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Essai

L’importance d’une pensée critique Par Anya Schiffrin et Joseph Stiglitz

par patoche · 12 mai 2026

3.0/5 · 1 avis

La mondialisation est devenue un sujet majeur de préoccupation dans les pays développés, comme dans les pays en développement. Les journalistes ne sont plus seulement chargés de « couvrir » ses principaux événements, comme les assemblées générales annuelles du FMI*, de la Banque mondiale ou les réunions de l’OMC*. Désormais, les voilà tenus d’interpréter ces rencontres, en les replaçant dans le cadre du débat plus général sur la mondialisation. L

Introduction La mondialisation est devenue un sujet majeur de préoccupation dans les pays développés, comme dans les pays en développement. Les journalistes ne sont plus seulement chargés de « couvrir » ses principaux événements, comme les assemblées générales annuelles du FMI*, de la Banque mondiale ou les réunions de l’OMC*. Désormais, les voilà tenus d’interpréter ces rencontres, en les replaçant dans le cadre du débat plus général sur la mondialisation. Le fait est que les médias ont contribué de manière importante à façonner l’évolution récente de la mondialisation. En mettant les grands accords commerciaux sous le feu des projecteurs, en particulier après les émeutes de Seattle, où devait être inauguré un nouveau round de négociations, en décembre 1999, les médias ont validé un grand nombre d’objections formulées à l’encontre de la mondialisation. Ils ont fourni l’élan nécessaire pour que le développement soit inscrit au coeur de ce nouveau round. La presse a tendance à se concentrer sur la mondialisation économique, c’est-à-dire sur l’intégration de plus en plus étroite des économies mondiales résultant de la réduction des coûts de communication et de transport, ainsi que de l’abaissement des barrières aux échanges de biens, de services et de capitaux partout dans le monde. Mais elle a d’autres dimensions essentielles : la propagation du savoir,des idées, de l’idéologie, de la culture, la croissance de la société civile. Ces dimensions représentent à la fois les plus grandes vertus et quelques-uns des plus grands vices de la mondialisation. Aux yeux de ses défenseurs, la mondialisation accroît les richesses et répand les valeurs démocratiques. Ses détracteurs, eux, s’inquiètent non seulement de la montée du chômage, mais aussi de la disparition des cultures locales. D’un côté, on explique que la mondialisation permet à tous les États de tirer les leçons des réussites et des échecs des autres pays. De l’autre, on dénonce l’imposition par les institutions internationales des mêmes politiques partout dans le monde, que ces dernières soient, ou non, adaptées à la situation. On s’inquiète du manque de connaissances de ces institutions, connaissances pourtant indispensables à la mise en place de politiques ad hoc. Les remèdes apportés aux crises économiques sont souvent les mêmes, que ces crises surviennent en Amérique latine – un sous-continent qui a une longue histoire de déficits budgétaires et de politique monétaire inflationniste -, ou en Asie du sud-est - où les gouvernements ont des excédents budgétaires et où l’inflation* n’a pas constitué un problème. On ne tient pas non plus compte du haut niveau de la dette privée*. On recommande à tous les pays en proie à des difficultés économiques d’adopter la même politique de rigueur budgétaire et d’augmentation des taux d’intérêt. Nombre d’États bénéficiant de l’aide du FMI* et de la Banque mondiale reçoivent ce type de conseils, censés leur permettre d’intégrer l’économie mondiale par une politique de libéralisation du com- merce ou par un programme de privatisations, qui peut conduire à la prise de contrôle d’entreprises locales par des groupes étrangers. Parce que ces recommandations ne sont pas toujours adaptées aux besoins des pays concernés, et qu’elles ne tiennent souvent aucun compte des contextes sociaux et politiques, elles se soldent généralement par des échecs, ce qui ne manque pas de générer de très fortes oppositions. Des manifestations contre la réduction des subventions à l’agriculture ont éclaté dans de nombreux pays et la défiance contre la prise de contrôle des économies nationales par des sociétés étrangères ne cesse de croître. Née dans les économies en développement, où elle existe depuis longtemps, l’opposition a gagné le monde développé. Elle est elle-même devenue globale. Le mouvement altermondialiste a pris une dimension planétaire. Aujourd’hui, les politiques économiques nationales ont un impact international. C’est particulièrement vrai des politiques des pays développés. Les subventions versées aux agriculteurs américains ou européens réduisent, par exemple, les capacités d’exportation des pays africains. En allouant 4 milliards de dollars d’aides à la culture du coton, les États-Unis voulaient simplement donner un coup de pouce à leurs 25 000 producteurs de coton, pour la plupart aisés. Mais cette mesure a eu comme conséquence inattendue d’abaisser encore un peu plus le niveau de vie des 10 millions de cultivateurs de coton africains qui se trouvaient, pour la plupart, déjà réduits à la subsistance. Cetteanalyse vaut aussi, parfois, pour les pays en développement. Lorsque le Vietnam a décidé de gonfler ses exportations de café, le succès a été tel que les prix ont baissé partout dans le monde, provoquant des difficultés économiques au Brésil, en Colombie et en Amérique centrale. L’action des institutions économiques internationales, telles que le FMI*, la Banque mondiale et l’OMC*, a des effets profonds sur les économies locales, qui ne sont pas toujours ceux qu’on escomptait. Adhérer à l’OMC* peut exposer les industries à la concurrence étrangère et provoquer des suppressions d’emplois. Le régime de la propriété intellectuelle adopté lors du round de négociations qui s’est terminé en 1994, l’Uruguay round, était supposé encourager l’innovation. Mais il a provoqué une hausse des prix des médicaments qui a privé une grande partie de l’humanité des soins nécessaires à sa survie. Et il a encouragé la « biopiraterie », c’est-à-dire le brevetage des médecines et des aliments traditionnels par les multinationales occidentales. L’un des cas les plus fameux - ou les plus odieux - de « biopiraterie » a été la tentative de brevetage du riz Basmati par une société texane. Autre exemple de ces politiques : dans les années 1990, le FMI* a demandé aux pays en développement d’ouvrir leurs marchés financiers aux flux de capitaux à court terme*, pour améliorer l’efficacité de leurs économies. Mais cette ouverture a rendu ces pays vulnérables aux flux de capitaux spéculatifs, qui entrent et sortent du pays, en misant sur l’évolution à court terme des taux de change. Résultat : l’insta-bilité de l’économie mondiale a encore été accrue. Il est important que les journalistes économiques et financiers le comprennent : l’opposition à la mondialisation n’est pas, dans la majorité des cas, une opposition à la mondialisation elle-même, mais à la façon dont cette dernière a été conduite et, en particulier, à la volonté d’imposer aux pays en développement un certain nombre d’idées. Après la fin de la Guerre froide, des idéologies telles que celle du Consensus de Washington* ont essaimé sur la planète. Ces idéologies défendent « l’intégrisme de marché », c’est-à-dire la croyance que les marchés s’autorégulent et que les gouvernements doivent, donc, contribuer de manière minimale à leur fonctionnement. Elles conseillent aux États de se concentrer sur la libéralisation, la privatisation et la stabilisation. Ce qui suppose, en général, de maintenir l’inflation* à son niveau le plus bas, même au détriment de la croissance. La mondialisation a également répandu l’idée d’un « capitalisme global », qui tient la globalisation économique et la domination des multinationales pour des phénomènes inévitables et bénéfiques, avec lesquels les pays vont devoir apprendre à vivre. Cela a, en retour, nourri l’expansion du mouvement altermondialiste. Le mouvement altermondialiste ne cherche pas seulement à savoir quelles décisions ont été prises par les institutions économiques internationales, mais comment elles ont été prises. Il explique que ces institutions ne sont ni démocratiques, ni transparentes, et qu’elles fonctionnent sous la coupe des pays industrialisés les plus avancés, en particulier des États-Unis. L’opposition entre « unalitéralisme » et« multilatéralisme », si souvent présente dans les débats sur la mondialisation économique, est depuis peu devenue centrale dans d’autres discussions internationales, comme celles sur le Protocole de Kyoto sur le réchauffement climatique, sur la Cour pénale internationale (CPI) ou, plus récemment, sur la guerre en Irak. Les informations économiques locales sont devenues globales, ce qui confère une responsabilité supplémentaire aux journalistes. Il ne leur suffit plus de bien connaître les entreprises nationales. Ils doivent se tenir au courant des tendances des secteurs dans lesquels opèrent ces entreprises, au niveau mondial. Ils ne peuvent plus écrire sur les conditions de travail à Djakarta ou à Hanoï, par exemple, sans s’informer sur les boycotts organisés contre Nike aux ÉtatsUnis et en Europe. Ils ne peuvent plus couvrir une privatisation ou une crise bancaire dans leur pays, sans connaître les événements de même nature qui se sont produits à l’étranger. Les comparaisons internationales jouent, désormais, un rôle central dans les débats économiques. Nous sommes allés à la rencontre des journalistes partout dans le monde et nous en avons tiré deux constats. D’abord, ils sont le plus souvent, avec des exceptions notables, mal préparés à traiter les problèmes économiques complexes auxquels leurs pays sont confrontés. Ensuite, il leur manque des informations sur les mutations qui se sont produites à l’étranger, et sur les différentes interprétations qui ont pu en être données. En Équateur, le gouvernement envisageait de privatiser son électricité, et les journalistes que nous avons croisés n’avaient jamais couvert de privatisation. Nous sommes retombés sur le même problème, quelques mois plus tard, en Bulgarie, qui s’apprêtait, elle aussi, à privatiser le secteur de l’électricité. Les journalistes bulgares ne savaient rien du sujet et ils ignoraient que le même débat avait eu lieu en Équateur. Leur gouvernement venait, par ailleurs, de restructurer la dette étrangère et ils n’avaient aucune idée des conséquences que cette mesure pouvait avoir. La Russie avait restructuré sa dette juste avant la crise de 1998, sur les conseils des mêmes experts, et ils redoutaient naturellement que l’Histoire ne se répète. En Turquie, pays assailli par les crises financières, les journalistes nous ont interrogés sur les crises de la dette en Argentine et au Brésil. Au Brésil, ils voulaient connaître les secrets de la réussite économique coréenne et les leçons à en tirer. En Moldavie, l’un des pays les plus pauvres de l’ancien bloc de l’Est, qui avait vu son revenu national chuter de 75 % depuis son passage à l’économie de marché, la plupart des maigres fonds publics étaient sacrifiés au remboursement de la dette étrangère. Le pays se trouvait au bord de la cessation de paiements, ou d’une restructuration de sa dette. Ces mesures précipiteraient-elles le déclin du pays ou annonceraient-elles un renouveau économique, comme en Argentine et en Russie ? Ce manque d’information nuit à une bonne couverture des événements. Les journalistes économiques et financiers sont particulièrement vulnérables, parce que les articles qu’ils écrivent sont très techniques. Ils exigent un très haut niveau de connaissances. Les journalistes se tournent, naturellement, vers la plus proche source d’information disponible. Etils rapportent, parfois, ce qu’ils ont appris sans aucun recul, en ne réalisant pas à quel point leur propos est biaisé. Quand ils doivent rendre un article dans l’urgence et qu’ils écrivent sur un sujet qui ne leur est pas familier, il est très tentant pour eux d’utiliser le dernier communiqué de presse qu’ils ont reçu et de le répéter verbatim. Ils traitent trop souvent les communiqués de presse comme des faits et non comme des prises de position. Le problème, c’est que ceux qui dépensent de l’argent dans la communication ont généralement une bonne raison de le faire. Ils cherchent à convaincre les autres des positions qu’ils défendent. Les institutions économiques internationales disposent de services de communication très compétents, dotés de moyens très importants. Si elles veulent pousser un pays à privatiser sa distribution d’eau, elles expliqueront, par exemple, que cette mesure permettra d’accroître l’investissement et de développer l’accès à l’eau potable. Elles passeront sous silence l’énorme opposition qu’a soulevée la privatisation de ce secteur dans d’autres pays. Et si ce point est soulevé lors d’une conférence de presse, soit elles nieront cette opposition, soit elles expliqueront à quelle point cette opposition était infondée. Elles tairont les problèmes. Elles ne parleront pas de l’accroissement