Il me semble
Que si l’on eût pris soin de me mieux modeler,
J’aurais été de ceux qui savent en parler.
CHRISTIAN.
Oh ! pouvoir exprimer les choses avec grâce !
CYRANO.
Être un joli petit mousquetaire qui passe !
CHRISTIAN.
Roxane est précieuse et sûrement je vais
Désillusionner Roxane !
CYRANO, regardant
Christian.
Si j’avais
Pour exprimer mon âme un pareil interprète !
CHRISTIAN, avec
désespoir.
Il me faudrait de l’éloquence !
CYRANO, brusquement.
Je t’en prête !
Toi, du charme physique et vainqueur, prête-m’en.
Et faisons à nous deux un héros de roman !
CHRISTIAN.
Quoi ?
CYRANO.
Te sens-tu de force à répéter les
choses
Que chaque jour je t’apprendrai ?…
CHRISTIAN.
Tu me proposes ?…
CYRANO.
Roxane n’aura pas de désillusions !
Dis, veux-tu qu’à nous deux nous la séduisions ?
Veux-tu sentir passer, de mon pourpoint de buffle
Dans ton pourpoint brodé, l’âme que je t’insuffle !…
CHRISTIAN.
Mais, Cyrano !…
CYRANO.
Christian, veux-tu ?
CHRISTIAN.
Tu me fais peur !
CYRANO.
Puisque tu crains, tout seul, de refroidir son cœur,
Veux-tu que nous fassions – et bientôt tu
l’embrases ! –
Collaborer un peu tes lèvres et mes phrases ?…
CHRISTIAN.
Tes yeux brillent !…
CYRANO.
Veux-tu ?…
CHRISTIAN.
Quoi ! cela te ferait
Tant de plaisir ?…
CYRANO, avec enivrement.
Cela…
(Se reprenant, et en
artiste.)
Cela m’amuserait !
C’est une expérience à tenter un poète.
Veux-tu me compléter et que je te complète ?
Tu marcheras, j’irai dans l’ombre à ton côté.
Je serai ton esprit, tu seras ma beauté.
CHRISTIAN.
Mais la lettre qu’il faut, au plus tôt, lui remettre !
Je ne pourrai jamais…
CYRANO, sortant de son pourpoint
la lettre qu’il a écrite.
Tiens, la voilà, ta lettre !
CHRISTIAN.
Comment ?
CYRANO.
Hormis l’adresse, il n’y manque plus
rien.
CHRISTIAN.
Je…
CYRANO.
Tu peux l’envoyer. Sois tranquille.
Elle est bien.
CHRISTIAN.
Vous aviez ?…
CYRANO.
Nous avons toujours, nous, dans nos
poches,
Des épîtres à des Chloris… de nos caboches,
Car nous sommes ceux-là qui pour amante n’ont
Que du rêve soufflé dans la bulle d’un nom !…
Prends, et tu changeras en vérités ces feintes ;
Je lançais au hasard ces aveux et ces plaintes.
Tu verras se poser tous ces oiseaux errants.
Tu verras que je fus dans cette lettre –
prends ! –
D’autant plus éloquent que j’étais moins sincère !
– Prends donc, et finissons !
CHRISTIAN.
N’est-il pas nécessaire
De changer quelques mots ? Écrite en divaguant,
Ira-t-elle à Roxane ?
CYRANO.
Elle ira comme un gant !
CHRISTIAN.
Mais…
CYRANO.
La crédulité de l’amour-propre est telle,
Que Roxane croira que c’est écrit pour elle !
CHRISTIAN.
Ah ! mon ami !
(Il se jette dans les bras de
Cyrano. Ils restent embrassés.)
Chapitre 24
Cyrano de Bergerac
Scène XI
Cyrano, Christian, les Gascons,
le mousquetaire, Lise.
UN CADET, entr’ouvrant la
porte.
Plus rien… Un silence de mort…
Je n’ose regarder…
(Il passe la tête.)
Hein ?
TOUS LES CADETS, entrant et
voyant Cyrano et Christian qui s’embrassent.
Ah !… Oh !…
UN CADET.
C’est trop fort !
(Consternation.)
LE MOUSQUETAIRE,
goguenard.
Ouais ?…
CARBON.
Notre démon est doux comme un
apôtre !
Quand sur une narine on le frappe, – il tend l’autre ?
LE MOUSQUETAIRE.
On peut donc lui parler de son nez, maintenant ?…
(Appelant Lise, d’un air
triomphant.)
– Eh ! Lise ! Tu vas voir !
(Humant l’air avec
affectation.)
Oh !… oh !… c’est
surprenant !
Quelle odeur !…
(Allant à Cyrano, dont il regarde
le nez avec impertinence.)
Mais monsieur doit l’avoir
reniflée ?
Qu’est-ce que cela sent ici ?…
CYRANO, le souffletant.
La giroflée !
(Joie. Les cadets ont retrouvé
Cyrano : ils font des culbutes.)
RIDEAU.
Acte III - Le Baiser de Roxane
Cyrano de Bergerac
Acte III - Le Baiser de Roxane
Une petite place dans l’ancien Marais. Vieilles maisons.
Perspectives de ruelles. À droite, la maison de Roxane et le mur de
son jardin que débordent de larges feuillages. Au-dessus de la
porte, fenêtre et balcon. Un banc devant le seuil.
Du lierre grimpe au mur, du jasmin enguirlande le balcon,
frissonne et retombe.
Par le banc et les pierres en saillie du mur, on peut facilement
grimper au balcon.
En face, une ancienne maison de même style, brique et pierre,
avec une porte d’entrée. Le heurtoir de cette porte est emmailloté
de linge comme un pouce malade.
Au lever du rideau, la duègne est assise sur le banc. La fenêtre
est grande ouverte sur le balcon de Roxane.
Près de la duègne se tient debout Ragueneau, vêtu d’une sorte de
livrée : il termine un récit, en s’essuyant les yeux.
Chapitre 26
Cyrano de Bergerac
Scène I
Ragueneau, la duègne, puis
Roxane, Cyrano, et deux pages.
RAGUENEAU.
… Et puis, elle est partie avec un mousquetaire !
Seul, ruiné, je me pends. J’avais quitté la terre.
Monsieur de Bergerac entre, et, me dépendant,
Me vient à sa cousine offrir comme intendant.
LA DUÈGNE.
Mais comment expliquer cette ruine où vous êtes ?
RAGUENEAU.
Lise aimait les guerriers, et j’aimais les poètes !
Mars mangeait les gâteaux que laissait Apollon.
– Alors, vous comprenez, cela ne fut pas long !
LA DUÈGNE, se levant et appelant
vers la fenêtre ouverte.
Roxane, êtes-vous prête ?… On nous attend !
LA VOIX DE ROXANE, par la
fenêtre.
Je passe
Une mante !
LA DUÈGNE, à Ragueneau, lui
montrant la porte d’en face.
C’est là qu’on nous attend, en
face.
Chez Clomire. Elle tient bureau, dans son réduit.
On y lit un discours sur le Tendre, aujourd’hui.
RAGUENEAU.
Sur le Tendre ?
LA DUÈGNE, minaudant.
Mais oui !…
(Criant vers la fenêtre.)
Roxane, il faut descendre,
Ou nous allons manquer le discours sur le Tendre !
LA VOIX DE ROXANE.
Je viens !
(On entend un bruit d’instruments
à cordes qui se rapproche.)
LA VOIX DE CYRANO, chantant dans
la coulisse.
La ! la ! la !
la !
LA DUÈGNE, surprise.
On nous joue un morceau ?
CYRANO, suivi de deux pages
porteurs de théorbes.
Je vous dis que la croche est triple, triple sot !
PREMIER PAGE, ironique.
Vous savez donc, Monsieur, si les croches sont
triples ?
CYRANO.
Je suis musicien, comme tous les disciples
De Gassendi !
LE PAGE, jouant et
chantant.
La ! la !
CYRANO, lui arrachant le théorbe
et continuant la phrase musicale.
Je peux continuer !…
La ! la ! la ! la !
ROXANE, paraissant sur le
balcon.
C’est vous ?
CYRANO, chantant sur l’air qu’il
continue.
Moi qui viens saluer
Vos lys, et présenter mes respects à vos ro… ses !
ROXANE.
Je descends !
(Elle quitte le balcon.)
LA DUÈGNE, montrant les
pages.
Qu’est-ce donc que ces deux
virtuoses ?
CYRANO.
C’est un pari que j’ai gagné sur d’Assoucy.
Nous discutions un point de grammaire. – Non ! –
Si ! –
Quand soudain me montrant ces deux grands escogriffes
Habiles à gratter les cordes de leurs griffes,
Et dont il fait toujours son escorte, il me dit.
« Je te parie un jour de musique ! » Il
perdit.
Jusqu’à ce que Phœbus recommence son orbe,
J’ai donc sur mes talons ces joueurs de théorbe,
De tout ce que je fais harmonieux témoins !…
Ce fut d’abord charmant, et ce l’est déjà moins.
(Aux musiciens.)
Hep !… Allez de ma part jouer une pavane
À Montfleury !…
(Les pages remontent pour sortir.
– À la duègne.)
Je viens demander à Roxane
Ainsi que chaque soir…
(Aux pages qui sortent.)
Jouez longtemps, – et faux !
(À la duègne.)
… Si l’ami de son âme est toujours sans défauts ?
ROXANE, sortant de la
maison.
Ah ! qu’il est beau, qu’il a d’esprit, et que je
l’aime !
CYRANO, souriant.
Christian a tant d’esprit ?…
ROXANE.
Mon cher, plus que
vous-même !
CYRANO.
J’y consens.
ROXANE.
Il ne peut exister à mon goût
Plus fin diseur de ces jolis riens qui sont tout.
Parfois il est distrait, ses Muses sont absentes ;
Puis, tout à coup, il dit des choses ravissantes !
CYRANO, incrédule.
Non ?
ROXANE.
C’est trop fort ! Voilà comme les
hommes sont.
Il n’aura pas d’esprit puisqu’il est beau garçon !
CYRANO.
Il sait parler du cœur d’une façon experte ?
ROXANE.
Mais il n’en parle pas, Monsieur, il en disserte !
CYRANO.
Il écrit ?
ROXANE.
Mieux encor ! Écoutez donc un
peu.
(Déclamant.)
« Plus tu me prends de cœur, plus j’en
ai !… »
(Triomphante, à Cyrano.)
Hé ! bien ?
CYRANO.
Peuh !…
ROXANE.
Et ceci : « Pour souffrir, puisqu’il m’en faut un
autre,
Si vous gardez mon cœur, envoyez-moi le
vôtre ! »
CYRANO.
Tantôt il en a trop et tantôt pas assez.
Qu’est-ce au juste qu’il veut, de cœur ?…
ROXANE, frappant du
pied.
Vous m’agacez !
C’est la jalousie…
CYRANO, tressaillant.
Hein !…
ROXANE.
… d’auteur qui vous dévore !
– Et ceci, n’est-il pas du dernier tendre encore ?
« Croyez que devers vous mon cœur ne fait qu’un
cri,
Et que si les baisers s’envoyaient par écrit,
Madame, vous liriez ma lettre avec les
lèvres !… »
CYRANO, souriant malgré lui de
satisfaction.
Ha ! ha ! ces lignes-là sont… hé ! hé !
(Se reprenant et avec
dédain.)
mais bien mièvres !
ROXANE.
Et ceci…
CYRANO, ravi.
Vous savez donc ses lettres par
cœur ?
ROXANE.
Toutes !
CYRANO, frisant sa
moustache.
Il n’y a pas à dire : c’est
flatteur !
ROXANE.
C’est un maître !
CYRANO, modeste.
Oh !… un maître !…
ROXANE, péremptoire.
Un maître !…
CYRANO, saluant.
Soit !… un maître !
LA DUÈGNE, qui était remontée,
redescendant vivement.
Monsieur de Guiche !
(À Cyrano, le poussant vers la
maison.)
Entrez !… car il vaut mieux,
peut-être,
Qu’il ne vous trouve pas ici ; cela pourrait
Le mettre sur la piste…
ROXANE, à Cyrano.
Oui, de mon cher secret !
Il m’aime, il est puissant, il ne faut pas qu’il
sache !
Il peut dans mes amours donner un coup de hache !
CYRANO, entrant dans la
maison.
Bien ! bien ! bien !
(De Guiche paraît.)
Chapitre 27
Cyrano de Bergerac
Scène II
Roxane, De Guiche, la duègne, à
l’écart.
ROXANE, à De Guiche, lui faisant
une révérence.
Je sortais.
DE GUICHE.
Je viens prendre congé.
ROXANE.
Vous partez ?
DE GUICHE.
Pour la guerre.
ROXANE.
Ah !
DE GUICHE.
Ce soir même.
ROXANE.
Ah !
DE GUICHE.
J’ai
Des ordres. On assiège Arras.
ROXANE.
Ah !… on assiège ?…
DE GUICHE.
Oui… Mon départ a l’air de vous laisser de neige.
ROXANE, poliment.
Oh !…
DE GUICHE.
Moi, je suis navré. Vous
reverrai-je ?… Quand ?
– Vous savez que je suis nommé mestre de camp ?
ROXANE, indifférente.
Bravo.
DE GUICHE.
Du régiment des gardes.
ROXANE, saisie.
Ah ? des gardes ?
DE GUICHE.
Où sert votre cousin, l’homme aux phrases vantardes.
Je saurai me venger de lui, là-bas.
ROXANE, suffoquée.
Comment !
Les gardes vont là-bas ?
DE GUICHE, riant.
Tiens ! c’est mon
régiment !
ROXANE, tombant assise sur le
banc, – à part.
Christian !
DE GUICHE.
Qu’avez-vous ?
ROXANE, toute émue.
Ce… départ… me désespère !
Quand on tient à quelqu’un, le savoir à la guerre !
DE GUICHE, surpris et
charmé.
Pour la première fois me dire un mot si doux,
Le jour de mon départ !
ROXANE, changeant de ton et
s’éventant.
Alors, – vous allez vous
Venger de mon cousin ?…
DE GUICHE, souriant.
On est pour lui ?
ROXANE.
Non, – contre !
DE GUICHE.
Vous le voyez ?
ROXANE.
Très peu.
DE GUICHE.
Partout on le rencontre
Avec un des cadets…
(Il cherche le nom.)
ce Neu… villen… viller…
ROXANE.
Un grand ?
DE GUICHE.
Blond.
ROXANE.
Roux.
DE GUICHE.
Beau !…
ROXANE.
Peuh !
DE GUICHE.
Mais bête.
ROXANE.
Il en a l’air !
(Changeant de ton.)
… Votre vengeance envers Cyrano ? – c’est peut-être
De l’exposer au feu, qu’il adore ?… Elle est
piètre !
Je sais bien, moi, ce qui lui serait sanglant !
DE GUICHE.
C’est ?…
ROXANE.
Mais si le régiment, en partant, le laissait
Avec ses chers cadets, pendant toute la guerre,
À Paris, bras croisés !… C’est la seule manière,
Un homme comme lui, de le faire enrager.
Vous voulez le punir ? privez-le de danger.
DE GUICHE.
Une femme ! une femme ! il n’y a qu’une femme
Pour inventer ce tour !
ROXANE.
Il se rongera l’âme,
Et ses amis les poings, de n’être pas au feu.
Et vous serez vengé !
DE GUICHE, se
rapprochant.
Vous m’aimez donc un peu ?
(Elle sourit.)
Je veux voir dans ce fait d’épouser ma rancune
Une preuve d’amour, Roxane !…
ROXANE.
C’en est une.
DE GUICHE, montrant plusieurs
plis cachetés.
J’ai les ordres sur moi qui vont être transmis
À chaque compagnie, à l’instant même, hormis…
(Il en détache un.)
Celui-ci ! C’est celui des cadets.
(Il le met dans sa
poche.)
Je le garde.
(Riant.)
Ah ! ah ! ah ! Cyrano !… Son humeur
bataillarde !…
– Vous jouez donc des tours aux gens, vous ?…
ROXANE, le regardant.
Quelquefois.
DE GUICHE, tout près
d’elle.
Vous m’affolez ! Ce soir – écoutez – oui, je dois
Être parti. Mais fuir quand je vous sens émue !…
Écoutez. Il y a, près d’ici, dans la rue
D’Orléans, un couvent fondé par le syndic
Des capucins, le Père Athanase. Un laïc
N’y peut entrer. Mais les bons Pères, je m’en charge !…
Ils peuvent me cacher dans leur manche : elle est
large.
– Ce sont les capucins qui servent Richelieu
Chez lui ; redoutant l’oncle, ils craignent le
neveu. –
On me croira parti. Je viendrai sous le masque.
Laissez-moi retarder d’un jour, chère fantasque !…
ROXANE, vivement.
Mais si cela s’apprend, votre gloire…
DE GUICHE.
Bah !
ROXANE.
Mais
Le siège, Arras…
DE GUICHE.
Tant pis ! Permettez !
ROXANE.
Non !
DE GUICHE.
Permets !
ROXANE, tendrement.
Je dois vous le défendre !
DE GUICHE.
Ah !
ROXANE.
Partez !
(À part.)
Christian reste.
(Haut.)
Je vous veux héroïque, – Antoine !
DE GUICHE.
Mot céleste !
Vous aimez donc celui ?…
ROXANE.
Pour lequel j’ai frémi.
DE GUICHE, transporté de
joie.
Ah ! je pars !
(Il lui baise la main.)
Êtes-vous contente ?
ROXANE.
Oui, mon ami !
(Il sort.)
LA DUÈGNE, lui faisant dans le
dos une révérence comique.
Oui, mon ami !
ROXANE, à la duègne.
Taisons ce que je viens de faire.
Cyrano m’en voudrait de lui voler sa guerre !
(Elle appelle vers la maison.)
Cousin !
Chapitre 28
Cyrano de Bergerac
Scène III
Roxane, la duègne,
Cyrano.
ROXANE.
Nous allons chez Clomire.
(Elle désigne la porte d’en
face.)
Alcandre y doit
Parler, et Lysimon !
LA DUÈGNE, mettant son petit
doigt dans son oreille.
Oui ! mais mon petit doigt
Dit qu’on va les manquer !
CYRANO, à Roxane.
Ne manquez pas ces singes.
(Ils sont arrivés devant la porte
de Clomire.)
LA DUÈGNE, avec
ravissement.
Oh ! voyez ! le heurtoir est entouré de
linges !…
(Au heurtoir.)
On vous a bâillonné pour que votre métal
Ne troublât pas les beaux discours, – petit brutal !
(Elle le soulève avec des soins
infinis et frappe doucement.)
ROXANE, voyant qu’on
ouvre.
Entrons !…
(Du seuil, à Cyrano.)
Si Christian vient, comme je le
présume,
Qu’il m’attende !
CYRANO, vivement, comme elle va
disparaître.
Ah !…
(Elle se retourne.)
Sur quoi, selon votre coutume,
Comptez-vous aujourd’hui l’interroger ?
ROXANE.
Sur…
CYRANO, vivement.
Sur ?
ROXANE.
Mais vous serez muet, là-dessus !
CYRANO.
Comme un mur.
ROXANE.
Sur rien !… Je vais lui dire : Allez ! Partez
sans bride !
Improvisez. Parlez d’amour. Soyez splendide !
CYRANO, souriant.
Bon.
ROXANE.
Chut !…
CYRANO.
Chut !…
ROXANE.
Pas un mot !…
(Elle rentre et referme la
porte.)
CYRANO, la saluant, la porte une
fois fermée.
En vous remerciant.
(La porte se rouvre et Roxane passe la tête.)
ROXANE.
Il se préparerait !…
CYRANO.
Diable, non !…
TOUS LES DEUX, ensemble.
Chut !…
(La porte se ferme.)
CYRANO, appelant.
Christian !
Chapitre 29
Cyrano de Bergerac
Scène IV
Cyrano, Christian.
CYRANO.
Je sais tout ce qu’il faut. Prépare ta mémoire.
Voici l’occasion de se couvrir de gloire.
Ne perdons pas de temps. Ne prends pas l’air grognon.
Vite, rentrons chez toi, je vais t’apprendre…
CHRISTIAN.
Non !
CYRANO.
Hein ?
CHRISTIAN.
Non ! J’attends Roxane ici.
CYRANO.
De quel vertige
Es-tu frappé ? Viens vite apprendre…
CHRISTIAN.
Non, te dis-je !
Je suis las d’emprunter mes lettres, mes discours,
Et de jouer ce rôle, et de trembler toujours !…
C’était bon au début ! Mais je sens qu’elle
m’aime !
Merci. Je n’ai plus peur. Je vais parler moi-même.
CYRANO.
Ouais !
CHRISTIAN.
Et qui te dit que je ne saurai
pas ?…
Je ne suis pas si bête à la fin ! Tu verras !
Mais, mon cher, tes leçons m’ont été profitables.
Je saurai parler seul ! Et, de par tous les diables,
Je saurai bien toujours la prendre dans mes bras !…
(Apercevant Roxane, qui ressort
de chez Clomire.)
– C’est elle ! Cyrano, non, ne me quitte
pas !
CYRANO, le saluant.
Parlez tout seul, Monsieur.
(Il disparaît derrière le mur du
jardin.)
Chapitre 30
Cyrano de Bergerac
Scène V
Christian, Roxane, quelques
précieux et précieuses, et la duègne, un instant.
ROXANE, sortant de la maison de
Clomire avec une compagnie qu’elle quitte : révérences et
saluts.
Barthénoïde ! –
Alcandre ! –
Grémione !…
LA DUÈGNE, désespérée.
On a manqué le discours sur le
Tendre !
(Elle rentre chez
Roxane.)
ROXANE, saluant encore.
Urimédonte !… Adieu !…
(Tous saluent Roxane, se resaluent entre eux, se séparent et
s’éloignent par différentes rues. Roxane voit Christian.)
C’est vous !…
(Elle va à lui.)
Le soir descend.
Attendez. Ils sont loin. L’air est doux. Nul passant.
Asseyons-nous. Parlez. J’écoute.
CHRISTIAN, s’assied près d’elle,
sur le banc. Un silence.
Je vous aime.
ROXANE, fermant les
yeux.
Oui, parlez-moi d’amour.
CHRISTIAN.
Je t’aime.
ROXANE.
C’est le thème.
Brodez, brodez.
CHRISTIAN.
Je vous…
ROXANE.
Brodez !
CHRISTIAN.
Je t’aime tant.
ROXANE.
Sans doute. Et puis ?
CHRISTIAN.
Et puis… je serais si content
Si vous m’aimiez ! – Dis-moi, Roxane, que tu
m’aimes !
ROXANE, avec une moue.
Vous m’offrez du brouet quand j’espérais des crèmes !
Dites un peu comment vous m’aimez ?…
CHRISTIAN.
Mais… beaucoup.
ROXANE.
Oh !… Délabyrinthez vos sentiments !
CHRISTIAN, qui s’est rapproché et
dévore des yeux la nuque blonde.
Ton cou !
Je voudrais l’embrasser !…
ROXANE.
Christian !
CHRISTIAN.
Je t’aime !
ROXANE, voulant se
lever.
Encore !
CHRISTIAN, vivement, la
retenant.
Non ! je ne t’aime pas !
ROXANE, se rasseyant.
C’est heureux !
CHRISTIAN.
Je t’adore !
ROXANE, se levant et
s’éloignant.
Oh !
CHRISTIAN.
Oui… je deviens sot !
ROXANE, sèchement.
Et cela me déplaît !
Comme il me déplairait que vous devinssiez laid.
CHRISTIAN.
Mais…
ROXANE.
Allez rassembler votre éloquence en
fuite !
CHRISTIAN.
Je…
ROXANE.
Vous m’aimez, je sais. Adieu.
(Elle va vers la maison.)
CHRISTIAN.
Pas tout de suite !
Je vous dirai…
ROXANE, poussant la porte pour
rentrer.
Que vous m’adorez… oui, je sais.
Non ! Non ! Allez-vous-en !
CHRISTIAN.
Mais je…
(Elle lui ferme la porte au
nez.)
CYRANO, qui depuis un moment est
rentré sans être vu.
C’est un succès.
Chapitre 31
Cyrano de Bergerac
Scène VI
Christian, Cyrano, les pages, un
instant.
CHRISTIAN.
Au secours !
CYRANO.
Non monsieur.
CHRISTIAN.
Je meurs si je ne rentre
En grâce, à l’instant même…
CYRANO.
Et comment puis-je, diantre !
Vous faire à l’instant même, apprendre ?…
CHRISTIAN, lui saisissant le
bras.
Oh ! là, tiens, vois !
(La fenêtre du balcon s’est
éclairée.)
CYRANO, ému.
Sa fenêtre !
CHRISTIAN, criant.
Je vais mourir !
CYRANO.
Baissez la voix !
CHRISTIAN, tout bas.
Mourir !…
CYRANO.
La nuit est noire…
CHRISTIAN.
Eh ! bien ?
CYRANO.
C’est réparable.
Vous ne méritez pas… Mets-toi là, misérable !
Là, devant le balcon ! Je me mettrai dessous…
Et je te soufflerai tes mots.
CHRISTIAN.
Mais…
CYRANO.
Taisez-vous !
LES PAGES, reparaissant au fond,
à Cyrano.
Hep !
CYRANO.
Chut !…
(Il leur fait signe de parler
bas.)
PREMIER PAGE, à mi-voix.
Nous venons de donner la sérénade
À Montfleury !…
CYRANO, bas, vite.
Allez vous mettre en embuscade
L’un à ce coin de rue, et l’autre à celui-ci ;
Et si quelque passant gênant vient par ici,
Jouez un air !
DEUXIÈME PAGE.
Quel air, monsieur le
gassendiste ?
CYRANO.
Joyeux pour une femme, et pour un homme, triste !
(Les pages disparaissent, un à
chaque coin de rue. – À Christian.)
Appelle-la !
CHRISTIAN.
Roxane !
CYRANO, ramassant des cailloux
qu’il jette dans les vitres.
Attends ! Quelques cailloux.
Chapitre 32
Cyrano de Bergerac
Scène VII
Roxane, Christian, Cyrano,
d’abord caché sous le balcon.
ROXANE, entr’ouvrant sa
fenêtre.
Qui donc m’appelle ?
CHRISTIAN.
Moi.
ROXANE.
Qui, moi ?
CHRISTIAN.
Christian.
ROXANE, avec dédain.
C’est vous ?
CHRISTIAN.
Je voudrais vous parler.
CYRANO, sous le balcon, à
Christian.
Bien. Bien. Presque à voix basse.
ROXANE.
Non ! Vous parlez trop mal. Allez-vous-en !
CHRISTIAN.
De grâce !…
ROXANE.
Non ! Vous ne m’aimez plus !
CHRISTIAN, à qui Cyrano souffle
ses mots.
M’accuser, – justes
dieux ! –
De n’aimer plus… quand… j’aime plus !
ROXANE, qui allait refermer sa
fenêtre, s’arrêtant.
Tiens ! mais c’est
mieux !
CHRISTIAN, même jeu.
L’amour grandit bercé dans mon âme inquiète…
Que ce… cruel marmot prit pour… barcelonnette !
ROXANE, s’avançant sur le
balcon.
C’est mieux ! – Mais, puisqu’il est cruel, vous fûtes
sot
De ne pas, cet amour, l’étouffer au berceau !
CHRISTIAN, même jeu.
Aussi l’ai-je tenté, mais… tentative nulle.
Ce… nouveau-né, Madame, est un petit… Hercule.
ROXANE.
C’est mieux !
CHRISTIAN, même jeu.
De sorte qu’il… strangula comme
rien…
Les deux serpents… Orgueil et… Doute.
ROXANE, s’accoudant au
balcon.
Ah ! c’est très bien.
– Mais pourquoi parlez-vous de façon peu hâtive ?
Auriez-vous donc la goutte à l’imaginative ?
CYRANO, tirant Christian sous le
balcon, et se glissant à sa place.
Chut ! Cela devient trop difficile !…
ROXANE.
Aujourd’hui…
Vos mots sont hésitants. Pourquoi ?
CYRANO, parlant à mi-voix, comme
Christian.
C’est qu’il fait nuit,
Dans cette ombre, à tâtons, ils cherchent votre oreille.
ROXANE.
Les miens n’éprouvent pas difficulté pareille.
CYRANO.
Ils trouvent tout de suite ? oh ! cela va de soi,
Puisque c’est dans mon cœur, eux, que je les reçoi ;
Or, moi, j’ai le cœur grand, vous, l’oreille petite.
D’ailleurs vos mots à vous, descendent : ils vont vite.
Les miens montent, Madame : il leur faut plus de
temps !
ROXANE.
Mais ils montent bien mieux depuis quelques instants.
CYRANO.
De cette gymnastique, ils ont pris l’habitude !
ROXANE.
Je vous parle, en effet, d’une vraie altitude !
CYRANO.
Certe, et vous me tueriez si de cette hauteur
Vous me laissiez tomber un mot dur sur le cœur !
ROXANE, avec un
mouvement.
Je descends.
CYRANO, vivement
Non !
ROXANE, lui montrant le banc qui
est sous le balcon.
Grimpez sur le banc, alors,
vite !
CYRANO, reculant avec effroi dans
la nuit.
Non !
ROXANE.
Comment… non ?
CYRANO, que l’émotion gagne de
plus en plus.
Laissez un peu que l’on profite…
De cette occasion qui s’offre… de pouvoir
Se parler doucement, sans se voir.
ROXANE.
Sans se voir ?
CYRANO.
Mais oui, c’est adorable. On se devine à peine.
Vous voyez la noirceur d’un long manteau qui traîne,
J’aperçois la blancheur d’une robe d’été.
Moi je ne suis qu’une ombre, et vous qu’une clarté !
Vous ignorez pour moi ce que sont ces minutes !
Si quelquefois je fus éloquent…
ROXANE.
Vous le fûtes !
CYRANO.
Mon langage jamais jusqu’ici n’est sorti
De mon vrai cœur…
ROXANE.
Pourquoi ?
CYRANO.
Parce que… jusqu’ici
Je parlais à travers…
ROXANE.
Quoi ?
CYRANO.
… le vertige où tremble
Quiconque est sous vos yeux !… Mais, ce soir, il me
semble…
Que je vais vous parler pour la première fois !
ROXANE.
C’est vrai que vous avez une tout autre voix.
CYRANO, se rapprochant avec
fièvre.
Oui, tout autre, car dans la nuit qui me protège
J’ose être enfin moi-même, et j’ose…
(Il s’arrête et, avec
égarement.)
Où en étais-je ?
Je ne sais… tout ceci, – pardonnez mon émoi, –
C’est si délicieux… c’est si nouveau pour moi !
ROXANE.
Si nouveau ?
CYRANO, bouleversé, et essayant
toujours de rattraper ses mots.
Si nouveau… mais oui… d’être
sincère.
La peur d’être raillé, toujours au cœur me serre…
ROXANE.
Raillé de quoi ?
CYRANO.
Mais de… d’un élan !… Oui, mon
cœur
Toujours, de mon esprit s’habille, par pudeur.
Je pars pour décrocher l’étoile, et je m’arrête
Par peur du ridicule, à cueillir la fleurette !
ROXANE.
La fleurette a du bon.
CYRANO.
Ce soir, dédaignons-la !
ROXANE.
Vous ne m’aviez jamais parlé comme cela !
CYRANO.
Ah ! si loin des carquois, des torches et des flèches,
On se sauvait un peu vers des choses… plus fraîches !
Au lieu de boire goutte à goutte, en un mignon
Dé à coudre d’or fin, l’eau fade du Lignon,
Si l’on tentait de voir comment l’âme s’abreuve
En buvant largement à même le grand fleuve !
ROXANE.
Mais l’esprit ?…
CYRANO.
J’en ai fait pour vous faire
rester
D’abord, mais maintenant ce serait insulter
Cette nuit, ces parfums, cette heure, la Nature,
Que de parler comme un billet doux de Voiture !
– Laissons, d’un seul regard de ses astres, le ciel
Nous désarmer de tout notre artificiel.
Je crains tant que parmi notre alchimie exquise
Le vrai du sentiment ne se volatilise,
Que l’âme ne se vide à ces passe-temps vains,
Et que le fin du fin ne soit la fin des fins !
ROXANE.
Mais l’esprit ?…
CYRANO.
Je le hais dans l’amour ! C’est
un crime
Lorsqu’on aime de trop prolonger cette escrime !
Le moment vient d’ailleurs inévitablement,
– Et je plains ceux pour qui ne vient pas ce
moment ! –
Où nous sentons qu’en nous une amour noble existe
Que chaque joli mot que nous disons rend triste !
ROXANE.
Eh bien ! si ce moment est venu pour nous deux,
Quels mots me direz-vous ?
CYRANO.
Tous ceux, tous ceux, tous ceux
Qui me viendront, je vais vous les jeter, en touffe,
Sans les mettre en bouquet : je vous aime, j’étouffe,
Je t’aime, je suis fou, je n’en peux plus, c’est trop ;
Ton nom est dans mon cœur comme dans un grelot,
Et comme tout le temps, Roxane, je frissonne,
Tout le temps, le grelot s’agite, et le nom sonne !
De toi, je me souviens de tout, j’ai tout aimé.
Je sais que l’an dernier, un jour, le douze mai,
Pour sortir le matin tu changeas de coiffure !
J’ai tellement pris pour clarté ta chevelure
Que, comme lorsqu’on a trop fixé le soleil,
On voit sur toute chose ensuite un rond vermeil,
Sur tout, quand j’ai quitté les feux dont tu m’inondes,
Mon regard ébloui pose des taches blondes !
ROXANE, d’une voix
troublée.
Oui, c’est bien de l’amour…
CYRANO.
Certes, ce sentiment
Qui m’envahit, terrible et jaloux, c’est vraiment
De l’amour, il en a toute la fureur triste !
De l’amour, – et pourtant il n’est pas égoïste !
Ah ! que pour ton bonheur je donnerais le mien,
Quand même tu devrais n’en savoir jamais rien,
S’il se pouvait, parfois, que de loin, j’entendisse
Rire un peu le bonheur né de mon sacrifice !
– Chaque regard de toi suscite une vertu
Nouvelle, une vaillance en moi ! Commences-tu
À comprendre, à présent ? voyons, te rends-tu
compte ?
Sens-tu mon âme, un peu, dans cette ombre, qui monte ?…
Oh ! mais vraiment, ce soir, c’est trop beau, c’est trop
doux !
Je vous dis tout cela, vous m’écoutez, moi, vous !
C’est trop ! Dans mon espoir même le moins modeste,
Je n’ai jamais espéré tant ! Il ne me reste
Qu’à mourir maintenant ! C’est à cause des mots
Que je dis qu’elle tremble entre les bleus rameaux !
Car vous tremblez, comme une feuille entre les
feuilles !
Car tu trembles ! car j’ai senti, que tu le veuilles
Ou non, le tremblement adoré de ta main
Descendre tout le long des branches du jasmin !
(Il baise éperdument l’extrémité
d’une branche pendante.)
ROXANE.
Oui, je tremble, et je pleure, et je t’aime, et suis
tienne !
Et tu m’as enivrée !
CYRANO.
Alors, que la mort vienne !
Cette ivresse, c’est moi, moi, qui l’ai su causer !
Je ne demande plus qu’une chose…
CHRISTIAN, sous le
balcon.
Un baiser !
ROXANE, se rejetant en
arrière.
Hein ?
CYRANO.
Oh !
ROXANE.
Vous demandez ?
CYRANO.
Oui… je…
(À Christian, bas.)
Tu vas trop vite.
CHRISTIAN.
Puisqu’elle est si troublée, il faut que j’en profite !
CYRANO, à Roxane.
Oui, je… j’ai demandé, c’est vrai… mais justes cieux !
Je comprends que je fus bien trop audacieux.
ROXANE, un peu déçue.
Vous n’insistez pas plus que cela ?
CYRANO.
Si ! j’insiste…
Sans insister !… Oui, oui ! votre pudeur
s’attriste !
Eh bien ! mais, ce baiser… ne me l’accordez pas !
CHRISTIAN, à Cyrano, le tirant
par son manteau.
Pourquoi ?
CYRANO.
Tais-toi, Christian !
ROXANE, se penchant.
Que dites-vous tout bas ?
CYRANO.
Mais d’être allé trop loin, moi-même je me gronde ;
Je me disais : tais-toi, Christian !…
(Les théorbes se mettent à
jouer.)
Une seconde !…
On vient !
(Roxane referme la fenêtre. Cyrano écoute les théorbes, dont
l’un joue un air folâtre et l’autre un air lugubre.)
Air triste ? Air gai ?… Quel
est donc leur dessein ?
Est-ce un homme ? Une femme ? – Ah ! c’est un
capucin !
(Entre un capucin qui va de maison en maison, une lanterne à
la main, regardant les portes.)
Chapitre 33
Cyrano de Bergerac
Scène VIII
Cyrano, Christian, un
capucin.
CYRANO, au capucin.
Quel est ce jeu renouvelé de Diogène ?
LE CAPUCIN.
Je cherche la maison de madame…
CHRISTIAN.
Il nous gêne !
LE CAPUCIN.
Magdeleine Robin…
CHRISTIAN.
Que veut-il ?…
CYRANO, lui montrant une rue
montante.
Par ici !
Tout droit, – toujours tout droit…
LE CAPUCIN.
Je vais pour vous – Merci –
Dire mon chapelet jusqu’au grain majuscule.
(Il sort.)
CYRANO.
Bonne chance ! Mes vœux suivent votre cuculle !
(Il redescend vers Christian.)
Chapitre 34
Cyrano de Bergerac
Scène IX
Cyrano, Christian.
CHRISTIAN.
Obtiens-moi ce baiser !…
CYRANO.
Non !
CHRISTIAN.
Tôt ou tard…
CYRANO.
C’est vrai !
Il viendra, ce moment de vertige enivré
Où vos bouches iront l’une vers l’autre, à cause
De ta moustache blonde et de sa lèvre rose !
(À lui-même.)
J’aime mieux que ce soit à cause de…
(Bruit des volets qui se rouvrent, Christian se cache sous
le balcon.)
Chapitre 35
Cyrano de Bergerac
Scène X
Cyrano, Christian,
Roxane.