des prix du marché, qui prive d’eau potable de nombreux ménages. Elles ne parleront pas de la renégociation unilatérale des contrats. Pour emporter le marché, le concessionnaire étranger accepte des termes particulièrement défavorables. Par la suite, il insiste auprès du gouvernement local – souvent avec l’appui de son propre gouvernement – pour imposer de nouveauxtermes. Si, en revanche, il réalise des profits importants, il s’oppose fortement à toute tentative de renégociation par le gouvernement local. Le scénario est identique, et a les mêmes conséquences, lorsque le secteur de l’électricité est privatisé. Les entreprises qui décrochent ce type de marchés disposent, elles aussi, de services de communication très efficaces et très bien financés, pour rallier l’opinion à leur cause. En septembre 1997, à Hong Kong, le FMI* a tenté de modifier sa charte pour se donner la possibilité d’imposer la libéralisation des marchés de capitaux partout dans le monde il utilisait déjà depuis longtemps son emprise économique pour « encourager » les bénéficiaires de ses aides à le faire. Il a expliqué que la libéralisation des marchés de capitaux favoriserait la croissance et la stabilité. Il a obtenu le soutien des compagnies financières occidentales, qui espéraient tirer profit de cette politique d’ouverture de nouveaux marchés dans les pays en développement. Nombre d’articles et d’éditoriaux, publiés dans les principaux titres de la presse financière occidentale, conservatrice et étroitement liée la communauté financière, ont soutenu cette mesure. Les autres journalistes, partout dans le monde, ont eu l’impression qu’il existait un consensus sur le sujet et que seule une poignée de politiciens « arriérés » pouvait s’opposer à cette libéralisation, parce qu’ils ne comprenaient rien à l’économie. Beaucoup de journalistes bien intentionnés, soucieux d’aider leur pays à se développer, ont pris fait et cause pour la « réforme ». Si le FMI* et la Banque mondiale étaient à l’avant-garde de ce mouvement, si elles prônaient la libéralisation des marchés de capitaux avec autant d’insistance, c’est bien que cette réforme devait être importante et qu’elle conduirait au succès. Ces journalistes n’avaient pas eu vent des études conduites par les chercheurs de la Banque mondiale sur la centaine de crises survenues au cours des trente années précédentes, et qui révélaient que l’un des facteurs les plus importants de ces crises avait été une libéralisation prématurée, excessive et trop rapide des marchés de capitaux. Ils ignoraient également que des travaux universitaires avaient démontré que la libéralisation des marchés de capitaux n’améliorait en aucune façon la croissance. Les spécialistes à l’origine de ces études n’en avaient fait part qu’à d’autres spécialistes. Ils n’avaient pas à leur disposition un service de presse capable de communiquer leurs découvertes au grand public. Il a fallu attendre encore cinq ans pour que le FMI* accepte de publier une étude admettant que la libéralisation des marchés de capitaux ne favorisait ni la croissance, ni la stabilité, et pour que le magazine The Economist revoie sa position sur le sujet. Si les journalistes avaient été bien informés, ils auraient pu présenter les différents arguments du débat beaucoup plus tôt. Les gouvernements auraient pu adopter des politiques différentes et quelques-uns des pays qui, par la suite, ont connu des crises, des récessions et des dépressions graves, auraient peut-être été épargnés. Parfois, les ONG tentent de fournir une contre-information. Mais elles sont, en général, loin d’avoir les moyens des multinationales ou des institutions financières internationaleset il arrive que, dans leur zèle, la passion l’emporte sur la pertinence. Quant aux journalistes, ils sont rarement en position de faire plus que de rapporter leurs analyses et ils ne sont pas en mesure d’éclairer le débat. La partialité des principales sources d’information disponibles n’est pas le seul problème qui se pose aux journalistes économiques ou financiers. Le chauvinisme en est un autre. Les médias américains traitent souvent avec condescendance les économies des autres pays et ils leur donnent fréquemment des leçons sur la nécessité de restructurer leur marché du travail. Le traitement des activités d’Enron en Inde par la presse américaine a, pour l’essentiel, consisté à dire que l’Inde avait de la chance d’accueillir les investissements d’Enron. La plupart des journalistes ne sont pas étonnés que les prix pratiqués par la centrale électrique de Dabhol, dans l’État du Maharashtra, fussent aussi élevés, ni que le gouvernement indien assumât la majeure partie des risques. Ils sont, logiquement, passés à côté de la réalité : les manifestations contre l’usine se sont multipliées et elles ont débouché sur la rupture du contrat. Le chauvinisme des médias occidentaux est souvent un problème pour les journalistes des pays les moins avancés. Les articles publiés dans les autres médias constituent, en effet, pour eux des sources majeures d’information. Leurs homologues des pays développés disposent de plus grandes ressources, ce qui leur permet de fournir une information en apparence plus complète et plus approfondie. La tentation est grande pour les journalistes des pays en développementde reproduire cette information, sans distinguer la partialité des points de vue qu’elle véhicule. Alors même que, en réalité, ils obtiennent souvent leurs informations aux mêmes sources que les journalistes occidentaux : les institutions financières internationales, par exemple. La couverture de la crise en Argentine est une bonne illustration de cette problématique. Selon le FMI* et les banques occidentales, qui redoutaient pour eux-mêmes les conséquences d’une dévaluation* du peso argentin ou d’un défaut de paiement des obligations d’État argentines*, le responsable de la crise était tout trouvé : un gouvernement corrompu et dépensier. Peu de journalistes ont rappelé que le FMI* avait convié le président argentin Carlos Menem à son assemblée annuelle à Washington en 1999 et l’avait élevé en exemple. Ils ne furent pas non plus très nombreux à noter que, même si le gouvernement argentin n’avait pas été corrompu, il est peu probable que l’économie du pays aurait pu soutenir un taux de change aussi défavorable, qui n’avait cessé de se dégrader sous l’effet conjugué de la hausse du dollar, auquel il était arrimé, et de la dépréciation du real brésilien. La presse aurait, également, pu rappeler que le déficit argentin n’était pas particulièrement élevé. Même au plus fort de la crise, il ne représentait guère que 3 % du PIB*, soit un taux inférieur aux 5 % enregistrés aux États-Unis pendant la dernière récession. Et ce que l’on appelle le déficit structurel ou « déficit de plein-emploi » – ce que serait le déficit si toute la population active du pays avait du travail, un indicateur que la plupart des économistes utilisent pour évaluer les vraies performances budgétaires d’un pays - était vraisemblablement proche de zéro. L’Argentine était parvenue en deux ans à réduire de 10 % ses dépenses nettes consacrées aux intérêts de la dette, une performance vraiment remarquable. Son déficit n’était dû qu’à la privatisation de la Sécurité sociale, imposée par le FMI*. Si l’Argentine ne s’était pas lancée dans cette réforme, son déficit aurait été nul et elle aurait bénéficié d’un excédent structurel (ou de plein emploi) tout à fait important. Mais la presse n’a pas mentionné ces faits. Elle a oublié, dans la plupart des cas, de relever qu’une pression fiscale excessive avait beaucoup contribué à affaiblir les performances économiques du pays. Un traitement médiatique plus équilibré aurait allégé la responsabilité du gouvernement « corrompu et dépensier » dans la crise et alourdi celle du FMI*. Ce qui aurait peut-être permis de mettre en place, ou au moins de proposer, d’autres politiques. Internet permet à tous les journalistes, dans les pays développés comme dans les pays en développement, d’être plus vigilant face aux dangers du chauvinisme, en observant la façon dont un même sujet est traité dans des pays différents. Ils peuvent identifier les raisons de ces différences de perspectives et, même s’ils ne parviennent pas à déterminerquelle vision est « juste », ils ont au moins la possibilité de fournir une information complète à leurs lecteurs. Il ne faut bien sûr ni s’étonner ni s’alarmer, de constater que la plupart des sources d’information et des couvertures médiatiques sont biaisées, incomplètes ou déformées. On doit s’attendre à ce que ceux qui dépensent de l’argent pour fournir une information aient un « agenda », un plan préétabli. Il est de la responsabilité des journalistes d’essayer de comprendre les biais, de détecter les « agendas » cachés, de permettre à leurs lecteurs d’être conscients des possibles déformations et de les laisser arbitrer par eux-mêmes entre les interprétations possibles d’un même événement. Les journalistes doivent s’attacher à déceler les motivations de leurs sources d’information. Une bonne communication suppose de la persuasion et la connaissance de ce que le journaliste « veut » entendre. Quand l’information provient d’une source politique, il est naturel de s’interroger : à quel « camp » cette source appartient-elle ? Utilise-t-elle les médias pour faire passer un message à quelqu’un ? Pendant la Guerre froide, les journalistes occidentaux adoptaient une approche très critique des « informations » fournies par les sources, officielles ou non, des pays communistes. Mais ils oubliaient souvent que, dans une moindre mesure, les mêmes problèmes se posent dans toutes les démocraties. Aujourd’hui, la plupart des journalistes savent qu’ils font face à des machines politiques parfaitement huilées qui tentent de présenter toutes les informations qu’elles diffusent sous un jour positif. Un gouvernement est toujourstenté d’interpréter avec le sourire n’importe quelle nouvelle économique, même mauvaise. Quand le chômage augmente, on peut expliquer que son rythme de croissance ralentit et que l’on est donc à la veille d’un renversement de tendance. Et il se trouve toujours une circonstance particulière – une tempête de neige, une pénurie d’électricité, une grève –, pour expliquer les suppressions d’emplois. Ces circonstances peuvent effectivement avoir joué un rôle, mais les journalistes doivent poser les questions qui dérangent. Le gouvernement a-t-il calculé précisément le nombre d’emplois perdus suite à ces événements ? D’autres « circonstances exceptionnelles » peuvent-elles a contrario laisser penser que la situation est beaucoup plus dramatique que les chiffres ne le laissent paraître ? De plus en plus, les gouvernements ont recours aux « fuites » organisées pour fournir des « exclusivités » aux plumes les plus susceptibles de les mettre en valeur. Ces journalistes « informés » savent qu’ils ne pourront continuer à bénéficier de ces « exclusivités » que si leurs articles sont favorables à leurs informateurs, aussi favorables que le permettent les faits. Il existe une relation symbiotique entre ces journalistes, placés en état de dépendance, et les responsables gouvernementaux, qui est en train de s’étendre aux entreprises. Les journalistes financiers sont particulièrement vulnérables, non seulement parce qu’ils fournissent la matière première à partir de laquelle d’autres journalistes travailleront, mais aussi parce qu’ils ont été formés par des experts du marché ou des traders qui leur ont, naturellement, inculqué leurs « agendas », leurs manières de voir. Ceci étant, ne considérer les informations qu’avec le plusgrand scepticisme peut aussi créer un biais chez les journalistes : une presse qui doute sans cesse, qui doute trop, peut être amenée à croire qu’une information est déformée même quand ce n’est pas le cas. Une telle attitude peut séduire les lecteurs qui apprécient que l’on remette en question l’« autorité » et veulent croire à une corruption généralisée. Le journalisme doit avoir envers ses propres biais, ses propres motivations, les mêmes scrupules qu’envers ceux de ses sources. Une autre tare affecte particulièrement la presse économique et financière des pays en développement : un ton pédant et moralisateur, qui supplante le discours dépassionné, analytique, qui est la marque de fabrique du bon journalisme. Le sermon est de rigueur quand il est question de corruption et de clientélisme. Les journalistes considèrent qu’il est de leur responsabilité de mettre « la plume dans la plaie ». Il est naturel qu’ils dénoncent la corruption et le népotisme. Par ailleurs, on ne peut pas nier pas que la corruption existe dans les pays en développement. Selon des études de la Banque mondiale ou d’autres organismes, elle peut avoir un effet très néfaste sur la croissance d’un État. Mais les médias la désignent trop souvent la corruption comme la cause unique de tous les maux d’un pays, comme c’était le cas en Argentine. C’est une explication trop commode, facilement compréhensible par le lecteur, et qui détourne d’une réalité plus complexe. De la même façon, pendant la crise du