ROXANE, s’avançant sur le
balcon.
C’est vous ?
Nous parlions de… de… d’un…
CYRANO.
Baiser. Le mot est doux.
Je ne vois pas pourquoi votre lèvre ne l’ose ;
S’il la brûle déjà, que sera-ce la chose ?
Ne vous en faites pas un épouvantement :
N’avez-vous pas tantôt, presque insensiblement,
Quitté le badinage et glissé sans alarmes
Du sourire au soupir, et du soupir aux larmes !
Glissez encore un peu d’insensible façon :
Des larmes au baiser il n’y a qu’un frisson !
ROXANE.
Taisez-vous !
CYRANO.
Un baiser, mais à tout prendre,
qu’est-ce ?
Un serment fait d’un peu plus près, une promesse
Plus précise, un aveu qui veut se confirmer,
Un point rose qu’on met sur l’i du verbe aimer ;
C’est un secret qui prend la bouche pour oreille,
Un instant d’infini qui fait un bruit d’abeille,
Une communion ayant un goût de fleur,
Une façon d’un peu se respirer le cœur,
Et d’un peu se goûter, au bord des lèvres, l’âme !
ROXANE.
Taisez-vous !
CYRANO.
Un baiser, c’est si noble, Madame,
Que la reine de France, au plus heureux des lords,
En a laissé prendre un, la reine même !
ROXANE.
Alors !
CYRANO, s’exaltant.
J’eus comme Buckingham des souffrances muettes,
J’adore comme lui la reine que vous êtes,
Comme lui je suis triste et fidèle…
ROXANE.
Et tu es
Beau comme lui !
CYRANO, à part, dégrisé.
C’est vrai, je suis beau,
j’oubliais !
ROXANE.
Eh bien ! montez cueillir cette fleur sans pareille…
CYRANO, poussant Christian vers
le balcon.
Monte !
ROXANE.
Ce goût de cœur…
CYRANO.
Monte !
ROXANE.
Ce bruit d’abeille…
CYRANO.
Monte !
CHRISTIAN, hésitant.
Mais il me semble, à présent, que
c’est mal !
ROXANE.
Cet instant d’infini !…
CYRANO, le poussant.
Monte donc, animal !
(Christian s’élance, et par le banc, le feuillage, les
piliers, atteint les balustres qu’il enjambe.)
CHRISTIAN.
Ah ! Roxane !…
(Il l’enlace et se penche sur ses
lèvres.)
CYRANO.
Aïe ! au cœur, quel pincement
bizarre !
– Baiser, festin d’amour dont je suis le Lazare !
Il me vient dans cette ombre une miette de toi, –
Mais oui, je sens un peu mon cœur qui te reçoit,
Puisque sur cette lèvre où Roxane se leurre
Elle baise les mots que j’ai dits tout à l’heure !
(On entend les
théorbes.)
Un air triste, un air gai : le capucin !
(Il feint de courir comme s’il arrivait de loin, et d’une
voix claire.)
Holà !
ROXANE.
Qu’est-ce ?
CYRANO.
Moi. Je passais… Christian est encor
là ?
CHRISTIAN, très étonné.
Tiens, Cyrano !
ROXANE.
Bonjour, cousin !
CYRANO.
Bonjour, cousine !
ROXANE.
Je descends !
(Elle disparaît dans la maison.
Au fond rentre le capucin.)
CHRISTIAN, l’apercevant.
Oh ! encor !
(Il suit Roxane.)
Chapitre 36
Cyrano de Bergerac
Scène XI
Cyrano, Christian, Roxane, le
capucin, Ragueneau.
LE CAPUCIN.
C’est ici, – je m’obstine –
Magdeleine Robin !
CYRANO.
Vous aviez dit :
Ro-lin.
LE CAPUCIN.
Non : Bin. B, i, n, bin !
ROXANE, paraissant sur le seuil
de la maison, suivie de Ragueneau qui porte une lanterne, et de
Christian.
Qu’est-ce ?
LE CAPUCIN.
Une lettre.
CHRISTIAN.
Hein ?
LE CAPUCIN, à Roxane.
Oh ! il ne peut s’agir que d’une sainte chose !
C’est un digne seigneur qui…
ROXANE, à Christian.
C’est De Guiche !
CHRISTIAN.
Il ose ?…
ROXANE.
Oh ! mais il ne va pas m’importuner toujours !
(Décachetant la lettre.)
Je t’aime, et si…
(À la lueur de la lanterne de Ragueneau, elle lit, à
l’écart, à voix basse.)
« Mademoiselle,
Les tambours
Battent ; mon régiment boucle sa soubreveste ;
Il part ; moi, l’on me croit déjà parti : je
reste.
Je vous désobéis. Je suis dans ce couvent.
Je vais venir, et vous le mande auparavant
Par un religieux simple comme une chèvre
Qui ne peut rien comprendre à ceci. Votre lèvre
M’a trop souri tantôt : j’ai voulu la revoir.
Éloignez un chacun, et daignez recevoir
L’audacieux déjà pardonné, je l’espère,
Qui signe votre très… et cætera… »
(Au capucin.)
Mon Père,
Voici ce que me dit cette lettre. Écoutez.
(Tous se rapprochent, elle lit à
haute voix.)
« Mademoiselle,
Il faut souscrire aux volontés
Du cardinal, si dur que cela vous puisse être.
C’est la raison pourquoi j’ai fait choix, pour remettre
Ces lignes en vos mains charmantes, d’un très saint,
D’un très intelligent et discret capucin ;
Nous voulons qu’il vous donne, et dans votre demeure,
La bénédiction
(Elle tourne la page.)
nuptiale sur l’heure.
Christian doit en secret devenir votre époux ;
Je vous l’envoie. Il vous déplaît. Résignez-vous.
Songez bien que le ciel bénira votre zèle,
Et tenez pour tout assuré, Mademoiselle,
Le respect de celui qui fut et qui sera
Toujours votre très humble et très… et cætera. »
LE CAPUCIN, rayonnant.
Digne seigneur !… Je l’avais dit. J’étais sans
crainte !
Il ne pouvait s’agir que d’une chose sainte !
ROXANE, bas à Christian.
N’est-ce pas que je lis très bien les lettres ?
CHRISTIAN.
Hum !
ROXANE, haut, avec
désespoir.
Ah !… c’est affreux !
LE CAPUCIN, qui a dirigé sur
Cyrano la clarté de sa lanterne.
C’est vous ?
CHRISTIAN.
C’est moi !
LE CAPUCIN, tournant la lumière
vers lui, et, comme si un doute lui venait, en voyant sa
beauté.
Mais…
ROXANE, vivement.
Post-scriptum.
« Donnez pour le couvent cent vingt pistoles. »
LE CAPUCIN.
Digne,
Digne seigneur !
(À Roxane.)
Résignez-vous !
ROXANE, en martyre.
Je me résigne !
(Pendant que Ragueneau ouvre la porte au capucin que
Christian invite à entrer, elle dit bas à Cyrano.)
Vous, retenez ici De Guiche ! Il va venir !
Qu’il n’entre pas tant que…
CYRANO.
Compris !
(Au capucin.)
Pour les bénir
Il vous faut ?…
LE CAPUCIN.
Un quart d’heure.
CYRANO, les poussant tous vers la
maison.
Allez ! moi, je
demeure !
ROXANE, à Christian.
Viens !…
(Ils entrent.)
Chapitre 37
Cyrano de Bergerac
Scène XII
Cyrano, seul.
CYRANO.
Comment faire perdre à De Guiche un
quart d’heure.
(Il se précipite sur le banc,
grimpe au mur, vers le balcon.)
Là !… Grimpons !… J’ai mon plan !…
(Les théorbes se mettent à jouer
une phrase lugubre.)
Ho ! c’est un homme !
(Le trémolo devient
sinistre.)
Ho ! ho !
Cette fois, c’en est un !…
(Il est sur le balcon, il rabaisse son feutre sur ses yeux,
ôte son épée, se drape dans sa cape, puis se penche et regarde au
dehors.)
Non, ce n’est pas trop
haut !…
(Il enjambe les balustres et attirant à lui la longue
branche d’un des arbres qui débordent le mur du jardin, il s’y
accroche des deux mains, prêt à se laisser tomber.)
Je vais légèrement troubler cette atmosphère !…
Chapitre 38
Cyrano de Bergerac
Scène XIII
Cyrano, De Guiche.
DE GUICHE, qui entre, masqué,
tâtonnant dans la nuit.
Qu’est-ce que ce maudit capucin peut bien faire ?
CYRANO.
Diable ! et ma voix ?… S’il la
reconnaissait ?
(Lâchant d’une main, il a l’air de
tourner une invisible clef.)
Cric ! crac !
(Solennellement.)
Cyrano, reprenez l’accent de Bergerac !…
DE GUICHE, regardant la
maison.
Oui, c’est là. J’y vois mal. Ce masque m’importune !
(Il va pour entrer, Cyrano saute du balcon en se tenant à la
branche, qui plie, et le dépose entre la porte et De Guiche ;
il feint de tomber lourdement, comme si c’était de très haut, et
s’aplatit par terre, où il reste immobile, comme étourdi. De Guiche
fait un bond en arrière.)
Hein ? quoi ?
(Quand il lève les yeux, la branche s’est redressée ;
il ne voit que le ciel ; il ne comprend pas.)
D’où tombe donc cet homme ?
CYRANO, se mettant sur son séant,
et avec l’accent de Gascogne.
De la lune !
DE GUICHE.
De la ?…
CYRANO, d’une voix de
rêve.
Quelle heure est-il ?
DE GUICHE.
N’a-t-il plus sa raison ?
CYRANO.
Quelle heure ? Quel pays ? Quel jour ? Quelle
saison ?
DE GUICHE.
Mais…
CYRANO.
Je suis étourdi !
DE GUICHE.
Monsieur…
CYRANO.
Comme une bombe
Je tombe de la lune !
DE GUICHE, impatienté.
Ah çà ! Monsieur !
CYRANO, se relevant, d’une voix
terrible.
J’en tombe !
DE GUICHE, reculant.
Soit ! soit ! vous en tombez !… c’est peut-être
un dément !
CYRANO, marchant sur
lui.
Et je n’en tombe pas métaphoriquement !…
DE GUICHE.
Mais…
CYRANO.
Il y a cent ans, ou bien une
minute,
– J’ignore tout à fait ce que dura ma
chute ! –
J’étais dans cette boule à couleur de safran !
DE GUICHE, haussant les
épaules.
Oui. Laissez-moi passer !
CYRANO, s’interposant.
Où suis-je ? soyez
franc !
Ne me déguisez rien ! En quel lieu, dans quel site,
Viens-je de choir, Monsieur, comme un aérolithe ?
DE GUICHE.
Morbleu !…
CYRANO.
Tout en cheyant je n’ai pu faire
choix
De mon point d’arrivée, – et j’ignore où je chois !
Est-ce dans une lune ou bien dans une terre,
Que vient de m’entraîner le poids de mon postère ?
DE GUICHE.
Mais je vous dis, Monsieur…
CYRANO, avec un cri de terreur
qui fait reculer de Guiche.
Ha ! grand Dieu !… je crois
voir
Qu’on a dans ce pays le visage tout noir !
DE GUICHE, portant la main à son
visage.
Comment ?
CYRANO, avec une peur
emphatique.
Suis-je en Alger ? Êtes-vous
indigène ?…
DE GUICHE, qui a senti son
masque.
Ce masque !…
CYRANO, feignant de se rassurer
un peu.
Je suis donc dans Venise, ou dans
Gêne ?
DE GUICHE, voulant
passer.
Une dame m’attend !…
CYRANO, complètement
rassuré.
Je suis donc à Paris.
DE GUICHE, souriant malgré
lui.
Le drôle est assez drôle !
CYRANO.
Ah ! vous riez ?
DE GUICHE.
Je ris,
Mais veux passer !
CYRANO, rayonnant.
C’est à Paris que je
retombe !
(Tout à fait à son aise, riant,
s’époussetant, saluant.)
J’arrive – excusez-moi ! – par la dernière trombe.
Je suis un peu couvert d’éther. J’ai voyagé !
J’ai les yeux tout remplis de poudre d’astres. J’ai
Aux éperons, encor, quelques poils de planète !
(Cueillant quelque chose sur sa
manche.)
Tenez, sur mon pourpoint, un cheveu de comète !…
(Il souffle comme pour le faire
envoler.)
DE GUICHE, hors de lui.
Monsieur !…
CYRANO, au moment où il va
passer, tend sa jambe comme pour y montrer quelque chose et
l’arrête.
Dans mon mollet je rapporte une
dent
De la Grande Ourse, – et comme, en frôlant le Trident,
Je voulais éviter une de ses trois lances,
Je suis allé tomber assis dans les Balances, –
Dont l’aiguille, à présent, là-haut, marque mon poids !
(Empêchant vivement de Guiche de passer et le prenant à un
bouton du pourpoint.)
Si vous serriez mon nez, Monsieur, entre vos doigts,
Il jaillirait du lait !
DE GUICHE.
Hein ? du lait ?…
CYRANO.
De la Voie
Lactée !…
DE GUICHE.
Oh ! par l’enfer !
CYRANO.
C’est le ciel qui m’envoie !
(Se croisant les bras.)
Non ! croiriez-vous, je viens de le voir en tombant,
Que Sirius, la nuit, s’affuble d’un turban ?
(Confidentiel.)
L’autre Ourse est trop petite encor pour qu’elle
morde !
(Riant.)
J’ai traversé la Lyre en cassant une corde !
(Superbe.)
Mais je compte en un livre écrire tout ceci,
Et les étoiles d’or qu’en mon manteau roussi
Je viens de rapporter à mes périls et risques,
Quand on l’imprimera, serviront d’astérisques !
DE GUICHE.
À la parfin, je veux…
CYRANO.
Vous, je vous vois venir !
DE GUICHE.
Monsieur !
CYRANO.
Vous voudriez de ma bouche tenir
Comment la lune est faite, et si quelqu’un habite
Dans la rotondité de cette cucurbite ?
DE GUICHE, criant.
Mais non ! Je veux…
CYRANO.
Savoir comment j’y suis monté.
Ce fut par un moyen que j’avais inventé.
DE GUICHE, découragé.
C’est un fou !
CYRANO, dédaigneux.
Je n’ai pas refait l’aigle stupide
De Regiomontanus, ni le pigeon timide
D’Archytas !…
DE GUICHE.
C’est un fou, – mais c’est un fou
savant.
CYRANO.
Non, je n’imitai rien de ce qu’on fit avant !
(De Guiche a réussi à passer et il marche vers la porte de
Roxane. Cyrano le suit, prêt à l’empoigner.)
J’inventai six moyens de violer l’azur vierge !
DE GUICHE, se
retournant.
Six ?
CYRANO, avec volubilité.
Je pouvais, mettant mon corps nu comme
un cierge,
Le caparaçonner de fioles de cristal
Toutes pleines des pleurs d’un ciel matutinal,
Et ma personne, alors, au soleil exposée,
L’astre l’aurait humée en humant la rosée !
DE GUICHE, surpris et faisant un
pas vers Cyrano.
Tiens ! Oui, cela fait un !
CYRANO, reculant pour l’entraîner
de l’autre côté.
Et je pouvais encor
Faire engouffrer du vent, pour prendre mon essor,
En raréfiant l’air dans un coffre de cèdre
Par des miroirs ardents, mis en icosaèdre !
DE GUICHE, fait encore un
pas.
Deux !
CYRANO, reculant
toujours.
Ou bien, machiniste autant
qu’artificier,
Sur une sauterelle aux détentes d’acier,
Me faire, par des feux successifs de salpêtre,
Lancer dans les prés bleus où les astres vont paître !
DE GUICHE, le suivant, sans s’en
douter, et comptant sur ses doigts.
Trois !
CYRANO.
Puisque la fumée a tendance à
monter,
En souffler dans un globe assez pour m’emporter !
DE GUICHE, même jeu, de plus en
plus étonné.
Quatre !
CYRANO.
Puisque Phœbé, quand son arc est le
moindre,
Aime sucer, ô bœufs, votre moelle… m’en oindre !
DE GUICHE, stupéfait.
Cinq !
CYRANO, qui en parlant l’a amené
jusqu’à l’autre côté de la place, près d’un banc.
Enfin, me plaçant sur un plateau de
fer,
Prendre un morceau d’aimant et le lancer en l’air !
Ça, c’est un bon moyen : le fer se précipite,
Aussitôt que l’aimant s’envole, à sa poursuite ;
On relance l’aimant bien vite, et cadédis !
On peut monter ainsi indéfiniment.
DE GUICHE.
Six !
– Mais voilà six moyens excellents !… Quel système
Choisîtes-vous des six, Monsieur ?
CYRANO.
Un septième !
DE GUICHE.
Par exemple ! Et lequel ?
CYRANO.
Je vous le donne en cent !…
DE GUICHE.
C’est que ce mâtin-là devient intéressant !
CYRANO, faisant le bruit des
vagues avec de grands gestes mystérieux.
Houüh ! houüh !
DE GUICHE.
Eh bien !
CYRANO.
Vous devinez ?
DE GUICHE.
Non !
CYRANO.
La marée !…
À l’heure où l’onde par la lune est attirée,
Je me mis sur le sable – après un bain de mer –
Et la tête partant la première, mon cher,
– Car les cheveux, surtout, gardent l’eau dans leur
frange ! –
Je m’enlevai dans l’air, droit, tout droit, comme un ange.
Je montais, je montais doucement, sans efforts,
Quand je sentis un choc !… Alors…
DE GUICHE, entraîné par la
curiosité et s’asseyant sur le banc.
Alors ?
CYRANO.
Alors…
(Reprenant sa voix
naturelle.)
Le quart d’heure est passé, Monsieur, je vous délivre.
Le mariage est fait.
DE GUICHE, se relevant d’un
bond.
Çà, voyons, je suis ivre !…
Cette voix ?
(La porte de la maison s’ouvre, des laquais paraissent
portant des candélabres allumés. Lumière. Cyrano ôte son chapeau au
bord abaissé.)
Et ce nez !… Cyrano ?
CYRANO, saluant.
Cyrano.
– Ils viennent à l’instant d’échanger leur anneau.
DE GUICHE.
Qui cela ?
(Il se retourne. – Tableau. Derrière les laquais, Roxane et
Christian se tiennent par la main. Le capucin les suit en souriant.
Ragueneau élève aussi un flambeau. La duègne ferme la marche,
ahurie, en petit saut de lit.)
Ciel !
Chapitre 39
Cyrano de Bergerac
Scène XIV
Les mêmes, Roxane, Christian, le
capucin, Ragueneau, laquais, la duègne.
DE GUICHE, à Roxane.
Vous !
(Reconnaissant Christian avec
stupeur.)
Lui ?
(Saluant Roxane avec
admiration.)
Vous êtes des plus fines !
(À Cyrano.)
Mes compliments, Monsieur l’inventeur des machines.
Votre récit eût fait s’arrêter au portail
Du paradis, un saint ! Notez-en le détail,
Car vraiment cela peut resservir dans un livre !
CYRANO, s’inclinant.
Monsieur, c’est un conseil que je m’engage à suivre.
LE CAPUCIN, montrant les amants à
De Guiche et hochant avec satisfaction sa grande barbe
blanche.
Un beau couple, mon fils, réuni là par vous !
DE GUICHE, le regardant d’un œil
glacé.
Oui.
(À Roxane.)
Veuillez dire adieu, Madame, à votre époux.
ROXANE.
Comment ?
DE GUICHE, à Christian.
Le régiment déjà se met en route.
Joignez-le !
ROXANE.
Pour aller à la guerre ?
DE GUICHE.
Sans doute !
ROXANE.
Mais, Monsieur, les cadets n’y vont pas !
DE GUICHE.
Ils iront.
(Tirant le papier qu’il avait mis
dans sa poche.)
Voici l’ordre.
(À Christian.)
Courez le porter, vous, baron.
ROXANE, se jetant dans les bras
de Christian.
Christian !
DE GUICHE, ricanant, à
Cyrano.
La nuit de noce est encore
lointaine !
CYRANO, à part.
Dire qu’il croit me faire énormément de peine !
CHRISTIAN, à Roxane.
Oh ! tes lèvres encor !
CYRANO.
Allons, voyons, assez !
CHRISTIAN, continuant à embrasser
Roxane.
C’est dur de la quitter… Tu ne sais pas…
CYRANO, cherchant à
l’entraîner.
Je sais.
(On entend au loin des tambours
qui battent une marche.)
DE GUICHE, qui est remonté au
fond.
Le régiment qui part !
ROXANE, à Cyrano, en retenant
Christian qu’il essaye toujours d’entraîner.
Oh !… je vous le
confie !
Promettez-moi que rien ne va mettre sa vie
En danger !
CYRANO.
J’essaierai… mais ne peux
cependant
Promettre…
ROXANE, même jeu.
Promettez qu’il sera très
prudent !
CYRANO.
Oui, je tâcherai, mais…
ROXANE, même jeu.
Qu’à ce siège terrible
Il n’aura jamais froid !
CYRANO.
Je ferai mon possible.
Mais…
ROXANE, même jeu.
Qu’il sera fidèle !
CYRANO.
Eh oui ! sans doute, mais…
ROXANE, même jeu.
Qu’il m’écrira souvent !
CYRANO, s’arrêtant.
Ça, – je vous le promets !
RIDEAU.
Acte IV - Les Cadets de Gascogne
Cyrano de Bergerac
Acte IV - Les Cadets de Gascogne
Le poste qu’occupe la compagnie de Carbon de Castel-Jaloux au
siège d’Arras.
Au fond, talus traversant toute la scène. Au delà s’aperçoit un
horizon de plaine : le pays couvert de travaux de siège. Les
murs d’Arras et la silhouette de ses toits sur le ciel, très
loin.
Tentes ; armes éparses ; tambours, etc. – Le jour va
se lever. Jaune Orient. – Sentinelles espacées. Feux.
Roulés dans leurs manteaux, les Cadets de Gascogne dorment.
Carbon de Castel-Jaloux et Le Bret veillent. Ils sont très pâles et
très maigris. Christian dort, parmi les autres, dans sa cape, au
premier plan, le visage éclairé par un feu. Silence.
Chapitre 41
Cyrano de Bergerac
Scène I
Christian, Carbon de
Castel-Jaloux, Le Bret, les cadets, puis Cyrano.
LE BRET.
C’est affreux !
CARBON.
Oui. Plus rien.
LE BRET.
Mordious !
CARBON, lui faisant signe de
parler plus bas.
Jure en sourdine !
Tu vas les réveiller.
(Aux cadets.)
Chut ! Dormez !
(À Le Bret.)
Qui dort dîne !
LE BRET.
Quand on a l’insomnie on trouve que c’est peu !
Quelle famine !
(On entend au loin quelques coups
de feu.)
CARBON.
Ah ! maugrébis des coups de
feu !…
Ils vont me réveiller mes enfants !
(Aux cadets qui lèvent la
tête.)
Dormez !
(On se recouche. Nouveaux coups
de feu plus rapprochés.)
UN CADET, s’agitant.
Diantre !
Encore ?
CARBON.
Ce n’est rien ! C’est Cyrano qui
rentre !
(Les têtes qui s’étaient relevées
se recouchent.)
UNE SENTINELLE, au
dehors.
Ventrebieu ! qui va là ?
LA VOIX DE CYRANO.
Bergerac !
LA SENTINELLE, qui est sur le
talus.
Ventrebieu !
Qui va là ?
CYRANO, paraissant sur la
crête.
Bergerac, imbécile !
(Il descend. Le Bret va au-devant
de lui, inquiet.)
LE BRET.
Ah ! grand Dieu !
CYRANO, lui faisant signe de ne
réveiller personne.
Chut !
LE BRET.
Blessé ?
CYRANO.
Tu sais bien qu’ils ont pris
l’habitude
De me manquer tous les matins !
LE BRET.
C’est un peu rude,
Pour porter une lettre, à chaque jour levant,
De risquer !
CYRANO, s’arrêtant devant
Christian.
J’ai promis qu’il écrirait
souvent !
(Il le regarde.)
Il dort. Il est pâli. Si la pauvre petite
Savait qu’il meurt de faim… Mais toujours beau !
LE BRET.
Va vite
Dormir !
CYRANO.
Ne grogne pas, Le Bret !… Sache
ceci.
Pour traverser les rangs espagnols, j’ai choisi
Un endroit où je sais, chaque nuit, qu’ils sont ivres.
LE BRET.
Tu devrais bien un jour nous rapporter des vivres.
CYRANO.
Il faut être léger pour passer ! – Mais je sais
Qu’il y aura ce soir du nouveau. Les Français
Mangeront ou mourront, – si j’ai bien vu…
LE BRET.
Raconte !
CYRANO.
Non. Je ne suis pas sûr… vous verrez !…
CARBON.
Quelle honte,
Lorsqu’on est assiégeant, d’être affamé !
LE BRET.
Hélas !
Rien de plus compliqué que ce siège d’Arras.
Nous assiégeons Arras, – nous-mêmes, pris au piège,
Le cardinal infant d’Espagne nous assiège…
CYRANO.
Quelqu’un devrait venir l’assiéger à son tour.
LE BRET.
Je ne ris pas.
CYRANO.
Oh ! oh !
LE BRET.
Penser que chaque jour
Vous risquez une vie, ingrat, comme la vôtre,
Pour porter…
(Le voyant qui se dirige vers une
tente.)
Où vas-tu ?
CYRANO.
J’en vais écrire une autre.
(Il soulève la toile et
disparaît.)
Chapitre 42
Cyrano de Bergerac
Scène II
Les mêmes, moins Cyrano.
(Le jour s’est un peu levé. Lueurs roses. La ville d’Arras
se dore à l’horizon. On entend un coup de canon immédiatement suivi
d’une batterie de tambours, très au loin, vers la gauche. D’autres
tambours battent plus près. Les batteries vont se répondant, et se
rapprochant, éclatent presque en scène et s’éloignent vers la
droite, parcourant le camp. Rumeurs de réveil. Voix lointaines
d’officiers.)
CARBON, avec un soupir.
La diane !… Hélas !
(Les cadets s’agitent dans leurs
manteaux, s’étirent.)
Sommeil succulent, tu prends
fin !…
Je sais trop quel sera leur premier cri !
UN CADET, se mettant sur son
séant.
J’ai faim !
UN AUTRE.
Je meurs !
TOUS.
Oh !
CARBON.
Levez-vous !
TROISIÈME CADET.
Plus un pas !
QUATRIÈME CADET.
Plus un geste !
LE PREMIER, se regardant dans un
morceau de cuirasse.
Ma langue est jaune : l’air du temps est
indigeste !
UN AUTRE.
Mon tortil de baron pour un peu de Chester !
UN AUTRE.
Moi, si l’on ne veut pas fournir à mon gaster
De quoi m’élaborer une pinte de chyle,
Je me retire sous ma tente, – comme Achille !
UN AUTRE.
Oui, du pain !
CARBON, allant à la tente où est
entré Cyrano, à mi-voix.
Cyrano !
D’AUTRES.
Nous mourons !
CARBON, toujours à mi-voix, à la
porte de la tente.
Au secours !
Toi qui sais si gaiement leur répliquer toujours,
Viens les ragaillardir !
DEUXIÈME CADET, se précipitant
vers le premier qui mâchonne quelque chose.
Qu’est-ce que tu grignotes !
LE PREMIER.
De l’étoupe à canon que dans les bourguignotes
On fait frire en la graisse à graisser les moyeux.
Les environs d’Arras sont très peu giboyeux !
UN AUTRE, entrant.
Moi, je viens de chasser !
UN AUTRE, même jeu.
J’ai pêché, dans la Scarpe !
TOUS, debout, se ruant sur les
deux nouveaux venus.
Quoi ? – Que rapportez-vous ? – Un faisan ? – Une
carpe ? –
Vite, vite, montrez !
LE PÊCHEUR.
Un goujon !
LE CHASSEUR.
Un moineau !
TOUS, exaspérés.
Assez ! – Révoltons-nous !
CARBON.
Au secours, Cyrano !
(Il fait maintenant tout à fait
jour.)
Chapitre 43
Cyrano de Bergerac
Scène III
Les mêmes, Cyrano.
CYRANO, sortant de sa tente,
tranquille, une plume à l’oreille, un livre à la main.
Hein ?
(Silence. Au premier
cadet.)
Pourquoi t’en vas-tu, toi, de ce pas
qui traîne ?
LE CADET.
J’ai quelque chose, dans les talons, qui me gêne !…
CYRANO.
Et quoi donc ?
LE CADET.
L’estomac !
CYRANO.
Moi de même, pardi !
LE CADET.
Cela doit te gêner ?
CYRANO.
Non, cela me grandit.
DEUXIÈME CADET.
J’ai les dents longues !
CYRANO.
Tu n’en mordras que plus large.
UN TROISIÈME.
Mon ventre sonne creux !
CYRANO.
Nous y battrons la charge.
UN AUTRE.
Dans les oreilles, moi, j’ai des bourdonnements.
CYRANO.
Non, non ; ventre affamé, pas d’oreilles : tu
mens !
UN AUTRE.
Oh ! manger quelque chose, – à l’huile !
CYRANO, le décoiffant et lui
mettant son casque dans la main.
Ta salade.
UN AUTRE.
Qu’est-ce qu’on pourrait bien dévorer ?
CYRANO, lui jetant le livre qu’il
tient à la main.
L’Iliade.
UN AUTRE.
Le ministre, à Paris, fait ses quatre repas !
CYRANO.
Il devrait t’envoyer du perdreau ?
LE MÊME.
Pourquoi pas ?
Et du vin !
CYRANO.
Richelieu, du bourgogne, if you
please ?
LE MÊME.
Par quelque capucin !
CYRANO.
L’éminence qui grise ?
UN AUTRE.
J’ai des faims d’ogre !
CYRANO.
Eh ! bien !… tu croques le
marmot !
LE PREMIER CADET, haussant les
épaules.
Toujours le mot, la pointe !
CYRANO.
Oui, la pointe, le mot !
Et je voudrais mourir, un soir, sous un ciel rose,
En faisant un bon mot, pour une belle cause !
– Oh ! frappé par la seule arme noble qui soit,
Et par un ennemi qu’on sait digne de soi,
Sur un gazon de gloire et loin d’un lit de fièvres,
Tomber la pointe au cœur en même temps qu’aux lèvres !
CRIS DE TOUS.
J’ai faim !
CYRANO, se croisant les
bras.
Ah çà ! mais vous ne pensez qu’à
manger ?…
– Approche, Bertrandou le fifre, ancien berger ;
Du double étui de cuir tire l’un de tes fifres,
Souffle, et joue à ce tas de goinfres et de piffres
Ces vieux airs du pays, au doux rythme obsesseur,
Dont chaque note est comme une petite sœur,
Dans lesquels restent pris des sons de voix aimées,
Ces airs dont la lenteur est celle des fumées
Que le hameau natal exhale de ses toits,
Ces airs dont la musique a l’air d’être en patois !…
(Le vieux s’assied et prépare son
fifre.)
Que la flûte, aujourd’hui, guerrière qui s’afflige,
Se souvienne un moment, pendant que sur sa tige
Tes doigts semblent danser un menuet d’oiseau,
Qu’avant d’être d’ébène, elle fut de roseau ;
Que sa chanson l’étonne, et qu’elle y reconnaisse
L’âme de sa rustique et paisible jeunesse !…
(Le vieux commence à jouer des
airs languedociens.)
Écoutez, les Gascons… Ce n’est plus, sous ses doigts,
Le fifre aigu des camps, c’est la flûte des bois !
Ce n’est plus le sifflet du combat, sous ses lèvres,
C’est le lent galoubet de nos meneurs de chèvres !…
Écoutez… C’est le val, la lande, la forêt,
Le petit pâtre brun sous son rouge béret,
C’est la verte douceur des soirs sur la Dordogne,
Écoutez, les Gascons : c’est toute la Gascogne !
(Toutes les têtes se sont inclinées ; – tous les yeux
rêvent ; – et des larmes sont furtivement essuyées, avec un
revers de manche, un coin de manteau.)
CARBON, à Cyrano, bas.
Mais tu les fais pleurer !
CYRANO.
De nostalgie !… Un mal
Plus noble que la faim !… pas physique :
moral !
J’aime que leur souffrance ait changé de viscère,
Et que ce soit leur cœur, maintenant, qui se serre !
CARBON.
Tu vas les affaiblir en les attendrissant !
CYRANO, qui a fait signe au
tambour d’approcher.
Laisse donc ! Les héros qu’ils portent dans leur sang
Sont vite réveillés ! Il suffit…
(Il fait un geste. Le tambour
roule.)
TOUS, se levant et se précipitant
sur leurs armes.
Hein ?… Quoi ?…
Qu’est-ce ?
CYRANO, souriant.
Tu vois, il a suffi d’un roulement de caisse !
Adieu, rêves, regrets, vieille province, amour…
Ce qui du fifre vient s’en va par le tambour !
UN CADET, qui regarde au
fond.
Ah ! Ah ! Voici monsieur de Guiche !
TOUS LES CADETS,
murmurant.
Hou…
CYRANO, souriant.
Murmure
Flatteur !
UN CADET.
Il nous ennuie !
UN AUTRE.
Avec, sur son armure,
Son grand col de dentelle, il vient faire le fier !
UN AUTRE.
Comme si l’on portait du linge sur du fer !
LE PREMIER.
C’est bon lorsque à son cou l’on a quelque furoncle !
LE DEUXIÈME.
Encore un courtisan !
UN AUTRE.
Le neveu de son oncle !
CARBON.
C’est un Gascon pourtant !
LE PREMIER.
Un faux !… Méfiez-vous !
Parce que, les Gascons… ils doivent être fous.
Rien de plus dangereux qu’un Gascon raisonnable.
LE BRET.
Il est pâle !
UN AUTRE.
Il a faim… autant qu’un pauvre
diable !
Mais comme sa cuirasse a des clous de vermeil,
Sa crampe d’estomac étincelle au soleil !
CYRANO, vivement.
N’ayons pas l’air non plus de souffrir ! Vous, vos
cartes,
Vos pipes et vos dés…
(Tous rapidement se mettent à jouer sur des tambours, sur
des escabeaux et par terre, sur leurs manteaux, et ils allument de
longues pipes de pétun.)
Et moi, je lis Descartes.
(Il se promène de long en large et lit dans un petit livre
qu’il a tiré de sa poche. – Tableau. – De Guiche entre. Tout le
monde a l’air absorbé et content. Il est très pâle. Il va vers
Carbon.)
Chapitre 44
Cyrano de Bergerac
Scène IV
Les mêmes, de Guiche.
DE GUICHE, à Carbon.
Ah ! – Bonjour !
(Ils s’observent tous les deux. À
part, avec satisfaction.)
Il est vert.
CARBON, de même.
Il n’a plus que les yeux.
DE GUICHE, regardant les
cadets.
Voici donc les mauvaises têtes ?… Oui, messieurs,
Il me revient de tous côtés qu’on me brocarde
Chez vous, que les cadets, noblesse montagnarde,
Hobereaux béarnais, barons périgourdins,
N’ont pour leur colonel pas assez de dédains,
M’appellent intrigant, courtisan, – qu’il les gêne
De voir sur ma cuirasse un col en point de Gêne, –
Et qu’ils ne cessent pas de s’indigner entre eux
Qu’on puisse être Gascon et ne pas être gueux !
(Silence. On joue. On
fume.)
Vous ferai-je punir par votre capitaine ?
Non.
CARBON.
D’ailleurs, je suis libre et n’inflige
de peine…
DE GUICHE.
Ah ?
CARBON.
J’ai payé ma compagnie, elle est à
moi.
Je n’obéis qu’aux ordres de guerre.
DE GUICHE.
Ah ?… Ma foi !
Cela suffit.
(S’adressant aux
cadets.)
Je peux mépriser vos bravades.
On connaît ma façon d’aller aux mousquetades ;
Hier, à Bapaume, on vit la furie avec quoi
J’ai fait lâcher le pied au comte de Bucquoi ;
Ramenant sur ses gens les miens en avalanche,
J’ai chargé par trois fois !
CYRANO, sans lever le nez de son
livre.
Et votre écharpe blanche ?
DE GUICHE, surpris et
satisfait.
Vous savez ce détail ?… En effet, il advint,
Durant que je faisais ma caracole afin
De rassembler mes gens pour la troisième charge,
Qu’un remous de fuyards m’entraîna sur la marge
Des ennemis ; j’étais en danger qu’on me prît
Et qu’on m’arquebusât, quand j’eus le bon esprit
De dénouer et de laisser couler à terre
L’écharpe qui disait mon grade militaire ;
En sorte que je pus, sans attirer les yeux,
Quitter les Espagnols, et revenant sur eux,
Suivi de tous les miens réconfortés, les battre !
– Eh bien ! que dites-vous de ce trait ?
(Les cadets n’ont pas l’air d’écouter ; mais ici les
cartes et les cornets à dés restent en l’air, la fumée des pipes
demeure dans les joues : attente.)
CYRANO.
Qu’Henri quatre
N’eût jamais consenti, le nombre l’accablant,
À se diminuer de son panache blanc.
(Joie silencieuse. Les cartes s’abattent. Les dés tombent.
La fumée s’échappe.)
DE GUICHE.
L’adresse a réussi, cependant !
(Même attente suspendant les jeux
et les pipes.)
CYRANO.
C’est possible.
Mais on n’abdique pas l’honneur d’être une cible.
(Cartes, dés, fumées, s’abattent, tombent, s’envolent avec
une satisfaction croissante.)
Si j’eusse été présent quand l’écharpe coula
– Nos courages, monsieur, diffèrent en cela –
Je l’aurais ramassée et me la serais mise.
DE GUICHE.
Oui, vantardise, encor, de gascon !
CYRANO.
Vantardise ?…
Prêtez-la moi. Je m’offre à monter, dès ce soir,
À l’assaut, le premier, avec elle en sautoir.
DE GUICHE.
Offre encor de gascon ! Vous savez que l’écharpe
Resta chez l’ennemi, sur les bords de la Scarpe,
En un lieu que depuis la mitraille cribla, –
Où nul ne peut aller la chercher !