sud-est asiatique, en 1997, les journalistes ont trop souvent incriminé le clientélisme, reproduisant le discours du FMI* et du Trésor* améri-cain. Mais le FMI* et le Trésor* des États-Unis avaient de bonnes raisons de désigner ce responsable. Ils cherchaient à détourner l’attention de ce qui était considéré comme le vrai coupable par la plupart des économistes : la libéralisation des marchés de capitaux, qu’ils avaient fortement encouragée. Une nouvelle fois, les journalistes n’ont pas su poser les bonnes questions. Dans quelle mesure la corruption et le clientélisme étaient-ils vraiment responsables de cette situation ? Une crise se serait-elle produite même sans la corruption et le népotisme ? Si ces fléaux étaient aussi généralisés, comment expliquer que ces pays aient eu les taux de croissance les plus élevés au monde au cours des trois décennies précédentes ? Comment se fait-il que cette crise se soit produite alors que la corruption était en baisse dans nombre de ces pays ? Pourquoi les nations les plus corrompues au monde n’ont pas connu de crise ? Comment expliquer que, quelques années plus tard, les pays scandinaves, la Norvège, la Suède et la Finlande, considérés comme les pays les moins corrompus au monde, aient tous été frappés par des crises ? La plupart des économistes ne pensent pas que la corruption a été une cause majeure de la crise de 1997. Certains considèrent même que la corruption est essentiellement une forme d’impôt et que son impact sur l’économie est négligeable. Pire encore : le discours moralisateur a tendance à brouiller la compréhension des forces à l’oeuvre derrière la corruption. Il ne permet pas d’appréhender la variété des formes de la corruption, ni de concevoir des politiques pour l’éradiquer. Derrière chaque acte de corruption, il y a un corrupteur et un corrompu. Et ce sont souvent les entreprises despays les plus riches qui paient les plus grosses commissions. La tentative de British petroleum (BP) de réduire la corruption en révélant ce qu’elle avait versé au gouvernement angolais n’a pas été imitée par les autres producteurs de pétrole. Les gouvernements des pays développés ont le pouvoir d’imposer la transparence. Il leur suffit de rendre non déductibles de l’impôt les dépenses dont l’objet n’a pas été clairement établi. Assené à des lecteurs qui se rendent compte d’un traitement à deux vitesses, ce ton moralisateur peut contribuer miner durablement la crédibilité d’un média. Pendant la crise dans le sud-est asiatique, de nombreux journalistes ont insisté sur le besoin de ces pays d’adopter les pratiques comptables et la gouvernance d’entreprise à l’américaine. Les scandales Enron et Arthur Andersen, les scandales de Wall Street ont clairement établi que les pratiques comptables et la gouvernance d’entreprise américaines n’étaient pas le moins du monde ce qu’elles semblaient être. Les dysfonctionnements auraient dû être dénoncés beaucoup plus tôt – le Financial accounting standards board (FASB, Conseil américain pour l’harmonisation de la comptabilité financière) s’était élevé contre l’attribution de stocks-options aux dirigeants d’entreprises bien des années auparavant. Mais la plupart des journalistes n’y avaient pas prêté attention. Ils n’ont commencé à s’y intéresser que lorsque le scandale a éclaté. L’approche moralisatrice a conduit les médias à sermonner les pays en développement, plutôt que de chercher à déterminer quels étaient les critères d’une bonne gouvernance ou d’une bonne comptabilité. Si les journalistes avaient fait cetravail, ils auraient pu détecter plus tôt les failles à l’intérieur même du système américain. Les exemples abondent de ce « double standard », ce « deuxpoids deux-mesures » médiatique. Les journalistes occidentaux enjoignent les pays en développement de : Démanteler leurs barrières tarifaires et de renoncer aux subventions, qui sont pourtant défendues aux États-Unis et en Europe, au nom de la protection de l’emploi. Or les problèmes de chômage sont encore plus importants dans les pays en développement ; Privatiser les institutions et les organismes sur lesquels l’Occident, pour sa part, refuse généralement de toucher, comme les régimes de retraite ; Alléger les contrôles sur les marchés de capitaux, même si l’Occident, qui a des marchés beaucoup plus importants, a maintenu de tels contrôles jusque dans les années 1970 ; Signer des accords commerciaux, même s’ils peuvent occasionner des dégâts en termes d’emploi ou ouvrir leurs marchés à la concurrence étrangère, sans obtenir des avantages équivalents. L’approche moralisatrice est particulièrement problématique quand elle sert à manipuler les lecteurs, pour faire triompher discrètement des intérêts particuliers – souvent ceux des groupes qui « contrôlent » les principales sourcesd’information. De tels messages s’appuient souvent sur un catalogue de clichés, qu’en tout état de cause, le bon journalisme se doit d’éviter. Les journalistes parlent de « discipline de marché », de l’importance de la « réforme » pour promouvoir une série de mesures à l’aune desquelles le succès d’un gouvernement sera mesuré. Ils débattent souvent du degré d’ « engagement » du gouvernement en faveur des réformes et suggèrent que ceux qui s’opposent aux mesures du gouvernement sont soit corrompus, ou « vendus » aux intérêts de tel ou tel groupe d’intérêts, ou adeptes de la « politique politicienne ». Mais ils échouent souvent à poser les questions qui dérangent. Dans quelle mesure ces réformes sont-elles simplement symboliques ? Dans quelle mesure risquent-elles de faire une grosse différence ? Surtout, dans quelle mesure ces soi-disant réformes sontelles, elles-mêmes, inspirées par une idéologie ou des intérêts particuliers ? Seraient-elles acceptées dans un pays comme, par exemple, les États-Unis ? Considérons, par exemple, quelques-unes des réformes mises en place par le nouveau gouvernement mexicain, en 2000. En matière de fiscalité, on retenait notamment l’extension de la Taxe sur la valeur ajoutée (TVA) aux médicaments et l’abaissement de l’impôt sur le revenu. Les ÉtatsUnis ont constamment rejeté la TVA, parce que c’est un impôt socialement régressif, qui impose un fardeau plus lourd sur les pauvres que sur les riches. Alourdir la TVA et alléger l’impôt sur le revenu réduit, de fait, la progressivité du système fiscal, et le rend moins juste. De très nombreuses études incitent à taxer les biens de première nécessité,comme la nourriture et les médicaments, à des taux plus faibles que les produits de luxe. En aucun cas, il n’existe de consensus défendant un système de taxation uniforme. Une telle réforme aurait – à juste titre – beaucoup de mal à passer dans n’importe quelle démocratie. Mais parce qu’elle avait été étiquetée « réforme », beaucoup de journalistes ont considéré qu’elle était nécessaire, sans se poser davantage de questions. Aurait-on pu réformer différemment le système fiscal, en renforçant la progressivité du système d’imposition ? Pourquoi le gouvernement n’a-t-il pas concentré ses efforts sur le recouvrement de l’impôt ? Pourquoi n’a-t-il pas choisi de taxer les profits des monopoles ou des oligopoles ? Quand l’échec de cette mesure a été patent, le gouvernement mexicain a été critiqué pour son manque d’habileté politique, son incapacité à faire adopter les réformes par le parlement, en aucun cas pour avoir conçu une mauvaise politique. Une autre réforme-clé du gouvernement mexicain était la privatisation de l’électricité. Le monde en développement foisonne d’exemples de tentatives ratées de privatisation qui n’ont pas conduit à renforcer l’efficacité des anciens services publics, ou pire, qui ont débouché sur une augmentation des prix. Même aux États-Unis, la dérégulation n’a pas fonctionné comme ses promoteurs l’espéraient, du moins en Californie. Étant donnés les échecs de la privatisation dans d’autres secteurs de l’économie mexicaine - les banques, les routes… - ainsi que les problèmes survenus ailleurs, le faible enthousiasme qui a accueilli cette mesure n’avait pas de quoi surprendre. Pourtant, une nouvelle fois,le gouvernement a été attaqué pour son manque d’habileté politique. Les journalistes ont parfois souligné les conséquences de l’échec de la privatisation, qui empêchait des investissements pourtant nécessaires. Mais sans rappeler la cause de ce manque d’investissements : les règles comptables du FMI*, qui considèrent les emprunts contractés par les entreprises d’État pour leurs investissements comme des emprunts contractés par le gouvernement pour ses dépenses ordinaires. Les entreprises d’État ne sont pas traitées de cette façon en Europe. Les médias n’ont pas davantage exploré d’autres pistes propres à préserver l’intérêt général, avec de meilleurs résultats économiques, par exemple, la création d’une entreprise d’économie mixte, dont l’État aurait été actionnaire minoritaire, mais où d’autres représentants de la société civile (ONG, autorités administratives indépendantes…) auraient détenu une minorité de blocage, pour empêcher que les intérêts privés, nationaux ou étrangers, prennent trop de poids. Elaborer une pensée critique par rapport à ces réformes consiste à se demander : Pourquoi cette réforme ? Qui en bénéficiera ? Qui en pâtira ? Que se passe-t-il vraiment ? Quelles sont les arrières-pensées des parties en présence ? Dans quelle mesure les arguments utilisés sont-ils sincères ? Servent-ils de « couverture » à d’autres projets ? Il faut pousser l’enquête plus loin : qui sont ceux qui militent pour la « réforme » ? D’où vient leur information ? À qui s’adressent-ils et quels sont leurs projets ? L’importance des médias Nous voudrions brièvement conclure sur l’importance des médias – du bon journalisme – pour les pays en développement. L’une des différences entre les pays développés et les pays en développement réside dans la « densité d’information ». Chez les premiers, il existe un très grand nombre de canaux où transite l’information entre le gouvernement et les citoyens, les marchés et les consommateurs, les individus et le pays. Ces canaux étant anémiques ou bloqués dans les pays en développement, il est d’autant plus essentiel que ceux des pays occidentaux fonctionnent correctement, qu’ils propagent une information précise et rigoureuse. L’absence de think-tanks* fait peser une responsabilité supplémentaire sur les épaules des journalistes, qui sont tenus d’interpréter seuls l’information. Il doivent non seulement obtenir l’information, mais aussi la penser de façon critique. Un très grand nombre d’études démontrent l’importance des médias dans la gouvernance, aussi bien publique que privée. Les travaux du prix Nobel d’économie Amartya Sen concluent, par exemple, que les pays jouissant d’une presse libre sont moins susceptibles d’être frappés par la famine. Une autre étude établit qu’une presse libre contribue à réduire la corruption et à prévenir les violations des droits de l’Homme. La presse a joué un rôle central en exposant les scandales affectant des entreprises aux États-Unis et en faisant pression pour que des réformes soient adoptées. Il est intéressant de noter l’efficacité particulière de la presse étrangère, moins susceptible de chauvinisme et moins inféodée aux forces qui, au niveau national, pourraient s’opposer à la transparence. Le Financial Times a, par exemple, été particulièrement actif pour exposer les problèmes affectant le New York Stock Exchange (NYSE), la bourse de New York. Le Wall Street Journal avait été le premier à dénoncer le salaire excessif du PDG du NYSE, mais sans creuser plus loin. Le développement est un processus de transformation. Il doit passer par l’organisation d’un débat national sur la nécessité du changement et par un consensus sur les mesures à prendre. Les pays sont trop grands pour que tout le monde puisse se réunir. Le débat national se déroule, donc, largement à travers les médias, qui contribuent à établir l’ordre du jour et à fournir l’information de base pour qu’un tel dialogue puisse se produire. La façon dont ils présentent une réforme peut condamner à une mort prématurée une disposition pourtant positive ou permettre à une mauvaise politique de continuer à être discutée. Au fur et à mesure que les différents intervenants réaliseront le pouvoir de la presse dans la façon dont le débat est construit, les pressions s’accroîtront inévitablement. Les journalistes seront de plus en plus confrontés à une multitude d’informations et d’arguments, émis par ceux qui désirent peser sur les débats. Nous espérons que les sujets discutés dans les chapitres de ce livre fourniront aux journalistes, mais aussi à leurs lecteurs, des informations de fond, des outils, qui leur permettront d’interpréter les événements et les débats sur les poli-tiques à conduire dans leurs pays. Et nous espérons qu’il en émergera des politiques pour une croissance plus forte, plus démocratique, plus durable et plus équitable. SOMMAIRE LEÇON N°1 L’impact du libre-échange - p. 35 LEÇON N°2 L’emprise des multinationales - p. 57 LEÇON N°3 La libre circulation des capitaux - p. 73 LEÇON N°4 Les fonds spéculatifs - p. 87 LEÇON N°5 Les