CYRANO, tirant de sa poche
l’écharpe blanche et la lui tendant.
La voilà.
(Silence. Les cadets étouffent leurs rires dans les cartes
et dans les cornets à dés. De Guiche se retourne, les
regarde : immédiatement ils reprennent leur gravité, leurs
jeux ; l’un d’eux sifflote avec indifférence l’air montagnard
joué par le fifre.)
DE GUICHE, prenant
l’écharpe.
Merci. Je vais, avec ce bout d’étoffe claire,
Pouvoir faire un signal, – que j’hésitais à faire.
(Il va au talus, y grimpe, et agite plusieurs fois l’écharpe
en l’air.)
TOUS.
Hein !
LA SENTINELLE, en haut du
talus.
Cet homme, là-bas qui se sauve en
courant !…
DE GUICHE, redescendant.
C’est un faux espion espagnol. Il nous rend
De grands services. Les renseignements qu’il porte
Aux ennemis sont ceux que je lui donne, en sorte
Que l’on peut influer sur leurs décisions.
CYRANO.
C’est un gredin !
DE GUICHE, se nouant
nonchalamment son écharpe.
C’est très commode. Nous
disions ?…
– Ah ! J’allais vous apprendre un fait. Cette nuit
même,
Pour nous ravitailler tentant un coup suprême,
Le maréchal s’en fut vers Dourlens, sans tambours ;
Les vivandiers du Roi sont là ; par les labours
Il les joindra ; mais pour revenir sans encombre,
Il a pris avec lui des troupes en tel nombre
Que l’on aurait beau jeu, certe, en nous attaquant :
La moitié de l’armée est absente du camp !
CARBON.
Oui, si les Espagnols savaient, ce serait grave.
Mais ils ne savent pas ce départ ?
DE GUICHE.
Ils le savent.
Ils vont nous attaquer.
CARBON.
Ah !
DE GUICHE.
Mon faux espion
M’est venu prévenir de leur agression.
Il ajouta : « J’en peux déterminer la place ;
Sur quel point voulez-vous que l’attaque se fasse ?
Je dirai que de tous c’est le moins défendu,
Et l’effort portera sur lui. » – J’ai répondu.
« C’est bon. Sortez du camp. Suivez des yeux la ligne.
Ce sera sur le point d’où je vous ferai signe. »
CARBON, aux cadets.
Messieurs, préparez-vous !
(Tous se lèvent. Bruit d’épées et
de ceinturons qu’on boucle.)
DE GUICHE.
C’est dans une heure.
PREMIER CADET.
Ah !… bien !…
(Ils se rasseyent tous. On
reprend la partie interrompue.)
DE GUICHE, à Carbon.
Il faut gagner du temps. Le maréchal revient.
CARBON.
Et pour gagner du temps ?
DE GUICHE.
Vous aurez l’obligeance
De vous faire tuer.
CYRANO.
Ah ! voilà la
vengeance ?
DE GUICHE.
Je ne prétendrai pas que si je vous aimais
Je vous eusse choisis vous et les vôtres, mais,
Comme à votre bravoure on n’en compare aucune,
C’est mon Roi que je sers en servant ma rancune.
CYRANO, saluant.
Souffrez que je vous sois, monsieur, reconnaissant.
DE GUICHE, saluant.
Je sais que vous aimez vous battre un contre cent.
Vous ne vous plaindrez pas de manquer de besogne.
(Il remonte, avec
Carbon.)
CYRANO, aux cadets.
Eh bien donc ! nous allons au blason de Gascogne,
Qui porte six chevrons, messieurs, d’azur et d’or,
Joindre un chevron de sang qui lui manquait encor !
(De Guiche cause bas avec Carbon de Castel-Jaloux, au fond.
On donne des ordres. La résistance se prépare. Cyrano va vers
Christian qui est resté immobile, les bras croisés.)
CYRANO, lui mettant la main sur
l’épaule.
Christian ?
CHRISTIAN, secouant la
tête.
Roxane !
CYRANO.
Hélas !
CHRISTIAN.
Au moins, je voudrais mettre
Tout l’adieu de mon cœur dans une belle lettre !…
CYRANO.
Je me doutais que ce serait pour aujourd’hui.
(Il tire un billet de son
pourpoint.)
Et j’ai fait tes adieux.
CHRISTIAN.
Montre !…
CYRANO.
Tu veux ?…
CHRISTIAN, lui prenant la
lettre.
Mais oui !
(Il l’ouvre, lit et
s’arrête.)
Tiens !…
CYRANO.
Quoi ?
CHRISTIAN.
Ce petit rond ?…
CYRANO, reprenant la lettre
vivement, et regardant d’un air naïf.
Un rond ?…
CHRISTIAN.
C’est une larme !
CYRANO.
Oui… Poète, on se prend à son jeu, c’est le charme !…
Tu comprends… ce billet, – c’était très émouvant.
Je me suis fait pleurer moi-même en l’écrivant.
CHRISTIAN.
Pleurer ?…
CYRANO.
Oui… parce que… mourir n’est pas
terrible.
Mais… ne plus la revoir jamais… voilà l’horrible !
Car enfin je ne la…
(Christian le regarde.)
nous ne la…
(Vivement.)
tu ne la…
CHRISTIAN, lui arrachant la
lettre.
Donne-moi ce billet !
(On entend une rumeur, au loin,
dans le camp.)
LA VOIX D’UNE SENTINELLE.
Ventrebieu, qui va là ?
(Coups de feu. Bruits de voix.
Grelots.)
CARBON.
Qu’est-ce ?…
LA SENTINELLE, qui est sur le
talus.
Un carrosse !
(On se précipite pour
voir.)
CRIS.
Quoi ! Dans le camp ? – Il y
entre !
– Il a l’air de venir de chez l’ennemi ! –
Diantre !
Tirez ! – Non ! Le cocher a crié ! – Crié
quoi ? –
Il a crié : Service du Roi !
(Tout le monde est sur le talus et regarde au dehors. Les
grelots se rapprochent.)
DE GUICHE.
Hein ? Du Roi !…
(On redescend, on
s’aligne.)
CARBON.
Chapeau bas, tous !
DE GUICHE, à la
cantonade.
Du Roi ! – Rangez-vous, vile
tourbe,
Pour qu’il puisse décrire avec pompe sa courbe !
(Le carrosse entre au grand trot. Il est couvert de boue et
de poussière. Les rideaux sont tirés. Deux laquais derrière. Il
s’arrête net.)
CARBON, criant.
Battez aux champs !
(Roulement de tambours. Tous les
cadets se découvrent.)
DE GUICHE.
Baissez le marchepied !
(Deux hommes se précipitent. La
portière s’ouvre.)
ROXANE, sautant du
carrosse.
Bonjour !
(Le son d’une voix de femme relève d’un seul coup tout ce
monde profondément incliné. – Stupeur.)
Chapitre 45
Cyrano de Bergerac
Scène V
Les mêmes, Roxane.
DE GUICHE.
Service du Roi ! Vous ?
ROXANE.
Mais du seul roi, l’Amour !
CYRANO.
Ah ! grand Dieu !
CHRISTIAN, s’élançant.
Vous ! Pourquoi ?
ROXANE.
C’était trop long, ce siège !
CHRISTIAN.
Pourquoi ?…
ROXANE.
Je te dirai !
CYRANO, qui, au son de sa voix,
est resté cloué immobile, sans oser tourner les yeux vers
elle.
Dieu ! La
regarderai-je ?
DE GUICHE.
Vous ne pouvez rester ici !
ROXANE, gaiement.
Mais si ! mais si !
Voulez-vous m’avancer un tambour ?…
(Elle s’assied sur un tambour
qu’on avance.)
Là, merci !
(Elle rit.)
On a tiré sur mon carrosse !
(Fièrement.)
Une patrouille !
– Il a l’air d’être fait avec une citrouille,
N’est-ce pas ? comme dans le conte, et les laquais
Avec des rats.
(Envoyant des lèvres un baiser à
Christian.)
Bonjour !
(Les regardant tous.)
Vous n’avez pas l’air gais !
– Savez-vous que c’est loin, Arras ?
(Apercevant Cyrano.)
Cousin, charmée !
CYRANO, s’avançant.
Ah çà ! comment ?…
ROXANE.
Comment j’ai retrouvé
l’armée ?
Oh ! mon Dieu, mon ami, mais c’est tout simple :
j’ai
Marché tant que j’ai vu le pays ravagé.
Ah ! ces horreurs, il a fallu que je les visse
Pour y croire ! Messieurs, si c’est là le service
De votre Roi, le mien vaut mieux !
CYRANO.
Voyons, c’est fou !
Par où diable avez-vous bien pu passer ?
ROXANE.
Par où ?
Par chez les Espagnols.
PREMIER CADET.
Ah ! qu’Elles sont
malignes !
DE GUICHE.
Comment avez-vous fait pour traverser leurs lignes ?
LE BRET.
Cela dut être très difficile !…
ROXANE.
Pas trop.
J’ai simplement passé dans mon carrosse, au trot.
Si quelque hidalgo montrait sa mine altière,
Je mettais mon plus beau sourire à la portière,
Et ces messieurs étant, n’en déplaise aux Français,
Les plus galantes gens du monde, – je passais !
CARBON.
Oui, c’est un passeport, certes, que ce sourire !
Mais on a fréquemment dû vous sommer de dire
Où vous alliez ainsi, madame ?
ROXANE.
Fréquemment.
Alors je répondais : « Je vais voir mon
amant. »
– Aussitôt l’Espagnol à l’air le plus féroce
Refermait gravement la porte du carrosse,
D’un geste de la main à faire envie au Roi
Relevait les mousquets déjà braqués sur moi,
Et superbe de grâce, à la fois, et de morgue,
L’ergot tendu sous la dentelle en tuyau d’orgue,
Le feutre au vent pour que la plume palpitât,
S’inclinait en disant : « Passez,
señorita ! »
CHRISTIAN.
Mais, Roxane…
ROXANE.
J’ai dit : mon amant, oui… pardonne !
Tu comprends, si j’avais dit : mon mari, personne
Ne m’eût laissé passer !
CHRISTIAN.
Mais…
ROXANE.
Qu’avez-vous ?
DE GUICHE.
Il faut
Vous en aller d’ici !
ROXANE.
Moi ?
CYRANO.
Bien vite !
LE BRET.
Au plus tôt !
CHRISTIAN.
Oui !
ROXANE.
Mais comment ?
CHRISTIAN, embarrassé.
C’est que…
CYRANO, de même.
Dans trois quarts d’heure…
DE GUICHE, de même.
… ou quatre…
CARBON, de même.
Il vaut mieux…
LE BRET, de même.
Vous pourriez…
ROXANE.
Je reste. On va se battre.
TOUS.
Oh ! non !
ROXANE.
C’est mon mari !
(Elle se jette dans les bras de
Christian.)
Qu’on me tue avec toi !
CHRISTIAN.
Mais quels yeux vous avez !
ROXANE.
Je te dirai pourquoi !
DE GUICHE, désespéré.
C’est un poste terrible !
ROXANE, se retournant.
Hein ! terrible ?
CYRANO.
Et la preuve
C’est qu’il nous l’a donné !
ROXANE, à De Guiche.
Ah ! vous me vouliez
veuve ?
DE GUICHE.
Oh ! je vous jure !…
ROXANE.
Non ! Je suis folle à
présent !
Et je ne m’en vais plus ! – D’ailleurs, c’est amusant.
CYRANO.
Eh quoi ! la précieuse était une héroïne ?
ROXANE.
Monsieur de Bergerac, je suis votre cousine.
UN CADET.
Nous vous défendrons bien !
ROXANE, enfiévrée de plus en
plus.
Je le crois, mes amis !
UN AUTRE, avec
enivrement.
Tout le camp sent l’iris !
ROXANE.
Et j’ai justement mis
Un chapeau qui fera très bien dans la bataille !…
(Regardant de Guiche.)
Mais peut-être est-il temps que le comte s’en aille.
On pourrait commencer.
DE GUICHE.
Ah ! c’en est trop ! Je
vais
Inspecter mes canons, et reviens… Vous avez
Le temps encor : changez d’avis !
ROXANE.
Jamais !
(De Guiche sort.)
Chapitre 46
Cyrano de Bergerac
Scène VI
Les mêmes, moins De
Guiche.
CHRISTIAN, suppliant.
Roxane !…
ROXANE.
Non !
PREMIER CADET, aux
autres.
Elle reste !
TOUS, se précipitant, se
bousculant, s’astiquant.
Un peigne ! – Un savon ! –
Ma basane
Est trouée : une aiguille ! – Un ruban ! – Ton
miroir ! –
Mes manchettes ! – Ton fer à moustache ! – Un
rasoir !
ROXANE, à Cyrano qui la supplie
encore.
Non ! rien ne me fera bouger de cette place !
CARBON, après s’être, comme les
autres, sanglé, épousseté, avoir brossé son chapeau, redressé sa
plume et tiré ses manchettes, s’avance vers Roxane, et
cérémonieusement.
Peut-être siérait-il que je vous présentasse,
Puisqu’il en est ainsi, quelques de ces messieurs
Qui vont avoir l’honneur de mourir sous vos yeux.
(Roxane s’incline et elle attend, debout au bras de
Christian. Carbon présente.)
Baron de Peyrescous de Colignac !
LE CADET, saluant.
Madame…
CARBON, continuant.
Baron de Casterac de Cahuzac. – Vidame
De Malgouyre Estressac Lésbas d’Escarabiot. –
Chevalier d’Antignac-Juzet. – Baron Hillot
De Blagnac-Saléchan de Castel Crabioules…
ROXANE.
Mais combien avez-vous de noms, chacun ?
LE BARON HILLOT.
Des foules !
CARBON, à Roxane.
Ouvrez la main qui tient votre mouchoir.
ROXANE, ouvre la main et le
mouchoir tombe.
Pourquoi ?
(Toute la compagnie fait le mouvement de s’élancer pour le
ramasser.)
CARBON, le ramassant
vivement.
Ma compagnie était sans drapeau ! Mais, ma foi,
C’est le plus beau du camp qui flottera sur elle !
ROXANE, souriant.
Il est un peu petit.
CARBON, attachant le mouchoir à
la hampe de sa lance de capitaine.
Mais il est en dentelle !
UN CADET, aux autres.
Je mourrais sans regret ayant vu ce minois,
Si j’avais seulement dans le ventre une noix !…
CARBON, qui l’a entendu,
indigné.
Fi ! parler de manger lorsqu’une exquise femme !…
ROXANE.
Mais l’air du camp est vif et, moi-même, m’affame.
Pâtés, chaud-froids, vins fins : – mon menu, le
voilà !
– Voulez-vous m’apporter tout cela !
(Consternation.)
UN CADET.
Tout cela !
UN AUTRE.
Où le prendrions-nous, grand Dieu ?
ROXANE, tranquillement.
Dans mon carrosse.
TOUS.
Hein ?…
ROXANE.
Mais il faut qu’on serve et découpe,
et désosse !
Regardez mon cocher d’un peu plus près, messieurs,
Et vous reconnaîtrez un homme précieux.
Chaque sauce sera, si l’on veut, réchauffée !
LES CADETS, se ruant vers le
carrosse.
C’est Ragueneau !
(Acclamations.)
Oh ! Oh !
ROXANE, les suivant des
yeux.
Pauvres gens !
CYRANO, lui baisant la
main.
Bonne fée !
RAGUENEAU, debout sur le siège
comme un charlatan en place publique.
Messieurs !…
(Enthousiasme.)
LES CADETS.
Bravo ! Bravo !
RAGUENEAU.
Les Espagnols n’ont pas,
Quand passaient tant d’appas, vu passer le repas !
(Applaudissements.)
CYRANO, bas à Christian.
Hum ! hum ! Christian !
RAGUENEAU.
Distraits par la galanterie
Ils n’ont pas vu…
(Il tire de son siège un plat
qu’il élève.)
la galantine !…
(Applaudissements. La galantine
passe de mains en mains.)
CYRANO, bas à Christian.
Je t’en prie,
Un seul mot !…
RAGUENEAU.
Et Vénus sut occuper leur œil
Pour que Diane, en secret, pût passer…
(Il brandit un gigot.)
son chevreuil !
(Enthousiasme. Le gigot est saisi
par vingt mains tendues.)
CYRANO, bas à Christian.
Je voudrais te parler !
ROXANE, aux cadets qui
redescendent, les bras chargés de victuailles.
Posez cela par terre !
(Elle met le couvert sur l’herbe, aidée des deux laquais
imperturbables qui étaient derrière le carrosse.)
ROXANE, à Christian, au moment où
Cyrano allait l’entraîner à part.
Vous, rendez-vous utile !
(Christian vient l’aider. Mouvement d’inquiétude de
Cyrano.)
RAGUENEAU.
Un paon truffé !
PREMIER CADET, épanoui, qui
descend en coupant une large tranche de jambon.
Tonnerre !
Nous n’aurons pas couru notre dernier hasard
Sans faire un gueuleton…
(Se reprenant vivement en voyant
Roxane.)
pardon ! un balthazar !
RAGUENEAU, lançant les coussins
du carrosse.
Les coussins sont remplis d’ortolans !
(Tumulte. On éventre les coussins.
Rires. Joie.)
TROISIÈME CADET.
Ah ! Viédaze !
RAGUENEAU, lançant des flacons de
vin rouge.
Des flacons de rubis !…
(De vin blanc.)
Des flacons de topaze !
ROXANE, jetant une nappe pliée à
la figure de Cyrano.
Défaites cette nappe !… Eh ! hop ! Soyez
léger !
RAGUENEAU, brandissant une
lanterne arrachée.
Chaque lanterne est un petit garde-manger !
CYRANO, bas à Christian, pendant
qu’ils arrangent la nappe ensemble.
Il faut que je te parle avant que tu lui parles !
RAGUENEAU, de plus en plus
lyrique.
Le manche de mon fouet est un saucisson d’Arles !
ROXANE, versant du vin,
servant.
Puisqu’on nous fait tuer, morbleu ! nous nous moquons
Du reste de l’armée ! – Oui ! tout pour les
Gascons !
Et si De Guiche vient, personne ne l’invite !
(Allant de l’un à
l’autre.)
Là, vous avez le temps. – Ne mangez pas si
vite ! –
Buvez un peu. – Pourquoi pleurez-vous ?
PREMIER CADET.
C’est trop bon !…
ROXANE.
Chut ! – Rouge ou blanc ? – Du pain pour monsieur de
Carbon !
– Un couteau ! – Votre assiette ! – Un peu de
croûte ? – Encore ?
Je vous sers ! – Du bourgogne ? – Une aile ?
CYRANO, qui la suit, les bras
chargés de plats, l’aidant à servir.
Je l’adore !
ROXANE, allant vers
Christian.
Vous ?
CHRISTIAN.
Rien.
ROXANE.
Si ! ce biscuit, dans du muscat…
deux doigts !
CHRISTIAN, essayant de la
retenir.
Oh ! dites-moi pourquoi vous vîntes ?
ROXANE.
Je me dois
À ces malheureux… Chut ! Tout à l’heure !…
LE BRET, qui était remonté au
fond, pour passer, au bout d’une lance, un pain à la sentinelle du
talus.
De Guiche !
CYRANO.
Vite, cachez flacon, plat, terrine, bourriche !
Hop ! – N’ayons l’air de rien !…
(À Ragueneau.)
Toi, remonte d’un bond
Sur ton siège ! – Tout est caché ?…
(En un clin d’œil tout a été repoussé dans les tentes, ou
caché sous les vêtements, sous les manteaux, dans les feutres. – De
Guiche entre vivement – et s’arrête, tout d’un coup, reniflant. –
Silence.)
Chapitre 47
Cyrano de Bergerac
Scène VII
Les mêmes, De Guiche.
DE GUICHE.
Cela sent bon.
UN CADET, chantonnant d’un air
détaché.
To lo lo !…
DE GUICHE, s’arrêtant et le
regardant.
Qu’avez-vous, vous ?… Vous êtes
tout rouge !
LE CADET.
Moi ?… Mais rien. C’est le sang. On va se battre : il
bouge !
UN AUTRE.
Poum… poum… poum…
DE GUICHE, se
retournant.
Qu’est cela ?
LE CADET, légèrement
gris.
Rien ! C’est une
chanson !
Une petite…
DE GUICHE.
Vous êtes gai, mon garçon !
LE CADET.
L’approche du danger !
DE GUICHE, appelant Carbon de
Castel-Jaloux, pour donner un ordre.
Capitaine ! je…
(Il s’arrête en le
voyant.)
Peste !
Vous avez bonne mine aussi !
CARBON, cramoisi, et cachant une
bouteille derrière son dos, avec un geste évasif.
Oh !…
DE GUICHE.
Il me reste
Un canon que j’ai fait porter…
(Il montre un endroit dans la
coulisse.)
là, dans ce coin,
Et vos hommes pourront s’en servir au besoin.
UN CADET, se dandinant.
Charmante attention !
UN AUTRE, lui souriant
gracieusement.
Douce sollicitude !
DE GUICHE.
Ah çà ! mais ils sont fous ! –
(Sèchement.)
N’ayant pas l’habitude
Du canon, prenez garde au recul.
LE PREMIER CADET.
Ah ! pfftt !
DE GUICHE, allant à lui,
furieux.
Mais !…
LE CADET.
Le canon des Gascons ne recule jamais !
DE GUICHE, le prenant par le bras
et le secouant.
Vous êtes gris !… De quoi ?
LE CADET, superbe.
De l’odeur de la poudre !
DE GUICHE, haussant les épaules,
le repousse et va vivement à Roxane.
Vite, à quoi daignez-vous, madame, vous résoudre ?
ROXANE.
Je reste !
DE GUICHE.
Fuyez !
ROXANE.
Non !
DE GUICHE.
Puisqu’il en est ainsi,
Qu’on me donne un mousquet !
CARBON.
Comment ?
DE GUICHE.
Je reste aussi.
CYRANO.
Enfin, Monsieur ! voilà de la bravoure pure !
PREMIER CADET.
Seriez-vous un Gascon malgré votre guipure ?
ROXANE.
Quoi !…
DE GUICHE.
Je ne quitte pas une femme en
danger.
DEUXIÈME CADET, au
premier.
Dis donc ! Je crois qu’on peut lui donner à
manger !
(Toutes les victuailles reparaissent comme par
enchantement.)
DE GUICHE, dont les yeux
s’allument.
Des vivres !
UN TROISIÈME CADET.
Il en sort de sous toutes les
vestes !
DE GUICHE, se maîtrisant, avec
hauteur.
Est-ce que vous croyez que je mange vos restes ?
CYRANO, saluant.
Vous faites des progrès !
DE GUICHE, fièrement, et à qui
échappe sur le dernier mot une légère pointe d’accent.
Je vais me battre à jeun !
PREMIER CADET, exultant de
joie.
À jeung ! Il vient d’avoir l’accent !
DE GUICHE, riant.
Moi ?
LE CADET.
C’en est un !
(Ils se mettent tous à
danser.)
CARBON DE CASTEL-JALOUX, qui a
disparu depuis un moment derrière le talus, reparaissant sur la
crête.
J’ai rangé mes piquiers, leur troupe est résolue !
(Il montre une ligne de piques
qui dépasse la crête.)
DE GUICHE, à Roxane, en
s’inclinant.
Acceptez-vous ma main pour passer leur revue ?…
(Elle la prend, ils remontent vers le talus. Tout le monde
se découvre et les suit.)
CHRISTIAN, allant à Cyrano,
vivement.
Parle vite !
(Au moment où Roxane paraît sur la crête, les lances
disparaissent, abaissées pour le salut, un cri s’élève : elle
s’incline.)
LES PIQUIERS, au dehors.
Vivat !
CHRISTIAN.
Quel était ce secret ?…
CYRANO.
Dans le cas où Roxane…
CHRISTIAN.
Eh bien ?
CYRANO.
Te parlerait
Des lettres ?…
CHRISTIAN.
Oui, je sais !…
CYRANO.
Ne fais pas la sottise
De t’étonner…
CHRISTIAN.
De quoi ?
CYRANO.
Il faut que je te dise !…
Oh ! mon Dieu, c’est tout simple, et j’y pense
aujourd’hui
En la voyant. Tu lui…
CHRISTIAN.
Parle vite !
CYRANO.
Tu lui…
As écrit plus souvent que tu ne crois.
CHRISTIAN.
Hein ?
CYRANO.
Dame !
Je m’en étais chargé : j’interprétais ta flamme !
J’écrivais quelquefois sans te dire : j’écris !
CHRISTIAN.
Ah ?
CYRANO.
C’est tout simple !
CHRISTIAN.
Mais comment t’y es-tu pris,
Depuis qu’on est bloqué pour ?…
CYRANO.
Oh !… avant l’aurore
Je pouvais traverser…
CHRISTIAN, se croisant les
bras.
Ah ! c’est tout simple
encore ?
Et qu’ai-je écrit de fois par semaine ?… Deux ? –
Trois ? –
Quatre ? –
CYRANO.
Plus.
CHRISTIAN.
Tous les jours ?
CYRANO.
Oui, tous les jours. – Deux fois.
CHRISTIAN, violemment.
Et cela t’enivrait, et l’ivresse était telle
Que tu bravais la mort…
CYRANO, voyant Roxane qui
revient.
Tais-toi ! Pas devant
elle !
(Il rentre vivement dans sa
tente.)
Chapitre 48
Cyrano de Bergerac
Scène VIII
Roxane, Christian ; au fond,
allées et venues de cadets. Carbon et De Guiche donnent des
ordres.
ROXANE, courant à
Christian.
Et maintenant, Christian !…
CHRISTIAN, lui prenant les
mains.
Et maintenant, dis-moi
Pourquoi, par ces chemins effroyables, pourquoi
À travers tous ces rangs de soudards et de reîtres,
Tu m’as rejoint ici ?
ROXANE.
C’est à cause des lettres !
CHRISTIAN.
Tu dis ?
ROXANE.
Tant pis pour vous si je cours ces
dangers !
Ce sont vos lettres qui m’ont grisée ! Ah ! songez
Combien depuis un mois vous m’en avez écrites,
Et plus belles toujours !
CHRISTIAN.
Quoi ! pour quelques petites
Lettres d’amour…
ROXANE.
Tais-toi !… Tu ne peux pas
savoir !
Mon Dieu, je t’adorais, c’est vrai, depuis qu’un soir,
D’une voix que je t’ignorais, sous ma fenêtre,
Ton âme commença de se faire connaître…
Eh bien ! tes lettres, c’est, vois-tu, depuis un mois,
Comme si tout le temps, je l’entendais, ta voix
De ce soir-là, si tendre, et qui vous enveloppe !
Tant pis pour toi, j’accours. La sage Pénélope
Ne fût pas demeurée à broder sous son toit,
Si le seigneur Ulysse eût écrit comme toi,
Mais pour le joindre, elle eût, aussi folle qu’Hélène,
Envoyé promener ses pelotons de laine !…
CHRISTIAN.
Mais…
ROXANE.
Je lisais, je relisais, je
défaillais,
J’étais à toi. Chacun de ces petits feuillets
Était comme un pétale envolé de ton âme.
On sent à chaque mot de ces lettres de flamme
L’amour puissant, sincère…
CHRISTIAN.
Ah ! sincère et
puissant ?
Cela se sent, Roxane ?…
ROXANE.
Oh ! si cela se sent !
CHRISTIAN.
Et vous venez ?…
ROXANE.
Je viens (ô mon Christian, mon
maître !
Vous me relèveriez si je voulais me mettre
À vos genoux, c’est donc mon âme que j’y mets,
Et vous ne pourrez plus la relever jamais !)
Je viens te demander pardon (et c’est bien l’heure
De demander pardon, puisqu’il se peut qu’on meure !)
De t’avoir fait d’abord, dans ma frivolité,
L’insulte de t’aimer pour ta seule beauté !
CHRISTIAN, avec
épouvante.
Ah ! Roxane !
ROXANE.
Et plus tard, mon ami, moins frivole,
– Oiseau qui saute avant tout à fait qu’il
s’envole, –
Ta beauté m’arrêtant, ton âme m’entraînant,
Je t’aimais pour les deux ensemble !…
CHRISTIAN.
Et maintenant ?
ROXANE.
Eh bien ! toi-même enfin l’emporte sur toi-même,
Et ce n’est plus que pour ton âme que je t’aime !
CHRISTIAN, reculant.
Ah ! Roxane !
ROXANE.
Sois donc heureux. Car n’être aimé
Que pour ce dont on est un instant costumé,
Doit mettre un cœur avide et noble à la torture ;
Mais ta chère pensée efface ta figure,
Et la beauté par quoi tout d’abord tu me plus,
Maintenant j’y vois mieux… et je ne la vois plus !
CHRISTIAN.
Oh !…
ROXANE.
Tu doutes encor d’une telle
victoire ?…
CHRISTIAN,
douloureusement.
Roxane !
ROXANE.
Je comprends, tu ne peux pas y
croire,
À cet amour ?…
CHRISTIAN.
Je ne veux pas de cet amour !
Moi, je veux être aimé plus simplement pour…
ROXANE.
Pour
Ce qu’en vous elles ont aimé jusqu’à cette heure ?
Laissez-vous donc aimer d’une façon meilleure !
CHRISTIAN.
Non ! c’était mieux avant !
ROXANE.
Ah ! tu n’y entends
rien !
C’est maintenant que j’aime mieux, que j’aime bien !
C’est ce qui te fait toi, tu m’entends, que j’adore,
Et moins brillant…
CHRISTIAN.
Tais-toi !
ROXANE.
Je t’aimerais encore !
Si toute ta beauté tout d’un coup s’envolait…
CHRISTIAN.
Oh ! ne dis pas cela !
ROXANE.
Si ! je le dis !
CHRISTIAN.
Quoi ? laid ?
ROXANE.
Laid ! je le jure !
CHRISTIAN.
Dieu !
ROXANE.
Et ta joie est profonde ?
CHRISTIAN, d’une voix
étouffée.
Oui…
ROXANE.
Qu’as-tu ?
CHRISTIAN, la repoussant
doucement.
Rien. Deux mots à dire : une
seconde…
ROXANE.
Mais ?…
CHRISTIAN, lui montrant un groupe
de cadets, au fond.
À ces pauvres gens mon amour
t’enleva.
Va leur sourire un peu puisqu’ils vont mourir… va !
ROXANE, attendrie.
Cher Christian !…
(Elle remonte vers les Gascons qui s’empressent
respectueusement autour d’elle.)
Chapitre 49
Cyrano de Bergerac
Scène IX
Christian, Cyrano ; au fond
Roxane, causant avec Carbon et quelques cadets.
CHRISTIAN, appelant vers la tente
de Cyrano.
Cyrano ?
CYRANO, reparaissant, armé pour
la bataille.
Qu’est-ce ? Te voilà
blême !
CHRISTIAN.
Elle ne m’aime plus !
CYRANO.
Comment ?
CHRISTIAN.
C’est toi qu’elle aime !
CYRANO.
Non !
CHRISTIAN.
Elle n’aime plus que mon
âme !
CYRANO.
Non !
CHRISTIAN.
Si !
C’est donc bien toi qu’elle aime, – et tu l’aimes
aussi !
CYRANO.
Moi ?
CHRISTIAN.
Je le sais.
CYRANO.
C’est vrai.
CHRISTIAN.
Comme un fou.
CYRANO.
Davantage.
CHRISTIAN.
Dis-le-lui !
CYRANO.
Non !
CHRISTIAN.
Pourquoi ?
CYRANO.
Regarde mon visage !
CHRISTIAN.
Elle m’aimerait laid !
CYRANO.
Elle te l’a dit !
CHRISTIAN.
Là !
CYRANO.
Ah ! je suis bien content qu’elle t’ait dit cela !
Mais va, va, ne crois pas cette chose insensée !
– Mon Dieu, je suis content qu’elle ait eu la pensée
De la dire, – mais va, ne la prends pas au mot,
Va, ne deviens pas laid : elle m’en voudrait
trop !
CHRISTIAN.
C’est ce que je veux voir !
CYRANO.
Non, non !
CHRISTIAN.
Qu’elle choisisse !
Tu vas lui dire tout !
CYRANO.
Non, non ! Pas ce supplice.
CHRISTIAN.
Je tuerais ton bonheur parce que je suis beau ?
C’est trop injuste !
CYRANO.
Et moi, je mettrais au tombeau
Le tien parce que, grâce au hasard qui fait naître,
J’ai le don d’exprimer… ce que tu sens peut-être ?
CHRISTIAN.
Dis-lui tout !
CYRANO.
Il s’obstine à me tenter, c’est
mal !
CHRISTIAN.
Je suis las de porter en moi-même un rival !
CYRANO.
Christian !
CHRISTIAN.
Notre union – sans témoins –
clandestine,
– Peut se rompre, – si nous survivons !
CYRANO.
Il s’obstine !…
CHRISTIAN.
Oui, je veux être aimé moi-même, ou pas du tout !
– Je vais voir ce qu’on fait, tiens ! Je vais jusqu’au
bout
Du poste ; je reviens : parle, et qu’elle préfère
L’un de nous deux !
CYRANO.
Ce sera toi !
CHRISTIAN.
Mais… je l’espère !
(Il appelle.)
Roxane !
CYRANO.
Non ! Non !
ROXANE, accourant.
Quoi ?
CHRISTIAN.
Cyrano vous dira
Une chose importante…
(Elle va vivement à Cyrano.
Christian sort.)
Chapitre 50
Cyrano de Bergerac
Scène X
Roxane, Cyrano, puis Le Bret,
Carbon de Castel-Jaloux, les cadets, Ragueneau, de Guiche,
etc.
ROXANE.
Importante ?
CYRANO, éperdu.
Il s’en va !…
(À Roxane.)
Rien !… Il attache, – oh ! Dieu ! vous devez le
connaître ! –
De l’importance à rien !
ROXANE, vivement.
Il a douté peut-être
De ce que j’ai dit là ?… J’ai vu qu’il a douté !…
CYRANO, lui prenant la
main.
Mais avez-vous bien dit, d’ailleurs, la vérité ?
ROXANE.
Oui, oui, je l’aimerais même…
(Elle hésite une
seconde.)
CYRANO, souriant
tristement.
Le mot vous gêne
Devant moi ?
ROXANE.
Mais…
CYRANO.
Il ne me fera pas de peine !
– Même laid ?
ROXANE.
Même laid !
(Mousqueterie au dehors.)
Ah ! tiens, on a tiré !
CYRANO, ardemment.
Affreux ?
ROXANE.
Affreux !
CYRANO.
Défiguré ?
ROXANE.
Défiguré !
CYRANO.
Grotesque ?
ROXANE.
Rien ne peut me le rendre
grotesque !
CYRANO.
Vous l’aimeriez encore ?
ROXANE.
Et davantage presque !
CYRANO, perdant la tête, à
part.
Mon Dieu, c’est vrai, peut-être, et le bonheur est là !
(À Roxane.)
Je… Roxane… écoutez !…
LE BRET, entrant rapidement,
appelle à mi-voix.
Cyrano !
CYRANO, se retournant.
Hein ?
LE BRET.
Chut !
(Il lui dit un mot tout
bas.)
CYRANO, laissant échapper la main
de Roxane, avec un cri.
Ah !…
ROXANE.
Qu’avez-vous ?
CYRANO, à lui-même, avec
stupeur.
C’est fini.
(Détonations nouvelles.)
ROXANE.
Quoi ? Qu’est-ce encore ? On
tire ?
(Elle remonte pour regarder au
dehors.)
CYRANO.
C’est fini, jamais plus je ne pourrai le dire !
ROXANE, voulant
s’élancer.
Que se passe-t-il ?
CYRANO, vivement,
l’arrêtant.
Rien !
(Des cadets sont entrés, cachant quelque chose qu’ils
portent, et ils forment un groupe empêchant Roxane
d’approcher.)
ROXANE.
Ces hommes ?
CYRANO, l’éloignant.
Laissez-les !…
ROXANE.
Mais qu’alliez-vous me dire avant ?…
CYRANO.
Ce que j’allais
Vous dire ?… rien, oh ! rien, je le jure,
madame !
(Solennellement.)
Je jure que l’esprit de Christian, que son âme
Étaient…
(Se reprenant avec
terreur.)
sont les plus grands…
ROXANE.
Étaient ?
(Avec un grand cri.)
Ah !…
(Elle se précipite et écarte tout
le monde.)
CYRANO.
C’est fini !
ROXANE, voyant Christian couché
dans son manteau.
Christian !
LE BRET, à Cyrano.
Le premier coup de feu de
l’ennemi !
(Roxane se jette sur le corps de Christian. Nouveaux coups
de feu. Cliquetis. Rumeurs. Tambours.)
CARBON DE CASTEL-JALOUX, l’épée
au poing.
C’est l’attaque ! Aux mousquets !
(Suivi des cadets, il passe de
l’autre côté du talus.)
ROXANE.
Christian !
LA VOIX DE CARBON, derrière le
talus.
Qu’on se dépêche !
ROXANE.
Christian !
CARBON.
Alignez-vous !
ROXANE.
Christian !
CARBON.
Mesurez… mèche !
(Ragueneau est accouru, apportant
de l’eau dans un casque.)
CHRISTIAN, d’une voix
mourante.
Roxane !…
CYRANO, vite et bas à l’oreille
de Christian, pendant que Roxane affolée trempe dans l’eau, pour le
panser, un morceau de linge arraché à sa poitrine.
J’ai tout dit. C’est toi qu’elle aime
encor !
(Christian ferme les
yeux.)
ROXANE.
Quoi, mon amour ?
CARBON.
Baguette haute !
ROXANE, à Cyrano.
Il n’est pas mort ?…
CARBON.
Ouvrez la charge avec les dents !
ROXANE.
Je sens sa joue
Devenir froide, là, contre la mienne !
CARBON.
En joue !
ROXANE.
Une lettre sur lui !
(Elle l’ouvre.)
Pour moi !
CYRANO, à part.
Ma lettre !
CARBON.
Feu !
(Mousqueterie. Cris. Bruit de
bataille.)
CYRANO, voulant dégager sa main
que tient Roxane agenouillée.
Mais, Roxane, on se bat !
ROXANE, le retenant.
Restez encore un peu.