marchés - p. 101 LEÇON N°6 Les produits dérivés - p. 119 LEÇON N°7 La gouvernance d’entreprise - p. 127 LEÇON N°8 Les banques - p. 137 LEÇON N°9 Le blanchiment d’argent - p. 153 LEÇON N°10 La monnaie - p. 167 LEÇON N°11 Les banques centrales - p. 183 LEÇON N°12 La Banque mondiale - p. XX LEÇON N°13 La dette - p. XX LEÇON N°14 Sortir de la dette - p. XX LEÇON N°15 Les agences de notation LEÇON N°16 Les matières premières LEÇON N°17 Le cas du pétrole LEÇON N°18 Le droit du travail LEÇON N°19 Les privatisations LEÇON N°20 Les retraites LEÇON N°1 L’impact du libre-échange Le commerce international est le flux de biens et de services qui transite entre les différents pays de la planète, par-delà les frontières. Il affecte directement nos vies, d’une manière profonde et multiple. C’est l’un des sujets actuels les plus importants et les plus polémiques qui soient. Les manifestations altermondialistes qui ont émaillé le sommet de l’Organisation mondiale du commerce (OMC)* à Seattle, en 1999, et la conférence ministérielle de l’OMC* à Cancun, en 2003, ont fait les gros titres des journaux et mis ce débat sur le devant de la scène. Il existe un désaccord sur ce qui devrait, ou non, être mis sur la table des négociations. Par ailleurs, une partie des pays en développement n’apprécie pas la manière dont les débats sont menés. Ils sont désavantagés dans ces discussions, car ils n’ont pas autant d’experts ni de juristes compétents que les grandes puissances. Et ils sont souvent forcés de signer des accords qu’ils jugent défavorables. Les partisans de ces accords expliquent que des échanges commerciaux plus libres contribueront nécessairement à augmenter le niveau général des richesses, ce qui bénéficiera à l’économie mondiale et, donc, à la population de la planète. Les sceptiques affirment, quant à eux, que les accordsactuels sont injustes et qu’ils ne favoriseront jamais la croissance des pays en développement. Les gouvernements, les Organisations non gouvernementales (ONG) et les économistes tentent d’évaluer l’impact des traités commerciaux internationaux sur la croissance des Etats et de savoir si ils permettent, ou non, aux pays signataires de maximiser leurs gains. Brève histoire de la mondialisation Le commerce international est aussi vieux que l’humanité. Il remonte à la Mésopotamie antique, puis à la Route de la soie, qui a relié l’Extrême Orient à l’Empire romain pour l’échange de soie, de parfums et d’autres biens, en 300 avant JC. Après les XVème et XVIème siècles, le commerce international a explosé avec l’arrivée des transports maritimes et des conquêtes, qui ont conduit à la création de colonies et du système marchand. Les échanges étaient fondés sur l’influence politique et militaire exercée par les puissances impériales sur leurs colonies. L’Europe impériale échangeait ses biens finis contre des métaux précieux et des matières premières produites par ses colonies. Elle dictait sa loi en matière commerciale. Au 18ème siècle, en Grande-Bretagne, la première Révolution industrielle a créé une demande importante de matières brutes produites dans d’autres régions du monde. Ce nouvel ensemble manufacturier, associé à la révolution des transports, a contribué à augmenter encore le volume des échanges commerciaux. Jusqu’au milieu du 20ème siècle,ces derniers portaient principalement sur les produits de base. Ensuite, la décolonisation et l’essor d’anciennes colonies et de puissances non-impériales ont conduit à la production de biens plus complexes, à plus forte valeur ajoutée, dans un plus grand nombre de pays. La période d’aprèsGuerre fut, donc, marquée par l’accélération du commerce international. Cette accélération s’est accompagnée récemment d’une critique accrue de la mondialisation en général et du commerce en particulier, mettant en cause le rôle de l’OMC*, dont la création remonte aux accords de Marrakech, en 1994. Les opposants au libre-échange Les motivations des altermondialistes sont très diverses. Il n’existe pas de position unanime sur cette question. Mais voici certaines des objections formulées par les critiques du libre-échange, qui interrogent sa capacité à favoriser le développement : -Emploi. Dans les pays du Sud, certains opposants estiment que les propositions qui lient les accords commerciaux à la protection des droits des salariés ne sont, en réalité, que des prétextes utilisés par les pays riches pour mettre leurs propres industries à l’abri de la concurrence. Les pays développés feraient acte de protectionnisme, en refusant les biens et les services des États qui n’auraient pas les moyens de mettre en place de tels régimes de protection, ou qui ne partageraient pas les mêmes valeurs. Au Nord, les syndicats des pays riches craignent de voir l’emploi diminuer, du fait du départ des investisseurs vers les pays où le coût du travail est inférieur. Ils s’inquiètent particulièrement de la délocalisation des emplois du secteur tertiaire, liée en partie à la libéralisation des services, instituée par l’Accord général sur le commerce des services (AGCS), conclu dans le cadre de l’OMC. Il peut s’agir du déplacement de centres d’appels ou d’opérations similaires vers des pays anglophones, comme l’Inde ou l’Afrique du Sud. Ces délocalisations constituent un problème politique de plus en plus important au sein des pays développés, et une source croissante d’emplois partout ailleurs. Développement économique. Les négociations commerciales seraient biaisées et bénéficieraient essentiellement aux superpuissances économiques. Elles ne permettraient pas aux pays en développement de régler les problèmes urgents auxquels ils sont confrontés. Le système commercial actuel n’aurait pas permis les améliorations nécessaires dans ces pays. Il est très difficile d’établir des généralités sur cette question. La croissance spectaculaire qu’ont connue de nombreux pays asiatiques depuis les années 1950 découle, par exemple, en grande partie d’une augmentation de leurs exportations. Environnement. L’augmentation des échanges accélèrerait la diminution des ressources naturelles et aurait un effet destructeur sur notre planète. La protection de l’environnement et des ressources naturelles devrait, donc, être l’un des premiers objectifs des négociations commerciales. Ces questions font l’objet de débats très importants au sein de l’OMC*, qui tentent de définir les rapports entre l’emploi, le développement, l’environnement, et la politique commerciale, avec un degré d’implication variable selon les pays. En matière d’environnement, l’OMC* exige que toute nouvelle régulation mise en place dans un pays membre vise, d’une part, à régler un problème « légitime » et, d’autre part, soit conçue de manière à entraver le moins possible les échanges. En 1992, un panel de pays réunis au sein de l’ancêtre de l’OMC*, le GATT (General Agreement on Tariffs and Trade, Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce), s’opposa à une loi environnementale américaine interdisant la vente de thon pêché par les Mexicains, qui utilisaient des méthodes nuisibles aux dauphins. Les États-Unis finirent par amender cette loi et permettre à nouveau la vente de thon mexicain aux États-Unis. Cet exemple soulève une question majeure, qui a été discutée avec force. Les accords de l’OMC*, comme ceux du GATT, se basent sur la notion de « produits similaires » – de produits qui sont physiquement les mêmes. Mais ils ne distinguent pas la manière dont ces produits sont fabriqués. Sont-ils assemblés par des enfants ? Leurs procédés de fabrication respectent-ils l’environnement ? Il existe une seule exception à cette règle : l’intervention de prisonniers dans la fabrication d’un bien est prise en compte. Les questions de travail et d’environnement ont, pour cette raison, toujours été écartées du mandat du GATT, puis de l’OMC*. La plupart des problèmes environnementaux sontcouverts par des accords bilatéraux (entre deux pays) ou multilatéraux (entre plusieurs pays). Au niveau international, les normes sur les conditions de travail sont sous la tutelle de l’Organisation Internationale du Travail (OIT), rattachée à l’Organisation des Nations unies (ONU). Mais une autre raison explique le retrait de l’OMC* par rapport aux questions de droits du travail et d’environnement : sa volonté de ne pas s’impliquer. Les pays du Sud, notamment, ne veulent pas que des mesures commerciales soient prises contre eux s’ils ne respectent pas les normes en matière de travail et d’environnement. La plupart du temps, ils manquent des capacités et de ressources nécessaires pour faire respecter ces normes, notamment en raison du manque d’infrastructure. Ils pensent aussi, comme on l’a vu, qu’il s’agit de prétextes invoqués par les pays développés pour rétablir des barrières commerciales. Les mesures disciplinaires ne parviennent pas toujours à améliorer la situation. Certains gouvernements estiment, en effet, que lier des questions commerciales à des questions non-commerciales revient à s’ingérer dans leur politique intérieure. Les politiques en matière de travail et d’environnement, comme les considérations sur le respect des animaux, relèvent, traditionnellement, de l’autorité des États. Mais les investissements et le commerce internationaux représentent désormais une part essentielle des économies nationales : le montant des exportations est passé de 58 milliards de dollars en 1948 à 5470 milliards de dollars en 1999, d’après l’OMC*. Les politiques conduites par les États sesont donc, de plus en plus, internationalisées et elles sont, désormais, soumises à une surveillance mondiale. Elles font l’objet d’un débat mondial. Les partisans du libre-échange L’argument théorique qui fonde le libre-échange est convaincant : quand les pays se spécialisent dans les biens pour lesquels ils présentent un avantage comparatif*, ils peuvent importer plus de biens de l’étranger que s’ils ne s’étaient pas spécialisés. Le commerce aiderait donc, bel et bien, les pays à optimiser leur bien-être, sur le plan économique. Les théories économiques qui plaident en faveur de la libéralisation des échanges considèrent en général que celle-ci permet : De disposer de biens moins chers et d’offrir plus de choix aux consommateurs : De réaliser des gains de productivité. En concentrant sur les industries dans lesquelles ils sont ont une vraie valeur ajoutée, les pays réalisent de confortables économies d’échelle. La production est organisée de manière plus efficace. Les investissements se concentrent sur les secteurs les plus porteurs, plutôt que sur des industries nationales peu rentables et surprotégées, produisant des biens plus chers que s’ils étaient importés. D’améliorer l’emploi. Aux travailleurs qui savent tirer partie de ces changements, la libéralisation des échanges peutapporter une baisse du chômage et de meilleurs emplois. Il est difficile de savoir qui bénéficie vraiment du libre-échange. Dans les pays développés, ce sont en premier lieu les travailleurs hautement qualifiés. Dans les pays en développement, qui tendent à avoir un avantage comparatif* dans les productions à forte concentration de main d’oeuvre, le travail y étant relativement peu onéreux, ce sont au contraire les employés peu qualifiés qui tirent leur épingle du jeu. Mais, bien entendu, la redistribution des cartes a un prix. Le changement de la structure de production entraîne l’effondrement de certains secteurs – ce que l’économiste Joseph Schumpeter appelle la « destruction créatrice ». Cet effondrement menacera sans aucun doute la survie d’une partie de la population. Après la signature l’Accord de libre-échange nord américain (ALENA)*, le Mexique fut inondé de maïs importé des États-Unis, où de gros groupes agricoles produisent moins cher, grâce aux subventions de l’État. Le plongeon des prix du maïs menaça la survie de 3 millions de familles au Mexique, dépendantes de cette culture traditionnelle. D’accroître la concurrence. Le libre-échange promeut la concurrence dans l’économie nationale où des monopoles pourraient, sinon, contrôler les marchés. La concurrence profiterait aux consommateurs et aux petits producteurs, en réduisant les prix des biens. De gonfler les investissements. L’ouverture au libre-échange s’accompagne souvent d’un investissement accru en provenance de l’étranger, particulièrement sous la formed’Investissements Étrangers Directs (IED), qui ont bondi de 58 à 865 milliards de dollars entre en 1982 et 1999. Les IED sont perçus par les économistes comme une source d’investissement stable et rentable pour les pays en développement. Néanmoins, les flux vers les pays du Sud se concentrent sur quelques pays seulement (voir la Leçon N°2). De développer la technologie. Les biens et les investissements qui entrent dans un pays permettent également d’importer de nouvelles technologies, ainsi qu’un savoir-faire. Un pays peut bénéficier des recherches effectuées à l’étranger sans avoir à réaliser les mêmes investissements. Avoir des « externalités positives ». D’un point de vue général, la libéralisation des échanges engendrait des « externalités positive », c’est-à-dire des effets bénéfiques