Il est mort. Vous étiez le seul à le connaître.
(Elle pleure doucement.)
– N’est-ce pas que c’était un être exquis, un être
Merveilleux ?
CYRANO, debout, tête
nue.
Oui, Roxane.
ROXANE.
Un poète inouï,
Adorable ?
CYRANO.
Oui, Roxane.
ROXANE.
Un esprit sublime ?
CYRANO.
Oui,
Roxane !
ROXANE.
Un cœur profond, inconnu du
profane,
Une âme magnifique et charmante ?
CYRANO, fermement.
Oui, Roxane !
ROXANE, se jetant sur le corps de
Christian.
Il est mort !
CYRANO, à part, tirant
l’épée.
Et je n’ai qu’à mourir
aujourd’hui,
Puisque, sans le savoir, elle me pleure en lui !
(Trompettes au loin.)
DE GUICHE, qui reparaît sur le
talus, décoiffé, blessé au front, d’une voix tonnante.
C’est le signal promis ! Des fanfares de cuivres !
Les Français vont rentrer au camp avec des vivres !
Tenez encore un peu !
ROXANE.
Sur sa lettre, du sang,
Des pleurs !
UNE VOIX, au dehors,
criant.
Rendez-vous !
VOIX DES CADETS.
Non !
RAGUENEAU, qui, grimpé sur son
carrosse, regarde la bataille par-dessus le talus.
Le péril va croissant !
CYRANO, à de Guiche, lui montrant
Roxane.
Emportez-la ! Je vais charger !
ROXANE, baisant la lettre, d’une
voix mourante.
Son sang ! ses larmes !…
RAGUENEAU, sautant à bas du
carrosse pour courir vers elle.
Elle s’évanouit !
DE GUICHE, sur le talus, aux
cadets, avec rage.
Tenez bon !
UNE VOIX, au dehors.
Bas les armes !
VOIX DES CADETS.
Non !
CYRANO, à de Guiche.
Vous avez prouvé, Monsieur, votre
valeur.
(Lui montrant Roxane.)
Fuyez en la sauvant !
DE GUICHE, qui court à Roxane et
l’enlève dans ses bras.
Soit ! Mais on est vainqueur
Si vous gagnez du temps !
CYRANO.
C’est bon !
(Criant vers Roxane que de Guiche, aidé de Ragueneau,
emporte évanouie.)
Adieu, Roxane !
(Tumulte. Cris. Des cadets reparaissent blessés et viennent
tomber en scène. Cyrano se précipitant au combat est arrêté sur la
crête par Carbon de Castel-Jaloux, couvert de sang.)
CARBON.
Nous plions ! J’ai reçu deux coups de pertuisane !
CYRANO, criant aux
Gascons.
Hardi ! Reculès pas, drollos !
(À Carbon, qu’il
soutient.)
N’ayez pas peur !
J’ai deux morts à venger : Christian et mon
bonheur !
(Ils redescendent. Cyrano brandit la lance où est attaché le
mouchoir de Roxane.)
Flotte, petit drapeau de dentelle à son chiffre !
(Il la plante en terre ; il
crie aux cadets.)
Toumbé dèssus ! Escrasas lous !
(Au fifre.)
Un air de fifre !
(Le fifre joue. Des blessés se relèvent. Des cadets
dégringolant le talus, viennent se grouper autour de Cyrano et du
petit drapeau. Le carrosse se couvre et se remplit d’hommes, se
hérisse d’arquebuses, se transforme en redoute.)
UN CADET, paraissant, à reculons,
sur la crête, se battant toujours, crie.
Ils montent le talus !
(et tombe mort.)
CYRANO.
On va les saluer !
(Le talus se couronne en un instant d’une rangée terrible
d’ennemis. Les grands étendards des Impériaux se lèvent.)
CYRANO.
Feu !
(Décharge générale.)
CRI, dans les rangs
ennemis.
Feu !
(Riposte meurtrière. Les cadets
tombent de tous côtés.)
UN OFFICIER ESPAGNOL, se
découvrant.
Quels sont ces gens qui se font tous
tuer ?
CYRANO, récitant debout au milieu
des balles.
Ce sont les cadets de Gascogne
De Carbon de Castel-Jaloux ;
Bretteurs et menteurs sans
vergogne…
(Il s’élance, suivi des quelques
survivants.)
Ce sont les cadets…
(Le reste se perd dans la
bataille.)
RIDEAU.
Acte V - La Gazette de Cyrano
Cyrano de Bergerac
Acte V - La Gazette de Cyrano
Quinze ans après, en 1655. Le parc du couvent que les Dames de
la Croix occupaient à Paris.
Superbes ombrages. À gauche, la maison ; vaste perron sur
lequel ouvrent plusieurs portes. Un arbre énorme au milieu de la
scène, isolé au milieu d’une petite place ovale. À droite, premier
plan, parmi de grands buis, un banc de pierre demi-circulaire.
Tout le fond du théâtre est traversé par une allée de
marronniers qui aboutit à droite, quatrième plan, à la porte d’une
chapelle entrevue parmi les branches. À travers le double rideau
d’arbres de cette allée, on aperçoit des fuites de pelouses,
d’autres allées, des bosquets, les profondeurs du parc, le
ciel.
La chapelle ouvre une porte latérale sur une colonnade
enguirlandée de vigne rougie, qui vient se perdre à droite, au
premier plan, derrière les buis.
C’est l’automne. Toute la frondaison est rousse au-dessus des
pelouses fraîches. Taches sombres des buis et des ifs restés verts.
Une plaque de feuilles jaunes sous chaque arbre. Les feuilles
jonchent toute la scène, craquent sous les pas dans les allées,
couvrent à demi le perron et les bancs.
Entre le banc de droite et l’arbre, un grand métier à broder
devant lequel une petite chaise a été apportée. Paniers pleins
d’écheveaux et de pelotons. Tapisserie commencée.
Au lever du rideau, des sœurs vont et viennent dans le
parc ; quelques-unes sont assises sur le banc autour d’une
religieuse plus âgée. Des feuilles tombent.
Chapitre 52
Cyrano de Bergerac
Scène I
Mère Marguerite, sœur Marthe,
sœur Claire, les Sœurs.
SŒUR MARTHE, à Mère
Marguerite.
Sœur Claire a regardé deux fois comment allait
Sa cornette, devant la glace.
MÈRE MARGUERITE, à sœur
Claire.
C’est très laid.
SŒUR CLAIRE.
Mais sœur Marthe a repris un pruneau de la tarte,
Ce matin : je l’ai vu.
MÈRE MARGUERITE, à sœur
Marthe.
C’est très vilain, sœur Marthe.
SŒUR CLAIRE.
Un tout petit regard !
SŒUR MARTHE.
Un tout petit pruneau !
MÈRE MARGUERITE,
sévèrement.
Je le dirai, ce soir, à monsieur Cyrano.
SŒUR CLAIRE, épouvantée.
Non ! il va se moquer !
SŒUR MARTHE.
Il dira que les nonnes
Sont très coquettes !
SŒUR CLAIRE.
Très gourmandes !
MÈRE MARGUERITE,
souriant.
Et très bonnes.
SŒUR CLAIRE.
N’est-ce pas, Mère Marguerite de Jésus,
Qu’il vient, le samedi, depuis dix ans !
MÈRE MARGUERITE.
Et plus !
Depuis que sa cousine à nos béguins de toile
Mêla le deuil mondain de sa coiffe de voile,
Qui chez nous vint s’abattre, il y a quatorze ans,
Comme un grand oiseau noir parmi les oiseaux blancs !
SŒUR MARTHE.
Lui seul, depuis qu’elle a pris chambre dans ce cloître,
Sait distraire un chagrin qui ne veut pas décroître.
TOUTES LES SŒURS.
Il est si drôle ! – C’est amusant quand il vient !
– Il nous taquine ! – Il est gentil ! – Nous
l’aimons bien !
– Nous fabriquons pour lui des pâtes d’angélique !
SŒUR MARTHE.
Mais enfin, ce n’est pas un très bon catholique !
SŒUR CLAIRE.
Nous le convertirons.
LES SŒURS.
Oui ! oui !
MÈRE MARGUERITE.
Je vous défends
De l’entreprendre encor sur ce point, mes enfants.
Ne le tourmentez pas : il viendrait moins
peut-être !
SŒUR MARTHE.
Mais… Dieu !…
MÈRE MARGUERITE.
Rassurez-vous : Dieu doit bien le
connaître.
SŒUR MARTHE.
Mais chaque samedi, quand il vient d’un air fier,
Il me dit en entrant : « Ma sœur, j’ai fait gras,
hier ! »
MÈRE MARGUERITE.
Ah ! il vous dit cela ?… Eh bien ! la fois
dernière
Il n’avait pas mangé depuis deux jours.
SŒUR MARTHE.
Ma Mère !
MÈRE MARGUERITE.
Il est pauvre.
SŒUR MARTHE.
Qui vous l’a dit ?
MÈRE MARGUERITE.
Monsieur Le Bret.
SŒUR MARTHE.
On ne le secourt pas ?
MÈRE MARGUERITE.
Non, il se fâcherait.
(Dans une allée du fond, on voit apparaître Roxane, vêtue de
noir, avec la coiffe des veuves et de longs voiles ; de
Guiche, magnifique et vieillissant, marche auprès d’elle. Ils vont
à pas lents. Mère Marguerite se lève.)
– Allons, il faut rentrer… Madame Madeleine,
Avec un visiteur, dans le parc se promène.
SŒUR MARTHE, bas à sœur
Claire.
C’est le duc-maréchal de Grammont ?
SŒUR CLAIRE, regardant.
Oui, je crois.
SŒUR MARTHE.
Il n’était plus venu la voir depuis des mois !
LES SŒURS.
Il est très pris ! – La cour ! – Les camps !
SŒUR CLAIRE.
Les soins du monde !
(Elles sortent. De Guiche et Roxane descendent en silence et
s’arrêtent près du métier. Un temps.)
Chapitre 53
Cyrano de Bergerac
Scène II
Roxane, le duc de Grammont,
ancien comte de Guiche, puis Le Bret et Ragueneau.
LE DUC.
Et vous demeurerez ici, vainement blonde,
Toujours en deuil ?
ROXANE.
Toujours.
LE DUC.
Aussi fidèle ?
ROXANE.
Aussi.
LE DUC, après un temps.
Vous m’avez pardonné ?
ROXANE, simplement, regardant la
croix du couvent.
Puisque je suis ici.
(Nouveau silence.)
LE DUC.
Vraiment c’était un être ?…
ROXANE.
Il fallait le connaître !
LE DUC.
Ah ! Il fallait ?… Je l’ai trop peu connu,
peut-être !
… Et son dernier billet, sur votre cœur, toujours ?
ROXANE.
Comme un doux scapulaire, il pend à ce velours.
LE DUC.
Même mort, vous l’aimez ?
ROXANE.
Quelquefois il me semble
Qu’il n’est mort qu’à demi, que nos cœurs sont ensemble,
Et que son amour flotte, autour de moi, vivant !
LE DUC, après un silence
encore.
Est-ce que Cyrano vient vous voir ?
ROXANE.
Oui, souvent.
– Ce vieil ami, pour moi, remplace les gazettes.
Il vient ; c’est régulier ; sous cet arbre où vous
êtes
On place son fauteuil, s’il fait beau ; je l’attends
En brodant ; l’heure sonne ; au dernier coup,
j’entends
– Car je ne tourne plus même le front ! – sa canne
Descendre le perron ; il s’assied ; il ricane
De ma tapisserie éternelle ; il me fait
La chronique de la semaine, et…
(Le Bret paraît sur le
perron.)
Tiens, Le Bret !
(Le Bret descend.)
Comment va notre ami ?
LE BRET.
Mal.
LE DUC.
Oh !
ROXANE, au duc.
Il exagère !
LE BRET.
Tout ce que j’ai prédit : l’abandon, la misère !…
Ses épîtres lui font des ennemis nouveaux !
Il attaque les faux nobles, les faux dévots,
Les faux braves, les plagiaires, – tout le monde.
ROXANE.
Mais son épée inspire une terreur profonde.
On ne viendra jamais à bout de lui.
LE DUC, hochant la tête.
Qui sait ?
LE BRET.
Ce que je crains, ce n’est pas les attaques, c’est
La solitude, la famine, c’est Décembre
Entrant à pas de loup dans son obscure chambre.
Voilà les spadassins qui plutôt le tueront !
– Il serre chaque jour, d’un cran, son ceinturon.
Son pauvre nez a pris des tons de vieil ivoire.
Il n’a plus qu’un petit habit de serge noire.
LE DUC.
Ah ! celui-là n’est pas parvenu ! – C’est égal,
Ne le plaignez pas trop.
LE BRET, avec un sourire
amer.
Monsieur le maréchal !…
LE DUC.
Ne le plaignez pas trop : il a vécu sans pactes,
Libre dans sa pensée autant que dans ses actes.
LE BRET, de même.
Monsieur le duc !…
LE DUC, hautainement.
Je sais, oui : j’ai tout ;
il n’a rien…
Mais je lui serrerais bien volontiers la main.
(Saluant Roxane.)
Adieu.
ROXANE.
Je vous conduis.
(Le duc salue Le Bret et se dirige avec Roxane vers le
perron.)
LE DUC, s’arrêtant, tandis
qu’elle monte.
Oui, parfois, je l’envie.
– Voyez-vous, lorsqu’on a trop réussi sa vie,
On sent, – n’ayant rien fait, mon Dieu, de vraiment
mal ! –
Mille petits dégoûts de soi, dont le total
Ne fait pas un remords, mais une gêne obscure ;
Et les manteaux de duc traînent dans leur fourrure,
Pendant que des grandeurs on monte les degrés,
Un bruit d’illusions sèches et de regrets,
Comme, quand vous montez lentement vers ces portes,
Votre robe de deuil traîne des feuilles mortes.
ROXANE, ironique.
Vous voilà bien rêveur ?…
LE DUC.
Eh ! oui !
(Au moment de sortir,
brusquement.)
Monsieur Le Bret !
(À Roxane.)
Vous permettez ? Un mot.
(Il va à Le Bret, et à
mi-voix.)
C’est vrai : nul n’oserait
Attaquer votre ami ; mais beaucoup l’ont en
haine ;
Et quelqu’un me disait, hier, au jeu, chez la Reine.
« Ce Cyrano pourrait mourir d’un accident. »
LE BRET.
Ah ?
LE DUC.
Oui. Qu’il sorte peu. Qu’il soit
prudent.
LE BRET, levant les bras au
ciel.
Prudent !
Il va venir. Je vais l’avertir. Oui, mais !…
ROXANE, qui est restée sur le
perron, à une sœur qui s’avance vers elle.
Qu’est-ce ?
LA SŒUR.
Ragueneau veut vous voir, Madame.
ROXANE.
Qu’on le laisse
Entrer.
(Au duc et à Le Bret.)
Il vient crier misère. Étant un
jour
Parti pour être auteur, il devint tour à tour
Chantre…
LE BRET.
Étuviste…
ROXANE.
Acteur…
LE BRET.
Bedeau…
ROXANE.
Perruquier…
LE BRET.
Maître
De théorbe…
ROXANE.
Aujourd’hui, que pourrait-il bien
être ?
RAGUENEAU, entrant
précipitamment.
Ah ! Madame !
(Il aperçoit Le Bret.)
Monsieur !
ROXANE, souriant.
Racontez vos malheurs
À Le Bret. Je reviens.
RAGUENEAU.
Mais, Madame…
(Roxane sort sans l’écouter, avec le duc. Il redescend vers
Le Bret.)
Chapitre 54
Cyrano de Bergerac
Scène III
Le Bret, Ragueneau.
RAGUENEAU.
D’ailleurs,
Puisque vous êtes là, j’aime mieux qu’elle ignore !
– J’allais voir votre ami tantôt. J’étais encore
À vingt pas de chez lui… quand je le vois de loin,
Qui sort. Je veux le joindre. Il va tourner le coin
De la rue… et je cours… lorsque d’une fenêtre
Sous laquelle il passait – est-ce un hasard ?…
peut-être ! –
Un laquais laisse choir une pièce de bois.
LE BRET.
Les lâches !… Cyrano !
RAGUENEAU.
J’arrive et je le vois…
LE BRET.
C’est affreux !
RAGUENEAU.
Notre ami, Monsieur, notre poète,
Je le vois, là, par terre, un grand trou dans la tête !
LE BRET.
Il est mort ?
RAGUENEAU.
Non ! mais… Dieu ! je l’ai
porté chez lui.
Dans sa chambre… Ah ! sa chambre ! il faut voir ce
réduit !
LE BRET.
Il souffre ?
RAGUENEAU.
Non, Monsieur, il est sans
connaissance.
LE BRET.
Un médecin ?
RAGUENEAU.
Il en vint un par complaisance.
LE BRET.
Mon pauvre Cyrano ! – Ne disons pas cela
Tout d’un coup à Roxane ! – Et ce docteur ?
RAGUENEAU.
Il a
Parlé, – je ne sais plus, – de fièvre, de méninges !…
Ah ! si vous le voyiez – la tête dans des
linges !…
Courons vite ! – Il n’y a personne à son
chevet ! –
C’est qu’il pourrait mourir, Monsieur, s’il se levait !
LE BRET, l’entraînant vers la
droite.
Passons par là ! Viens, c’est plus court ! Par la
chapelle !
ROXANE, paraissant sur le perron
et voyant Le Bret s’éloigner par la colonnade qui mène à la petite
porte de la chapelle.
Monsieur Le Bret !
(Le Bret et Ragueneau se sauvent
sans répondre.)
Le Bret s’en va quand on
l’appelle ?
C’est quelque histoire encor de ce bon Ragueneau !
(Elle descend le perron.)
Chapitre 55
Cyrano de Bergerac
Scène IV
Roxane seule, puis deux Sœurs, un
instant.
ROXANE.
Ah ! que ce dernier jour de septembre est donc
beau !
Ma tristesse sourit. Elle qu’Avril offusque,
Se laisse décider par l’automne, moins brusque.
(Elle s’assied à son métier. Deux sœurs sortent de la maison
et apportent un grand fauteuil sous l’arbre.)
Ah ! voici le fauteuil classique où vient s’asseoir
Mon vieil ami !
SŒUR MARTHE.
Mais c’est le meilleur du
parloir !
ROXANE.
Merci, ma sœur.
(Les sœurs s’éloignent.)
Il va venir.
(Elle s’installe. On entend sonner
l’heure.)
Là… l’heure sonne.
– Mes écheveaux ! – L’heure a sonné ? Ceci
m’étonne !
Serait-il en retard pour la première fois ?
La sœur tourière doit – mon dé ?… là, je le
vois ! –
L’exhorter à la pénitence.
(Un temps.)
Elle l’exhorte !
– Il ne peut plus tarder. – Tiens ! une feuille
morte ! –
(Elle repousse du doigt la feuille tombée sur son
métier.)
D’ailleurs, rien ne pourrait. – Mes ciseaux ?… dans mon
sac ! –
L’empêcher de venir !
UNE SŒUR, paraissant sur le
perron.
Monsieur de Bergerac.
Chapitre 56
Cyrano de Bergerac
Scène V
Roxane, Cyrano et, un moment,
sœur Marthe.