indirects. En augmentant l’interdépendance économique des pays, le libre-échange contribuerait à stabiliser et améliorer les relations internationales. Le bilan du libre-échange Il existe un large consensus sur le fait que le libre-échange est important pour la croissance économique. En revanche, on s’interroge sur l’ampleur des bénéfices, la nature des bénéficiaires et les autres conditions qui doivent être présentes pour que les échanges aident les différents pays de la planète à atteindre leurs buts dans le domaine social ou économique. Ce processus n’a, en effet, rien d’automatique. Même des idées que l’on pensait admises, telles que : « lelibre-échange conduit à la croissance » sont remises en question par de grands économistes. Pour Dani Rodrik, de l’Université de Harvard, et Francisco Rodriguez, de l’Université du Maryland, par exemple, les preuves accréditant cette thèse sont minces. D’autres économistes pensent que la libéralisation a un effet positif sur le moment, parce qu’elle entraîne une restructuration économique, mais qu’elle a peu d’effets durables sur la croissance. Les partisans de l’OMC* s’accordent pour dire que le libreéchange bénéficie aux sociétés dans leur ensemble, mais qu’il contribue à une importante redistribution des richesses, avec des gagnants et des perdants. Les restructurations sont, sans aucun doute, des processus chaotiques. Les industries locales souffrent quand elles ne sont plus capables de concurrencer les produits importés. Des salariés perdent leur emploi et ils ont des difficultés à en retrouver un ailleurs. Le coût du libre-échange est ressenti très rapidement, alors que ses bénéfices mettraient plus de temps à se matérialiser. Dans ce contexte, il ne serait donc pas surprenant que les politiques de libre-échange rencontrent une forte résistance chez certains groupes sociaux. Une résistance qui serait également due au fait que ceux qui pâtissent du libre-échange, comme les salariés ou les patrons d’entreprises qui ferment, auraient tendance à être mieux organisés et à communiquer davantage que ceux qui en bénéficient, en premier lieu les chômeurs et les consommateurs. Il est important de noter que certains gouvernements font un mauvais usage de leur politique commerciale. Soit enappliquant des mesures protectionnistes, pour éviter des destructions d’emplois, alors qu’un effort en matière d’éducation et de formation continue aurait pu remplir le même objectif. Soit en retirant toute protection, sans mettre en place des mesures d’accompagnement, comme des programmes de retour à l’emploi, d’éducation, ou d’emplois aidés. Les coûts sont alors très élevés, et la situation très douloureuse, pour ceux qui perdent leur emploi. L’OMC et ses règles L’augmentation rapide des échanges a été amplifiée par la croyance, de plus en plus répandue chez les dirigeants politiques et économiques partout dans le monde, que le libreéchange et la diminution des barrières douanières étaient des objectifs désirables. Les négociations entre les pays ont incité de nombreux États à abaisser leurs barrières. Le premier accord de libre-échange d’ampleur mondiale fut le GATT, mis en place après les négociations de la Havane, en 1947. Vingt-deux pays signèrent cet accord, qui conduisit à une réduction massive des tarifs douaniers affectant environ un cinquième du commerce mondial. Dans les décennies qui suivirent, le GATT prit de l’ampleur et fut renommé Organisation Mondiale du Commerce (OMC*). L’OMC rassemble actuellement 149 membres et fut crée à l’issue des accords de l’Uruguay Round, conclus en 1994, et qui traitaient pour la première fois de l’agriculture, des investissements et des droits de propriété intellectuelle. La plupart des pays sont favorables à un système d’échange fondé sur des accords multilatéraux, prévoyant que les conflits peuvent être résolus en se basant sur des règles et non sur la puissance respective des parties en présence. Les principes de base de l’OMC* sont contenus dans trois accords : le GATT pour les biens, l’AGCS pour les services, l’Accord sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (ADPIC) pour la propriété intellectuelle. Tous furent adoptés dans le cadre des négociations de l’Uruguay Round. Ces accords, et leurs multiples annexes, couvrent les domaines suivants : agriculture, circulation des personnes, mesures sanitaires et phytosanitaires, transport aérien et maritime, textile, services financiers, standards de production, investissements, télécommunications, mesures anti-dumping*, méthodes d’évaluation à la douane, inspection préalable à l’envoi de marchandises à l’étranger, traçabilité, license d’importation, subventions, filet de sécurité, ouverture de leurs marchés nationaux par les pays membres, calendrier de mise en place, règlement des conflits, transparence et mécanisme de révision des accords commerciaux. Les deux principes majeurs qui guident les accords de l’OMC* sont : la clause dite de la « nation la plus favorisée », qui stipule qu’un pays importateur ne peut pas faire de discriminations entre les produits exportés par différents pays ; la clause de non-discrimination, qui enjoint aux États de ne pas établir de différence entre des biens et services produits localement et ceux qui sont importés. Des exceptions à ces principes peuvent être négociées, dans des accords spécifiques. Elles sont recensées dans le calendrier de mise en place de chaque pays. Dans les accords actuels, l’exception la plus importante est peut-être celle qui concerne l’agriculture. C’est un problème majeur dans les négociations commerciales, susceptible de rester au programme pendant encore de nombreuses années. C’est le secteur où le libre-échange est le plus restreint. L’agriculture est cruciale pour de nombreux pays en développement. Au total, 27 % du PIB* et des gains liés à l’exportation des pays en développement proviennent de l’agriculture, qui emploie la moitié de la force de travail mondiale. Le système actuel de subventions, de barrières à l’entrée, de protection et de dumping* incite les fermiers du Nord, en particulier aux États-Unis et dans l’Union européenne, à produire plus que de raison. Les excédents agricoles sont vendus au rabais sur le marché mondial, créant une terrible concurrence pour les fermiers des pays du Sud. En 2002, les prix garantis aux fermiers des pays de l’OCDE* étaient, en moyenne, de 31 % supérieurs aux cours mondiaux.Les services jouent un rôle essentiel dans les économies nationales et leur importance dans l’économie mondiale ne cesse de croître. Ce secteur comprend les services financiers, l’éducation, le tourisme et les services aux entreprises. Contrairement aux autres accords, l’AGCS couvre uniquement les secteurs acceptés par chacun des pays membres et qui figurent dans leur calendrier de mise en place. « L’offre de services » d’un pays sera, donc, établie en fonction de ses exigences propres. Les autres membres de l’OMC* peuvent demander à ce que ces termes soient rediscutés ou que d’autres secteurs fassent l’objet de négociations. C’est ce que l’OMC appelle une approche de « liste positive ». Une approche dite de « liste négative », qui recense les secteurs exclus de la négociation, est utilisée dans le cadre d’autres accords. L’ADPIC indique les niveaux minimaux de protection que tous les membres de l’OMC* en matière de droits de la propriété intellectuelle. Cet accord garantit la propriété et le contrôle de l’usage des connaissances, de la recherche et du développement. Sans ce contrôle, les entreprises ne pourraient pas dépenser d’argent pour la recherche et le développement de nouvelles technologies. De nombreux pays s’inquiètent de ce que l’ADPIC limite l’accès des du Sud aux technologies bevetées, particulièrement dans le domaine de la médecine et des semences destinées à l’agriculture, qui sont essentielles pour la santé publique et la sécurité alimentaire. Les gouvernements des pays en développement peuvent émettre des licences permettant de contourner les brevets et produire des versions génériques de certains médicaments à moindre frais, pour répondre à des problèmes de santé publique, tels que le SIDA, la malaria et d’autres épidémies. Il a, néanmoins, fallu attendre le sommet de Cancun en octobre 2003 pour qu’un accord permette aux médicaments génériques d’être exportés des pays riches aux pays en développement qui n’ont pas les moyens de les produire eux-mêmes. Les accords hors OMC Même si l’OMC* est au centre des débats depuis le sommet de Seattle, et plus récemment celui de Cancun, il ne constitue qu’un pan du commerce international. Les accords qui ne sont pas négociés dans le cadre de l’OMC* prennent la forme d’accords commerciaux bilatéraux, ou d’accords régionaux (entre les pays d’une même zone). La plupart des accords bilatéraux et régionaux établis par des pays membres de l’OMC* doivent respecter ses deux grands principes : la clause de la nation la plus favorisée et la clause de non-discrimination. Parmi ces accords commerciaux « hors OMC » on compte l’ALENA*, conclu entre les États-Unis, le Canada et le Mexique en 1994, et l’ASEAN, qui unit les pays d’Asie du sud-est depuis 1967. Des accords bilatéraux ont été conclus entre le Vietnam et les États-Unis, le Canada et le Chili, l’Australie et Singapour, entre l’Union européenne et certains pays d’Afrique ou du Moyen-Orient… Dans nombre de ces accords, les membres ont négocié des termes qui excèdent, mais sans les transgresser, leurs obligations vis-à-vis de l’OMC*. Certains pays ont négocié des clauses particulières en ce qui concerne l’investissement, le travail, ou le respect de l’environnement. Les accords qui contredisent les règles imposées par l’OMC* peuvent être déférés devant elle. Les « questions singapouriennes » Sous l’impulsion des pays du Sud, la question du développe- ment durable est devenue centrale dans les négociations de l’OMC*. Les questions relatives au développement sont appelées « questions singapouriennes », parce qu’elles ont été soulevées pour la première fois en 1996 à Singapour, lors d’une conférence de l’OMC*. Si le développement a bien été intégré au calendrier des négociations, il reste, néanmoins, un sujet très disputé et les pays ne s’accordent pas sur le chemin à suivre, ni sur les mesures à mettre en oeuvre. Ces débats accroissent les tensions entre les pays développés et les pays en voie de développement. Mais les divergences existent à l’intérieur même de ces catégories, de très nombreux pays étant en concurrence directe sur le marché international. Le Groupe de Cairns rassemble, par exemple, des pays développés et des pays en développement qui se sont battus pour inscrire l’agriculture au programme les négociations de l’OMC* et luttent toujours contre les subventions agricoles accordées aux États-Unis et dans l’Union européenne. Mais tous les pays en développement ne sont pas de gros exportateurs de produits agricoles. Par conséquent, beaucoup d’entre eux estiment que le groupe de Cairnes ne représente pas les intérêts de l’agriculture vivrière de subsistance, qui est vitale pour de nombreux pays du Sud. Les « questions singapouriennes » sont : La transparence dans la passation des marchés publics et la facilitation des échanges. L’objectif est de réduire la corruption dans les transactions commerciales internationales. Ces questions sont les moins controversées des « questions singapouriennes », car la plupart des États reconnaissent que des coûts de transaction plus élevés et plus incertainspeuvent réduire leur compétitivité sur les marchés internationaux. La libre concurrence. L’objectif est d’assurer les conditions d’une concurrence libre et équitable aux entreprises travaillant dans le même secteur. Beaucoup de pays en développement n’ont pas de tradition de concurrence et ils refusent d’aborder ces questions tant que d’autres problèmes commerciaux n’auront pas été résolus et qu’ils n’auront pas eu l’occasion de faire part de leurs propres besoins en la matière. Les politiques anti-dumping*. Certains pays en développement considèrent que les initiatives anti-dumping*, pourtant liées aux politiques en faveur de la concurrence, ont été volontairement ignorées par les pays développés. De nombreux pays se sont mutuellement accusés de dumping*, c’est-à-dire de fixer des prix à l’exportation inférieurs aux coûts de production, afin de gagner coûte que coûte des parts de marché à l’international, une pratique interdite par l’OMC*. Les pays membres peuvent engager des actions anti-dumping*. Dans le cas où le dumping* est avéré, le plaignant est autorisé à imposer des restrictions aux importations ou d’imposer d’autres mesures du même type. Il s’agit d’un domaine extrêmement complexe et certains pays en développement, ainsi que quelques pays développés, s’inquiètent de voir monter des affaires de toutes pièces, dans un but de protectionnisme. Les investissements étrangers. Ce sujet est peut-être le plus controversés de tous. Les pays développés et les pays endéveloppement s’opposent fortement à l’introduction de cette question dans le programme de l’OMC*. La plupart des pays s’accordent sur le fait que