ROXANE, sans se
retourner.
Qu’est-ce que je disais ?…
(Et elle brode. Cyrano, très pâle, le feutre enfoncé sur les
yeux, paraît. La sœur qui l’a introduit rentre. Il se met à
descendre le perron lentement, avec un effort visible pour se tenir
debout, et en s’appuyant sur sa canne. Roxane travaille à sa
tapisserie.)
Ah ! ces teintes fanées…
Comment les rassortir ?
(À Cyrano, sur un ton d’amicale
gronderie.)
Depuis quatorze années,
Pour la première fois, en retard !
CYRANO, qui est parvenu au
fauteuil et s’est assis, d’une voix gaie contrastant avec son
visage.
Oui, c’est fou !
J’enrage. Je fus mis en retard, vertuchou !…
ROXANE.
Par ?…
CYRANO.
Par une visite assez inopportune.
ROXANE, distraite,
travaillant.
Ah ! oui ! quelque fâcheux ?
CYRANO.
Cousine, c’était une
Fâcheuse.
ROXANE.
Vous l’avez renvoyée ?
CYRANO.
Oui, j’ai dit.
Excusez-moi, mais c’est aujourd’hui samedi,
Jour où je dois me rendre en certaine demeure ;
Rien ne m’y fait manquer : repassez dans une
heure !
ROXANE, légèrement.
Eh bien ! cette personne attendra pour vous voir.
Je ne vous laisse pas partir avant ce soir.
CYRANO, avec douceur.
Peut-être un peu plus tôt faudra-t-il que je parte.
(Il ferme les yeux et se tait un instant. Sœur Marthe
traverse le parc de la chapelle au perron. Roxane l’aperçoit, lui
fait un petit signe de tête.)
ROXANE, à Cyrano.
Vous ne taquinez pas sœur Marthe ?
CYRANO, vivement, ouvrant les
yeux.
Si !
(Avec une grosse voix
comique.)
Sœur Marthe !
Approchez !
(La sœur glisse vers
lui.)
Ha ! ha ! ha ! Beaux
yeux toujours baissés !
SŒUR MARTHE, levant les yeux en
souriant.
Mais…
(Elle voit sa figure et fait un
geste d’étonnement.)
Oh !
CYRANO, bas, lui montrant
Roxane.
Chut ! Ce n’est
rien ! –
(D’une voix fanfaronne.
Haut.)
Hier, j’ai fait gras.
SŒUR MARTHE.
Je sais.
(À part.)
C’est pour cela qu’il est si pâle !
(Vite et bas.)
Au réfectoire
Vous viendrez tout à l’heure, et je vous ferai boire
Un grand bol de bouillon… Vous viendrez ?
CYRANO.
Oui, oui, oui.
SŒUR MARTHE.
Ah ! vous êtes un peu raisonnable, aujourd’hui !
ROXANE, qui les entend
chuchoter.
Elle essaye de vous convertir ?
SŒUR MARTHE.
Je m’en garde !
CYRANO.
Tiens, c’est vrai ! Vous toujours si saintement
bavarde,
Vous ne me prêchez pas ? c’est étonnant, ceci !…
(Avec une fureur bouffonne.)
Sabre de bois ! Je veux vous étonner aussi !
Tenez, je vous permets…
(Il a l’air de chercher une bonne taquinerie, et de la
trouver.)
Ah ! la chose est
nouvelle ?…
De… de prier pour moi, ce soir, à la chapelle.
ROXANE.
Oh ! oh !
CYRANO, riant.
Sœur Marthe est dans la
stupéfaction !
SŒUR MARTHE, doucement.
Je n’ai pas attendu votre permission.
(Elle rentre.)
CYRANO, revenant à Roxane,
penchée sur son métier.
Du diable si je peux jamais, tapisserie,
Voir ta fin !
ROXANE.
J’attendais cette plaisanterie.
(À ce moment, un peu de brise fait
tomber les feuilles.)
CYRANO.
Les feuilles !
ROXANE, levant la tête, et
regardant au loin, dans les allées.
Elles sont d’un blond vénitien.
Regardez-les tomber.
CYRANO.
Comme elles tombent bien !
Dans ce trajet si court de la branche à la terre,
Comme elles savent mettre une beauté dernière,
Et malgré leur terreur de pourrir sur le sol,
Veulent que cette chute ait la grâce d’un vol !
ROXANE.
Mélancolique, vous ?
CYRANO, se reprenant.
Mais pas du tout, Roxane !
ROXANE.
Allons, laissez tomber les feuilles de platane…
Et racontez un peu ce qu’il y a de neuf.
Ma gazette ?
CYRANO.
Voici !
ROXANE.
Ah !
CYRANO, de plus en plus pâle, et
luttant contre la douleur.
Samedi, dix-neuf.
Ayant mangé huit fois du raisiné de Cette,
Le Roi fut pris de fièvre ; à deux coups de lancette
Son mal fut condamné pour lèse-majesté,
Et cet auguste pouls n’a plus fébricité !
Au grand bal, chez la reine, on a brûlé, dimanche,
Sept cent soixante-trois flambeaux de cire blanche ;
Nos troupes ont battu, dit-on, Jean l’Autrichien ;
On a pendu quatre sorciers ; le petit chien
De madame d’Athis a dû prendre un clystère…
ROXANE.
Monsieur de Bergerac, voulez-vous bien vous taire !
CYRANO.
Lundi… rien. Lygdamire a changé d’amant.
ROXANE.
Oh !
CYRANO, dont le visage s’altère
de plus en plus.
Mardi, toute la cour est à Fontainebleau.
Mercredi, la Montglat dit au comte de Fiesque.
Non ! Jeudi : Mancini, reine de France, – ou
presque !
Le vingt-cinq, la Montglat à de Fiesque dit :
Oui ;
Et samedi, vingt-six…
(Il ferme les yeux. Sa tête
tombe. Silence.)
ROXANE, surprise de ne plus rien
entendre, se retourne, le regarde, et se levant effrayée.
Il est évanoui ?
(Elle court vers lui en criant.)
Cyrano !
CYRANO, rouvrant les yeux, d’une
voix vague.
Qu’est-ce ?… Quoi ?…
(Il voit Roxane penchée sur lui et, vivement, assurant son
chapeau sur sa tête et reculant avec effroi dans son
fauteuil.)
Non ! non ! je vous
assure,
Ce n’est rien. Laissez-moi !
ROXANE.
Pourtant…
CYRANO.
C’est ma blessure
D’Arras… qui… quelquefois… vous savez…
ROXANE.
Pauvre ami !
CYRANO.
Mais ce n’est rien. Cela va finir.
(Il sourit avec effort.)
C’est fini.
ROXANE, debout près de
lui.
Chacun de nous a sa blessure : j’ai la mienne.
Toujours vive, elle est là, cette blessure ancienne,
(Elle met la main sur sa poitrine.)
Elle est là, sous la lettre au papier jaunissant
Où l’on peut voir encor des larmes et du sang !
(Le crépuscule commence à venir.)
CYRANO.
Sa lettre !… N’aviez-vous pas dit qu’un jour,
peut-être,
Vous me la feriez lire ?
ROXANE.
Ah ! vous voulez ?… Sa
lettre ?
CYRANO.
Oui… Je veux… Aujourd’hui…
ROXANE, lui donnant le sachet
pendu à son cou.
Tenez !
CYRANO, le prenant.
Je peux ouvrir ?
ROXANE.
Ouvrez… lisez !…
(Elle revient à son métier, le
replie, range ses laines.)
CYRANO, lisant.
« Roxane, adieu, je vais
mourir !… »
ROXANE, s’arrêtant,
étonnée.
Tout haut ?
CYRANO, lisant.
« C’est pour ce soir, je
crois, ma bien-aimée !
« J’ai l’âme lourde encor d’amour inexprimée,
« Et je meurs ! jamais plus, jamais mes yeux
grisés,
« Mes regards dont c’était… »
ROXANE.
Comme vous la lisez,
Sa lettre !
CYRANO, continuant.
« … dont c’était les
frémissantes fêtes,
« Ne baiseront au vol les gestes que vous
faites ;
« J’en revois un petit qui vous est familier
« Pour toucher votre front, et je voudrais
crier… »
ROXANE, troublée.
Comme vous la lisez, – cette lettre !
(La nuit vient
insensiblement.)
CYRANO.
« Et je crie.
« Adieu !… »
ROXANE.
Vous la lisez…
CYRANO.
« Ma chère, ma
chérie,
« Mon trésor… »
ROXANE, rêveuse.
D’une voix…
CYRANO.
« Mon
amour !… »
ROXANE.
D’une voix…
(Elle tressaille.)
Mais… que je n’entends pas pour la première fois !
(Elle s’approche tout doucement, sans qu’il s’en aperçoive,
passe derrière le fauteuil, se penche sans bruit, regarde la
lettre. – L’ombre augmente.)
CYRANO.
« Mon cœur ne vous quitta jamais une seconde,
« Et je suis et serai jusque dans l’autre
monde
« Celui qui vous aima sans mesure,
celui… »
ROXANE, lui posant la main sur
l’épaule.
Comment pouvez-vous lire à présent ? Il fait nuit.
(Il tressaille, se retourne, la voit là tout près, fait un
geste d’effroi, baisse la tête. Un long silence. Puis, dans l’ombre
complètement venue, elle dit avec lenteur, joignant les
mains.)
Et pendant quatorze ans, il a joué ce rôle
D’être le vieil ami qui vient pour être drôle !
CYRANO.
Roxane !
ROXANE.
C’était vous.
CYRANO.
Non, non, Roxane, non !
ROXANE.
J’aurais dû deviner quand il disait mon nom !
CYRANO.
Non ! ce n’était pas moi !
ROXANE.
C’était vous !
CYRANO.
Je vous jure…
ROXANE.
J’aperçois toute la généreuse imposture.
Les lettres, c’était vous…
CYRANO.
Non !
ROXANE.
Les mots chers et fous,
C’était vous…
CYRANO.
Non !
ROXANE.
La voix dans la nuit, c’était
vous !
CYRANO.
Je vous jure que non !
ROXANE.
L’âme, c’était la vôtre !
CYRANO.
Je ne vous aimais pas.
ROXANE.
Vous m’aimiez !
CYRANO, se débattant.
C’était l’autre !
ROXANE.
Vous m’aimiez !
CYRANO, d’une voix qui
faiblit.
Non !
ROXANE.
Déjà vous le dites plus bas !
CYRANO.
Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas !
ROXANE.
Ah ! que de choses qui sont mortes… qui sont
nées !
– Pourquoi vous être tu pendant quatorze années,
Puisque sur cette lettre où, lui, n’était pour rien,
Ces pleurs étaient de vous ?
CYRANO, lui tendant la
lettre.
Ce sang était le sien.
ROXANE.
Alors pourquoi laisser ce sublime silence
Se briser aujourd’hui ?
CYRANO.
Pourquoi ?…
(Le Bret et Ragueneau entrent en
courant.)
Chapitre 57
Cyrano de Bergerac
Scène VI
Les mêmes, Le Bret et
Ragueneau.
LE BRET.
Quelle imprudence !
Ah ! j’en étais bien sûr ! il est là !
CYRANO, souriant et se
redressant.
Tiens, parbleu !
LE BRET.
Il s’est tué, Madame, en se levant !
ROXANE.
Grand Dieu !
Mais tout à l’heure alors… cette faiblesse ?…
cette ?…
CYRANO.
C’est vrai ! je n’avais pas terminé ma gazette.
… Et samedi, vingt-six, une heure avant dîné,
Monsieur de Bergerac est mort assassiné.
(Il se découvre ; on voit sa
tête entourée de linges.)
ROXANE.
Que dit-il ? – Cyrano ! – Sa tête
enveloppée !…
Ah ! que vous a-t-on fait ? Pourquoi ?
CYRANO.
« D’un coup d’épée,
Frappé par un héros, tomber la pointe au cœur ! »…
– Oui, je disais cela !… Le destin est
railleur !…
Et voilà que je suis tué dans une embûche,
Par derrière, par un laquais, d’un coup de bûche !
C’est très bien. J’aurai tout manqué, même ma mort.
RAGUENEAU.
Ah ! Monsieur !…
CYRANO.
Ragueneau, ne pleure pas si
fort !…
(Il lui tend la main.)
Qu’est-ce que tu deviens, maintenant, mon confrère ?
RAGUENEAU, à travers ses
larmes.
Je suis moucheur de… de… chandelles, chez Molière.
CYRANO.
Molière !
RAGUENEAU.
Mais je veux le quitter, dès
demain ;
Oui, je suis indigné !… Hier, on jouait
Scapin,
Et j’ai vu qu’il vous a pris une scène !
LE BRET.
Entière !
RAGUENEAU.
Oui, Monsieur, le fameux : « Que Diable allait-il
faire ?… »
LE BRET, furieux.
Molière te l’a pris !
CYRANO.
Chut ! chut ! Il a bien
fait !…
(À Ragueneau.)
La scène, n’est-ce pas, produit beaucoup d’effet ?
RAGUENEAU, sanglotant.
Ah ! Monsieur, on riait ! on riait !
CYRANO.
Oui, ma vie
Ce fut d’être celui qui souffle – et qu’on oublie !
(À Roxane.)
Vous souvient-il du soir où Christian vous parla
Sous le balcon ? Eh bien ! toute ma vie est là.
Pendant que je restais en bas, dans l’ombre noire,
D’autres montaient cueillir le baiser de la gloire !
C’est justice, et j’approuve au seuil de mon tombeau.
Molière a du génie et Christian était beau !
(À ce moment, la cloche de la chapelle ayant tinté, on voit
tout au fond, dans l’allée, les religieuses se rendant à
l’office.)
Qu’elles aillent prier puisque leur cloche sonne !
ROXANE, se relevant pour
appeler.
Ma sœur ! ma sœur !
CYRANO, la retenant.
Non ! non ! n’allez chercher
personne :
Quand vous reviendriez, je ne serais plus là.
(Les religieuses sont entrées dans la chapelle, on entend
l’orgue.)
Il me manquait un peu d’harmonie… en voilà.
ROXANE.
Je vous aime, vivez !
CYRANO.
Non ! car c’est dans le conte
Que lorsqu’on dit : Je t’aime ! au prince plein de
honte,
Il sent sa laideur fondre à ces mots de soleil…
Mais tu t’apercevrais que je reste pareil.
ROXANE.
J’ai fait votre malheur ! moi ! moi !
CYRANO.
Vous ?… au contraire !
J’ignorais la douceur féminine. Ma mère
Ne m’a pas trouvé beau. Je n’ai pas eu de sœur.
Plus tard, j’ai redouté l’amante à l’œil moqueur.
Je vous dois d’avoir eu, tout au moins, une amie.
Grâce à vous une robe a passé dans ma vie.
LE BRET, lui montrant le clair de
lune qui descend à travers les branches.
Ton autre amie est là, qui vient te voir !
CYRANO, souriant à la
lune.
Je vois.
ROXANE.
Je n’aimais qu’un seul être et je le perds deux fois !
CYRANO.
Le Bret, je vais monter dans la lune opaline,
Sans qu’il faille inventer, aujourd’hui, de machine…
ROXANE.
Que dites-vous ?
CYRANO.
Mais oui, c’est là, je vous le
dis,
Que l’on va m’envoyer faire mon paradis
Plus d’une âme que j’aime y doit être exilée,
Et je retrouverai Socrate et Galilée !
LE BRET, se révoltant.
Non ! non ! C’est trop stupide à la fin, et c’est
trop
Injuste ! Un tel poète ! Un cœur si grand, si
haut !
Mourir ainsi !… Mourir !…
CYRANO.
Voilà Le Bret qui grogne !
LE BRET, fondant en
larmes.
Mon cher ami…
CYRANO, se soulevant, l’œil
égaré.
Ce sont les cadets de Gascogne…
– La masse élémentaire… Eh oui !… voilà le
hic…
LE BRET.
Sa science… dans son délire !
CYRANO.
Copernic
A dit…
ROXANE.
Oh !
CYRANO.
Mais aussi que diable allait-il
faire,
Mais que diable allait-il faire en cette galère ?…
Philosophe, physicien,
Rimeur, bretteur, musicien,
Et voyageur aérien,
Grand riposteur du tac au tac,
Amant aussi – pas pour son
bien ! –
Ci-gît Hercule-Savinien
De Cyrano de Bergerac
Qui fut tout, et qui ne fut rien.
… Mais je m’en vais, pardon, je ne peux faire attendre.
Vous voyez, le rayon de lune vient me prendre !
(Il est retombé assis, les pleurs de Roxane le rappellent à
la réalité, il la regarde, et caressant ses voiles.)
Je ne veux pas que vous pleuriez moins ce charmant,
Ce bon, ce beau Christian ; mais je veux seulement
Que lorsque le grand froid aura pris mes vertèbres,
Vous donniez un sens double à ces voiles funèbres,
Et que son deuil sur vous devienne un peu mon deuil.
ROXANE.
Je vous jure !…
CYRANO, est secoué d’un grand
frisson et se lève brusquement.
Pas là ! non ! pas dans ce
fauteuil !
(On veut s’élancer vers lui.)
– Ne me soutenez pas ! – Personne !
(Il va s’adosser à
l’arbre.)
Rien que l’arbre !
(Silence.)
Elle vient. Je me sens déjà botté de marbre,
– Ganté de plomb !
(Il se raidit.)
Oh ! mais !… puisqu’elle est
en chemin,
Je l’attendrai debout,
(Il tire l’épée.)
et l’épée à la main !
LE BRET.
Cyrano !
ROXANE, défaillante.
Cyrano !
(Tous reculent
épouvantés.)
CYRANO.
Je crois qu’elle regarde…
Qu’elle ose regarder mon nez, cette camarde !
(Il lève son épée.)
Que dites-vous ?… C’est inutile ?… Je le
sais !
Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès !
Non ! non ! c’est bien plus beau lorsque c’est
inutile !
– Qu’est-ce que c’est que tous ceux-là ? – Vous êtes
mille ?
Ah ! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis !
Le Mensonge ?
(Il frappe de son épée le
vide.)
Tiens, tiens ! – Ha !
ha ! les Compromis,
Les Préjugés, les Lâchetés !…
(Il frappe.)
Que je pactise ?
Jamais, jamais ! – Ah ! te voilà, toi, la
Sottise !
– Je sais bien qu’à la fin vous me mettrez à bas ;
N’importe : je me bats ! je me bats ! je me
bats !
(Il fait des moulinets immenses et
s’arrête haletant.)
Oui, vous m’arrachez tout, le laurier et la rose !
Arrachez ! Il y a malgré vous quelque chose
Que j’emporte, et ce soir, quand j’entrerai chez Dieu,
Mon salut balaiera largement le seuil bleu,
Quelque chose que sans un pli, sans une tache,
J’emporte malgré vous,
(Il s’élance l’épée
haute.)
et c’est…
(L’épée s’échappe de ses mains, il chancelle, tombe dans les
bras de Le Bret et de Ragueneau.)
ROXANE, se penchant sur lui et
lui baisant le front.
C’est ?…
CYRANO, rouvre les yeux, la
reconnaît et dit en souriant.
Mon panache.
RIDEAU.
Chapitre 58
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