les investissements étrangers contribuent de manière importante au développement économique, mais ils ne pensent pas que des règles multilatérales contribueraient à augmenter le niveau des d’investissements. Les partisans d’une négociation multilatérale estiment que cette approche est préférable aux nombreux accords bilatéraux, de plus en plus complexes, par lesquels les pays les plus puissants imposent les conditions qui leur sont les plus favorables. Aller plus loin sur le Web Dani Rodrik, professeur de politique économique internationale à la John Fitzgerald Kennedy School of Government d’Harvard, publie de nombreux travaux dans les domaines de l’économie internationale, du développement économique et des politiques économiques. http ://ksghome.harvard.edu/~.drodrik.academic.ksg Le Cambodge et la lutte pour l’amélioration des conditions de travail En 1999, le Cambodge fut le terrain d’une expérimentation ambitieuse : la mise en place d’un accord avec les États-Unis, liant une augmentation des importations textiles à une amélioration des conditions de travail dans les usines de vêtements. Pendant les cinq années qui suivirent cet accord, le Cambodge afficha plusieurs résultats positifs : une croissance forte et constante de son PIB*, alors que d’autres pays d’Asie pâtissaient d’une croissance molle, voire de récessions ; des conditions de travail exemplaires ; la reconnaissance par les grandes enseignes textiles que les procédés de fabrication au Cambodge respectaient les normes internationales en matière de droit du travail. Mais ces avancées eurent des retombées négatives : des grèves, des violences, et une augmentation des coûts de production qui étaient susceptibles de décourager de futurs investisseurs, prêts à aller chercher ailleurs une force de travail moins chère et moins exigeante. L’accord sur trois ans, forgé par l’administration Clinton, fut la première tentative des États-Unis de combiner des accords commerciaux qui leur étaient favorables à des exigences sociales. Il devait être un nouvel outil de politique internationale pour Washington et servir de modèle à d’autres pays dans le monde. L’administration Bush prolongea l’accord de trois ans, jusqu’au 31 décembre 2004, date à laquelle le Cambodge devait rejoindre l’OMC* et voir levés tous ses quotas textiles en direction des autres pays membres. Quand l’accord fut prolongé, le représentant américain du Commerce, Robert Zoellick, déclara que cet accord constituait « un excellent exemple de la manière dont les accords commerciaux favorisent la croissance économique et un respect accru des droits des travailleurs ». L’accord fut également une victoire pour les syndicats américains, touchés par l’exode des emplois de l’habillement vers des pays où le travail était moins régulé et peu coûteux. Ils s’appuyèrent sur l’exemple cambodgien pour demander des conditions semblables dans les accords commerciaux à venir. Le Cambodge, lui, eut peu de poids dans les négociations. Pays misérable tentant de se remettre d’une guerre et d’un génocide, son économie « pesait » seulement 3 milliards de dollars, avec un PIB* par habitant et par an de 260 dollars, l’un des plus faibles au monde. Dépendant de l’aide internationale, il avait intérêt à développer ses exportations. Il fallut plus d’un an à l’OIT* pour être autorisée à visiter les usines. Son premier rapport fut publié en novembre 2001. Les conditions de travail constatées sur place étaient meilleures que ce qu’attendaient les acteurs internationaux. De son côté, le Cambodge se plaignait de la lenteur du processus, affirmant qu’il avait amélioré les conditions de travail et enduré des tensions sociales, sans pour autant obtenir les avantages qui lui avaient été promis. Son voeu fut finalement exaucé et, en 2002, les quotas d’importation textiles en provenance du Cambodge furent augmentés de 15 %. Un chiffre supérieur aux capacités de production du pays. Quelles leçons en tirer ? Avant cet accord, l’économie du Cambodge avait connu une croissance d’1 % en 1998, un niveau comparable à celui des autres pays d’Asie frappés par la crise économique régionale qui s’était déclenchée l’année précédente. Au cours de la même période, ses exportations s’étaient élevées à 785 millions de dollars, dont 38 % vers les États-Unis. En 2001, la croissance du Cambodge s’éleva à 5,4 % et ses exportations à 1,268 milliards de dollars, dont 66,5 % vers les États-Unis. Cette performance fut presque entièrement due à l’augmentation du commerce de vêtements. En 2002, la croissance du Cambodge atteignit 6,3 %, un taux plus élevé que tous les pays asiatiques, sauf la Chine. Les conditions de travail s’améliorèrent de manière spectaculaire. De nombreuses usines prirent l’initiative de changer leurs normes de production. D’autres le firent sous la contrainte. Toujours est-il que, lors de l’inspection de l’OIT*, les ateliers respectaient les normes internationales : aucun cas de travail d’enfants, de travail forcé ou de harcèlement sexuel ne fut rapporté. À l’inverse, l’OIT* releva des progrès dans le versement des salaires, le contrôle des heures supplémentaires, le contrôle de la liberté d’association, et la protection des syndicats - bien que, précisons-le, selon l’OIT en 2003, nombre de ces points « restent problématiques dans plusieurs usines ». Le gouvernement promulgua un nouveau code du travail. Les lois précédentesétaient une mosaïque d’anciennes traditions françaises, de législation communiste et de statuts hérités de l’autorité de transition des Nations unies. Entre 1998 et 2001, les Investissements directs étrangers (IDE) au Cambodge passèrent de 120 à 150 millions de dollars. Le textile, devenue la plus grosse industrie du pays, attira 363 millions de dollars d’investissements, rassemblant 337 projets et employant 250 000 employés. Le Cambodge peut être considéré comme un refuge pour les entreprises internationales soucieuses de leur image. Gap, The Limited, Abercrombie & Fitch, Adidas, Kmart, Wal-Mart, Nike et Reebok s’approvisionnent dans le pays. Les syndicats demandent aujourd’hui à l’OIT* de créer un label pour permettre aux consommateurs de distinguer les vêtements qui ont été fabriqués dans des conditions de travail équitables, hors des sweatshops*. En parallèle, les tensions sociales ne cessèrent de croître. Enhardis par l’attention internationale, ainsi que par les conseils et les appuis qu’ils obtenaient aux États-Unis, les syndicats locaux, devenus plus puissants, organisèrent des grèves impromptues, et obtinrent une augmentation du salaire mensuel minimum de quarante à quarante-cinq dollars en 2000 – un niveau plus élevé qu’au Laos et que dans certaines parties de la Chine. La violence qui accompagna ces mouvements nuisit à la réputation du pays. Le coût de la surveillance et de la mise aux normes des procédés de fabrication dans les usines augmentèrent également les charges des fabricants, qui devaient financer ces améliorations. À long terme, rien n’assure que l’industrie textile restera un pan essentiel et prospère de l’économie du Cambodge. Il est possible que l’augmentation des coûts de production soit compensée par l’arrivée de multinationales prêtes à payer davantage pour une production réalisée selon de bonnes normes de travail. Il est également possible que les coûts élevés du Cambodge incitent les entreprises à s’installer dans des pays où la maind’oeuvre est moins chère et où la législation plus souple, comme la Chine, qui fait également partie de l’OMC*. LEÇON N°2 L’emprise des multinationales L’Investissement étranger direct (IED), c’est-à-dire le niveau des investissements étrangers dans un pays, qui comprend principalement les prises de participation des multinationales dans les sociétés locales, a augmenté de façon spectaculaire au cours des vingt dernières années. Le montant total des IED dans le monde est passé de 59 milliards de dollars en 1982, à 651 milliards en 2002, avant d’atteindre le niveau record de 1 393 milliards de dollars en 2000. Au cours de la même période, les IED dans les pays en voie de développement ont augmenté de 8 milliards à 205 milliards de dollars . Cette croissance spectaculaire contribue à l’interpénétration grandissante des économies au niveau mondial. Les entreprises multinationales ont augmenté de façon spectaculaire l’étendue géographique de leurs opérations, créant une « chaîne d’approvisionnement globale » où chaque étape de production se déroule dans le lieu le plus approprié en termes de coûts, d’approvisionnement, ainsi que d’autres facteurs. L’assouplissement des règlementations nationales est sans doute le facteur le plus déterminant de la croissance des IED dans les pays en voie de développement. À une époque, lesIED étrangers étaient considérés avec circonspection. Ils représentaient une menace pour les entreprises locales et de nombreux États avaient interdit leurs prises de contrôle possession par des sociétés étrangères, ou imposé des conditions très lourdes à ce genre d’opération. Aujourd’hui, au contraire, les IED sont fortement recherchés, partout dans le monde. De nombreux pays ont mis en place des programmes pour attirer les capitaux étrangers et ils entrent souvent en compétition directe avec leurs voisins pour obtenir des investissements à grande échelle, comme des usines d’assemblage de voitures. La création d’emplois demeure sans doute l’attrait principal des IED pour les pays en voie de développement. Mais les investissements étrangers amènent de nombreux autres avantages, à la fois directs et indirects. Dans son livre le plus important L’Avantage concurrentiel des nations1, l’économiste Michael Porter, de l’Université de Harvard, remarque que les multinationales apportent aux pays dans lesquels elles investissement non seulement des capitaux, mais aussi une expertise de premier ordre en matière de production, de management et d’ingénierie. Cette expertise se répand dans le reste de l’économie, améliorant la compétitivité et favorisant la croissance. Les changements apportés aux infrastructures, ainsi qu’à l’environnement légal et réglementaire, pour attirer les multinationales, font progresser la productivité de l’ensemble des entreprises du pays. La majorité des économistes pense que la hausse des IED partout dans le monde est positif. Mais tous les investisse-ments n’offrent pas les mêmes avantages. Certains d’entre eux comportent des risques. Il est essentiel que la presse débatte des mesures prises par les pouvoirs publics pour attirer les capitaux étrangers, ainsi que des propositions d’investissement qui sont faites. Ces projets ne sont pas toujours rendus publics, alors que leur coût est parfois trop important au regard des bénéfices que peut en retirer la collectivité. Des investissements tous azimuts Il existe trois types de capitaux étrangers : l’aide au développement ; la dette ; les investissements. Au sein des investissements, on distingue entre les placements en actions et les IED, qui sont des participations au capital des entreprises locales, avec ou sans prise de contrôle. La plupart des IED aboutissent à une possession à 100 % par une entreprise multinationale, bien que certains pays privilégient les jointventures* (alliances économiques) avec des sociétés locales. Un investissement doit avoir un niveau significatif pour être comptabilisé comme un IED. S’il est inférieur à 10 % du capital d’une entreprise locale, il est considéré simplement comme un placement. Il existe deux types fondamentalement différents d’IED. Les entreprises multinationales peuvent soit acquérir une entreprise étrangère existante (en anglais, on parle alors de « buy »), soit créer une nouvelle entreprise (« build »). L’investissement dans une « jeune pousse » (« start up ») crée des capacités de production supplémentaires, maisengendre aussi une nouvelle concurrence pour les entreprises locales. Une autre distinction importante est celle qui existe entre le flux entrant d’IED (l’« inflow ») et le stock d’IED. Le flux entrant mesure la quantité d’investissements qui entre dans un pays au cours d’une période donnée. Le stock est la somme totale, cumulée, de la capacité de production d’un pays placée sous contrôle étranger. Il inclut la totalité des gains que les entreprises étrangères conservent dans ce pays, et il exclut les bénéfices que l’entreprise « rapatrie » vers la société mère. Une forte concentration Avant le début des années 1980, la plupart des flux de capitaux en direction des pays en voie de développement se faisaient sous la forme de prêts ou d’aide officielle au développement. Après la cessation de paiement du Mexique en 1983, la crise de la dette qui a frappé l’Amérique latine et la crise du sud-est asiatique en 1997, ces flux se tarirent, tandis que les investisseurs réévaluaient le risque des prêts aux économies émergentes. La majorité des IED continue à être dirigée vers les pays développés - par exemple, les fabricants japonais d’automobile ouvrent des usines aux ÉtatsUnis et au Royaume-Uni -, mais les investissements vers les pays en voie de développement ont augmenté de façon substantielle, passant de 8,4 milliards de dollars en 1980 à 36,9 milliards en 1990, puis à 190,7 milliards en 2002. Les IED ne bénéficient pas à tous les pays en en développement. En 2001, environ 62 % des investissements étrangers étaientconcentrés dans cinq pays : la Chine, le Mexique, le Brésil, Hong Kong et la Pologne. Les économies les moins développées, dont de nombreuses en Afrique, continuent de ne recevoir qu’une faible quantité de capitaux étrangers. Les multinationales ont tendance à les éviter et préfèrent investir dans des pays ayant la réputation d’être « sûrs », avec des niveaux relativement élevés de stabilité politique, d’infrastructure, d’éducation et des droits à la propriété bien établis. Une « chaîne d’approvisionnement mondiale » Le facteur le plus important de ce développement spectaculaire des investissements étrangers est l’internationalisation de la production et la création par les entreprises multinationales d’une « chaîne d’approvisionnement mondiale ». Les changements technologiques, en particulier les coûts moins élevés des transports et des communications, ont permis de placer les étapes successives d’une même production dans des pays différents, en profitant de conditions locales avantageuses pour minimiser les coûts. Une autre contribution importante à la croissance des IED est, comme on l’a vu, le changement de philosophie politique de la part des gouvernements, qui courtisent activement les investisseurs étrangers. Voici quelques-uns des nombreux programmes et incitations utilisés par les gouvernements pour encourager les IED : -Exemption ou réduction de l’impôt sur les bénéfices, d’une durée de cinq à dix ans en moyenne ; Exemption des taxes foncières ou des taxes professionnelles ; Construction ou remise en état d’infrastructures, comme les routes, les ports ou les services publics. Exemptions de tarifs douaniers, en particulier pour les produits utilisés dans le circuit de production des multinationales (ce que l’on appelle en anglais les « inputs ») ; Création de zones franches, avec une taxation et une règlementation adaptées ; Subventions à la création d’emplois et/ou la formation de la main-d’oeuvre ; Subventions directes, prêts avantageux, dotations foncières ou autres incitations financières directes. La plupart du temps, ces incitations ne sont pas rendues publiques. Il est donc difficile de les quantifier et de savoir si elles sont, ou non, justifiés ou raisonnables, au regard des bénéfices qu’en retire la collectivité. Les arguments POUR les IED Les IED contribuent souvent, mais pas toujours, à la croissance, à un revenu national plus élevé et à une réduction de la pauvreté. Encore n’existe-t-il pas de preuve définitive, en économie, sur ce qui génère la croissance, notamment dans les pays en développement. Par ailleurs, si les IED peuvent concourir à réduire la pauvreté, ils ne se traduisent pas nécessairement par une distribution plus équitable des revenus. Ils sont généralement le fait des entreprises multinationales, qui entendent en retirer un profit. Ils sont donc bien ciblés,dans des secteurs productifs, qui génèrent de l’argent et créent des emplois. On les oppose généralement aux prêts de l’État au secteur privé, souvent dépensés de façon inefficace ou détournés par la corruption, et qui aboutissent parfois à réaliser des infrastructures non nécessaires, des projets grandioses et inutiles que la Banque mondiale appelle des « éléphants blancs ». Ils sont moins volatiles que d’autres flux de capitaux. Ils ne peuvent pas fuir le pays en temps de crise aussi facilement que des investissements en actions, parce qu’ils portent généralement sur des actifs* « solides », comme des usines et des équipements, ce que l’on désigne sous le terme de « capital fixe ». On ne revend pas une usine aussi vite qu’une banque vend des obligations, ou refuse de renouveler des prêts à court terme. Même si un IED a été placé dans le secteur des services, comme l’assurance ou la publicité, il faut des efforts et du temps pour développer une entreprise. Les propriétaires ne se résignent pas facilement à mettre la clé sous la porte. Les IED, contrairement à d’autres formes de capitaux à court terme, exacerbent moins les situations de crise, comme on l’a constaté tout au long des années 1990. En 2002, lors de l’élection du président Lula da Silva, par exemple, le Brésil est resté une importante destination pour les IED, alors même que les investisseurs boursiers et les banques prenaient la fuite. Les IED améliorent les rentrées fiscales. Une entreprise sous contrôle étranger qui a du succès générera des profits et fournira plus de rentrées fiscales pour le pays d’accueil. Cestaxes peuvent ensuite être dépensées pour mettre en place des infrastructures, des programmes sociaux, éducatifs, etc. En théorie, les pays en développement ont donc intérêt à encourager les IED. Mais ce n’est pas toujours évident. Car les exemptions consenties par les gouvernements pour attirer les multinationales sont parfois très lourdes. Et les IED peuvent être utilisés pour commettre des fraudes fiscales. Une société sous contrôle étranger qui produit des « biens intermédiaires » – c’est-à-dire des biens manufacturés entrant dans la fabrication d’un produit, à distinguer des matières premières et des produits finis - vend habituellement ces biens à sa maison-mère. Des pièces détachées de voitures sont, par exemple, expédiées dans une usine de montage contrôlée par la même multinationale, mais située dans un autre pays. Ces pièces sont vendues à un prix que l’on appelle le « prix de transfert », puisqu’il s’agit en réalité du transfert d’un bien au sein d’une unique entreprise. Comme le « prix de transfert » est fixé par la multinationale elle-même, qui l’inscrit dans sa comptabilité, il est sujet à manipulation. Une filiale peut vendre ses produits à un prix artificiellement bas à l’entreprise-mère pour pouvoir payer moins d’impôts. Ils permettent un transfert de technologie et de compétences managériales. Ce point est très important. Les entreprises multinationales ont, en général, une plus grande expertise dans ces domaines que les entreprises locales et elles peuvent en faire bénéficier d’autres secteurs de l’économie. Cela se produit de manière évidente lorsque la multinationale a des liens étroits avec ses partenaires, ses four-nisseurs et ses clients dans le pays. Mais des transferts s’opèrent même lorsque l’entreprise n’est pas intégrée au tissu local, grâce à la mobilité de la main-d’oeuvre, aux contacts professionnels, ou à la pression qu’elle exerce sur la concurrence. Ils peuvent améliorer les compétences et les salaires de la main-d’oeuvre locale. Les multinationales forment leurs salariés, contribuant ainsi à un meilleur développement de la force de travail. Il existe beaucoup d’exemples qui démontrent que, dans les économies en voie de développement, les multinationales paient et forment mieux les employés que les entreprises locales. La présence de multinationales sur le marché du travail pousse les concurrents à améliorer les conditions et les salaires des travailleurs. Notons que du point de vue des entreprises locales, cela peut être négatif — si les multinationales accaparent la main-d’oeuvre qualifiée, leurs coûts de main-d’oeuvre peuvent monter en flèche. Ils favorisent l’accès aux marchés d’exportation. Les multinationales ont, par définition, un savoir-faire considérable en matière d’importation et d’exportation. De nombreux économistes estiment qu’un des avantages-clés des IED est la présence dans le pays d’entreprises étrangères orientées vers l’exportation, susceptibles d’aider les sociétés locales à améliorer leurs efforts pour vendre à l’étranger. Elles poussent à l’amélioration des infrastructures d’expédition et de logistique – en permettant notamment une plus grande présence des services d’expédition internationaux et de leursagents. Un transfert de connaissances se produit, par lequel les managers des entreprises locales apprennent en se basant sur l’exemple des multinationales comment s’ouvrir de nouveaux marchés d’exportation. Les IED augmentent la production des fournisseurs locaux, aboutissant à une hausse des revenus et des profits de ces entreprises. Tout dépend du niveau auquel les entreprises étrangères s’approvisionnent sur le marché local, plutôt que d’importer les produits de leurs propres filiales. Ils procurent des biens à moindre coût pour les fournisseurs locaux. Si une multinationale crée un produit qui était auparavant importé, ou fabriqué en quantité très faible, sur le marché national, une baisse des coûts de production peut s’ensuivre pour les entreprises locales, conduisant à une productivité et à des profits accrus. Enfin, ils améliorent la balance des paiements* et le compte de capital* des pays concernés. Les exportations apportent des devises. Et les entreprises multinationales ont besoin de convertir des devises en monnaie locale, soit pour acquérir d’autres sociétés, soit pour passer des contrats de travail et d’équipement. Ces bénéfices sont à nuancer si les multinationales importent leurs propres biens intermédiaires. Par ailleurs, elles finissent par « rapatrier » leurs profits vers leur maison-mère, ce qui provoque une baisse des réserves en devises. Les arguments CONTRE les IED Si les IED deviennent trop importants, les profits rapatriés à l’étranger peuvent mettre un pays en danger. Lorsque les entreprises sous contrôle étranger sont bien établies et profitables, elles s’efforcent de rapatrier leurs revenus vers le pays propriétaire. Au cours de ce processus, dit de « décapitalisation », les revenus en monnaie locale sont convertis en devise étrangère et les capitaux traversent les frontières, au détriment de la balance des paiements*. Si la proportion d’entreprises sous contrôle étranger est trop élevée, une fuite importante de capitaux peut se produire. Elle peut être équilibrée par l’arrivée d’autres IED. Mais, en temps de crise, les IED tendent à s’amenuiser, tandis que les multinationales s’empressent de rapatrier leurs profits. L’effet est semblable à celui des créanciers étrangers qui refusent de renouveler des prêts à court terme – le pays est privé de capitaux du jour au lendemain, et une mauvaise situation économique est susceptible d’empirer soudainement. C’est l’un des risques majeurs pour les pays qui deviennent trop dépendants des IED. Les IED provoquent une concurrence nuisible pour les entreprises locales, parce que les multinationales ont un savoirfaire, une technologie et un capital très supérieurs. Les sociétés du pays concernés peuvent être très affectées, voire même mises hors service, conduisant à une hausse du chômage. Avant d’inciter les multinationales à investir chez eux, les gouvernements doivent s’interroger : les entreprises locales pourront-elles s’améliorer suffisamment pour rivali-ser avec ces grands groupes, ou seront-elles tout simplement décimées par cette nouvelle compétition ? Les multinationales se servent des IED pour dominer le marché. Lorsqu’elles parviennent à constituer des monopoles, elles sont tentées d’augmenter leurs prix, pour extraire des profits excessifs, éliminant ainsi l’ensemble des avantages apportés par les IED. Le pouvoir de monopole, quelle que soit la manière dont il a été obtenu, est un risque associé aux IED qui doit, dans la plupart des cas, être examiné avec soin. Les IED favorisent l’instabilité politique. Lorsque les multinationales exercent trop de pouvoir, et détiennent un monopole sur un bien public — comme l’eau, l’électricité ou le téléphone — elles peuvent déclencher l’hostilité de la population et conduire à des désordres graves. Ce phénomène s’est produit de façon spectaculaire en 2000, à Cochabamba, en Bolivie. Le service public de l’eau était passé sous le contrôle d’un conglomérat multinational mené par le groupe Bechtel, qui doubla immédiatement les prix, précipitant une grève générale et le blocage des transports. Le gouvernement bolivien fut contraint d’annuler la privatisation et Bechtel fut obligée de quitter le pays. À l’inverse, l’exemple du service téléphonique dans plusieurs pays du monde, dont le Mexique, le Brésil et l’Inde, montre que l’arrivée d’une entité étrangère dans une industrie préalablement contrôlée par le gouvernement a réduit spectaculairement les coûts et amélioré le service téléphonique. Cependant, dans chacun de ces cas, c’est probablement l’introduction de la concurrence plutôt que celle du capital étranger en soi qui a contribué à de telles améliorations du service. L’implantation des multinationales aboutit à une dégradation de l’environnement, ainsi que des conditions de travail. Les grands groupes ont la tentation d’implanter des installations polluantes là où les contrôles écologiques et le droit du travail sont les plus faibles. Il est vrai que la plupart des pays en voie de développement ont des réglementations assez lâches et une faible capacité à les faire respecter. Par ailleurs, même si des multinationales ont bien été la cause d’accidents terribles et d’énormes dommages écologiques, dont le désastre chimique de Bhopal ou la pollution pétrolière au sud du Nigéria, rien ne prouve qu’elles polluent plus que les entreprises locales. Il en va de même pour les cas notoires d’exploitation de la main-d’oeuvre dans des sweatshops* (les « usines à sueur » des pays sous-développés, où les conditions de travail sont déplorables). Elles sont davantage sensibles à ces questions, et donc susceptibles de changer leurs pratiques, que les sociétés locales, du fait de la pression internationale. Aller plus loin sur le web Le Development Gateway collecte de nombreuses données sur le développement économique et la réduction de la pauvreté. www.developmentgateway.org/node/130616 Le Harvard Center for International Development (CID) compte une page avec de nombreux liens vers des études universitaires, la plupart traitant des IED. www.cid.harvard.edu/cidtrade/issues/investmentpaper.html Cet article, sur le site de la Banque mondiale, a un bon appendice qui résume de nombreux exposés et études sur les IED, la croissance économique et la réduction de la pauvreté. http ://econ.worldbank.org/files/2205_wps2613.pdf L’Institute for International Economics à Washington publie des travaux de recherche sur divers sujets d’économie et de développement, y compris les IED. www.iie.com/research/trade.htm#fdi Le Center for Global Development affiche également de nombreux documents de travail sur le développement, la privatisation et l’investissement dans les pays en voie de développement. www.cgdev.org Le Rapid Response Unit de la Banque mondiale publie énormément sur le sujet des IED. http ://rru.worldbank.org/Resources/foreign_direct_investment.asp Le site de Globalization and Poverty fournit des travaux de recherche sur l’impact des IED sur la réduction de la pauvreté. www.gapresearch.org/finance.asean.html Le professeur Kyoji Fukao de l’université Hitotsubashi à Tokyo propose de nombreuses études sur les IED et sur le commerce avec le Japon. www.ier.hit-u.ac.jp/~fukao/english/publication/paper/ index.html LEÇON N°3 La libre circulation des capitaux Des années 1940 à la fin des années 1980, le contrôle des capitaux était la norme un peu partout dans monde. On pouvait facilement se procurer des devises étrangères pour acheter des biens et des services à un autre pays. Mais il était difficile de réaliser des transactions financières, de spéculer sur la monnaie ou l’achat et la revente d’actions, sur le marché d’un autre pays. Un taux de change spécial, beaucoup moins favorable, était appliqué à ces opérations. Les particuliers ne pouvaient posséder qu’une quantité limitée de devises étrangères lors de leur passage à la douane. Cette politique n’avait pas cours auparavant. Au XIXème siècle, les capitaux circulaient librement. Mais ils se déplaçaient beaucoup plus lentement qu’aujourd’hui. Jusqu’aux années 1930, la norme était l’étalon-or, un système dans lequel toutes les monnaies locales devaient être entièrement gagées sur les réserves d’or possédées par leur gouvernement. En clair, pour chaque dollar en circulation, il devait y avoir la valeur d’un dollar en or dans les coffres des banques centrale. L’idée était simple. Si un pays était en déficit au niveau de sa balance des paiements* - si ses importations étaient supérieures à ses exportations -, l’or quittait le pays. Le gouvernement était, donc, obligé de retirer de l’argent en circulation, ce qui provoquait une réduc-tion de la masse monétaire*, faisant chuter les prix des biens et des services. La marchandise locale devenait plus attirante que les biens importés. Les exportations grimpaient, les importations chutaient et le déficit de la balance des paiements*, en théorie, se rééquilibrait. Pour que ce système fonctionne, le compte de capital*, qui comptabilise les échanges de capitaux entre un pays et le reste du monde, devait être « ouvert ». En clair, les capitaux devaient pouvoir circuler. Sinon, l’or ne pouvait transiter d’un pays à l’autre. L’étalon-or fut abandonné par les États-Unis pendant la Grande dépression qui a suivi le krach boursier de 1929. Le système était trop difficile à maintenir pendant une période de profonde récession. D’autres pays, comme la GrandeBretagne, la France, l’Irlande, la Scandinavie, l’Irak, le Portugal, la Thaïlande, le Japon et un certain nombre d’États d’Amérique latine suivirent le mouvement, avec l’espoir d’accroître leurs exportations. Bien sûr, comme tous ces pays tentèrent l’expérience en même temps, aucune de leurs exportations ne fut en hausse, le déséquilibre se maintint, et les monnaies s’affaiblirent. Un contrôle des capitaux devait être imposé. À partir des années 1960, certains pays européens commencèrent, petit à petit, à relâcher leurs restrictions. La tendance prit progressivement de l’ampleur, jusqu’aux années 1990, où la plupart des pays industrialisés du monde avaient complètement libéralisé leurs échanges. Dans ces pays, n’importe qui pouvait acheter et vendre une autre devise, quel qu’en soit l’usage, pourvu que l’opération soit déclaréeà l’administration fiscale. Il était désormais possible d’acheter des devises pour investir dans des actions ou des entreprises à l’étranger. Bientôt, d’énormes marchés de devises étrangères se développèrent. New York, Londres, Francfort et Tokyo devinrent les centres les plus importants du marché monétaire tandis qu’à Hong Kong et à Singapour des marchés actifs se développèrent. Le Royaume-Uni supprima les contrôles en 1979, suivi de l’Allemagne en 1984. Puis ce fut le tour de l’Espagne en 1992 et de la Grèce en 1994. Plusieurs pays européen indexèrent leur monnaie les unes aux autres et firent du commerce entre eux. Ce système donna naissance à une monnaie commune, l’Euro, entrée en vigueur le 1er janvier 2002. Certains pays en voie de développement, comme la Chine, l’Inde et le Sri Lanka, conservèrent une partie des contrôles. D’autres, surtout en Amérique latine et en Asie du sud est, entamèrent à leur tour un processus de libéralisation. Le mouvement fut lancé au Chili, au début des années 1970. L’Asie fut conquise au cours des années 1980, à l’exception de la Chine. La Malaisie renonça à la libéralisation après la crise de 1997 et, depuis ces deux dernières années, les contrôles de capitaux ont fait leur réapparition dans certains pays comme le Chili, l’Argentine et le Venezuela. Au fur et à mesure que les obstacles tombaient, l’argent commença à circuler. Les investisseurs étrangers achetèrent avec empressement des actions et des obligations émises par les entreprises des pays en développement et leur prêtèrent directement de l’argent. Dès septembre 1997, lors deson assemblée annuelle à Hong Kong, le FMI* fit pression sur les pays membres pour que la libéralisation des capitaux soit ajoutée à sa charte et fasse officiellement partie de son mandat. Cette tentative s’inscrivait dans une poussée plus large vers la libéralisation économique qui avait commença aux États-Unis avec l’élection du président Ronald Reagan, en 1981, et au Royaume-Uni avec l’élection du premier ministre Margaret Thatcher, en 1979. Les économistes ne firent pas beaucoup de recherches, théoriques ou empiriques, pour déterminer si la libéralisation était une bonne chose. Beaucoup crurent qu’un libre flux de capital bénéficierait aux pays pauvres, comme le commerce et l’investissement avaient aidé les pays riches à se développer au XIXème siècle. Les arguments POUR la libre circulation des capitaux Les pays en voie de développement économisent peu, mais ont besoin de beaucoup investir. Les capitaux étrangers ne se dirigeront pas vers un pays à moins que les investisseurs soient assurés que, s’ils en ont besoin, ils pourront librement rapatrier leur argent – d’où l’importance de la libéralisation des comptes de capitaux. La circulation de capitaux étrangers vers un pays peut l’aider à accroître sa productivité, et à améliorer sa qualité de vie. Elle encourage aussi l’intégration des économies au sein du système financier mondial. La disponibilité d’une masse croissante de capitaux issus de nombreuses sources différentes profite à la croissance. La libéralisation encourage les « bonnes » politiques : les pays qui ont des gouvernements stables, des règles de droit justes et solides, en résumé, un climat d’investissement attrayant, attireront plus de capitaux, ce qui peut avoir un effet d’incitation sur les pays voisins. Les contrôles de capitaux sont inefficaces, sur le plan microéconomique, car ils empêchent l’allocation optimale des ressources. En clair, l’argent n’est pas autorisé à circuler vers les entreprises ou les investissements qui sont les plus efficaces. Les contrôles ont aussi des coûts administratifs élevés, développant la fraude et la corruption. L’envers du décor Il est vrai qu’au début les entrées massives de capitaux dans les pays en voie de développement déclenchèrent une période de croissance économique rapide. Il est vrai aussi qu’elles poussèrent la valeur de la monnaie de ces pays à la hausse, par rapport au dollar américain. Mais les années qui suivirent ce vaste mouvement de libéralisation furent ponctuées par une série de crises financières dont la crise asiatique de 1997, la crise russe de 1998, la crise brésilienne de 1999 et les crises de Turquie et d’Argentine en 2001. Au total, plus d’une centaine de pays ont dû face à des crises au cours des trente dernières années. La libéralisation du marché des capitaux a été l’un des plus importants dans le déclenchement de ces crises, qui ont été, pour la plupart, précipitées par un départ massif d’argent — ce que de nombreux éco-nomistes, dont Rudiger Dornbusch, ancien chercheur au Massachussets institute of Technology (MIT), et Guillermo Calvo, économiste en chef de la Banque interaméricaine de développement (BID), ont baptisé le « sudden stop », la « brusque interruption ». Lorsque les investisseurs cessent d’avoir confiance dans l’économie d’un pays, ils retirent aussitôt leurs capitaux. La valeur de la monnaie chute brusquement, rendant d’autant plus difficile le remboursement de la dette publique, qui est souvent libellée en dollars, et causant encore plus de pertes de confiance de la part des investisseurs étrangers. En 1997, la crise asiatique éclata lorsque des spéculateurs en devises commencèrent à revendre les monnaies du continent, qui se retrouva paralysé. Évidemment, les économies de la Thaïlande, de la Corée du Sud ou de l’Indonésie n’étaient pas parfaites : leurs entreprises et leurs banques présentaient de sérieuses lacunes, notamment des pratiques peu fiables de prêts, un surinvestissement dans des bulles comme l’immobilier, un manque de réglementations et de transparence. Mais malgré ces problèmes, la crise ellemême fut enclenchée par les sorties massives de capitaux. On s’interrogea : la libéralisation rapide des marchés de capitaux était-elle vraiment une bonne idée ? À quoi bon faire entrer des millions de dollars en capital étranger, qui font monter la valeur de la monnaie, pour les voir disparaître à la vitesse de l’éclair ? Ils remarquèrent que des pays comme la Chine, l’Inde et le Vietnam qui avaient des contrôles de capitaux avaient été relativement épargnés. La décision prise par la Malaisie de rétablir un contrôle descapitaux fut une sage décision, qui fonctionna d’ailleurs bien mieux que prévu. Les arguments CONTRE la libre circulation des capitaux Il existe une différence entre les Investissements étrangers directs (IED, voir Leçon N°2), qui portent sur les outils de production, et les investissements dans des portefeuilles en actions et obligations, qui ont tendance à être plus spéculatifs. Dans le premier cas, l’argent ne pas être retiré du pays du jour au lendemain. Les premiers adeptes de la libéralisation des capitaux n’avaient pas vraiment songé à la différence entre ces deux types d’investissement, Aujourd’hui, beaucoup s’accordent sur l’importance des IED et s’inquiètent, en revanche, des investissements en actions non réglementés et de leur impact sur les pays en voie de développement. De nombreux partisans de la libéralisation des marchés de capitaux prétendent que sans cette dernière, les pays ne pourraient pas attirer d’IED. Mais la Chine, par exemple, est le plus grand bénéficiaire d’IED au monde alors qu’elle a instauré un contrôle des capitaux. Même les pays qui ne manquaient pas de capital furent incités à libéraliser. En Asie du sud est, par exemple, les taux d’épargnes étaient très élevés. Ces pays ont, par la suite, connu des crises très importantes. Une libre mobilité du capital rend la gestion de l’économie difficile, au cours des bonnes comme des mauvaises périodes. Si l’économie d’un pays est prospère, l’afflux d’argent peut gonfler artificiellement la valeur de la monnaie, au détriment des exportations – la monnaie prend de la valeur, donc les produits du pays coûtent plus cher à importer pour les autres pays. Il favorise aussi l’inflation*. Enfin, des entrées massives d’argent peuvent faire perdre de leur vigilance aux banques, conduisant à de mauvaises décisions d’investissement ou à des transactions purement spéculatives, voire à de la corruption. De nombreux pays ont connu des difficultés pour mettre en place un contrôle de capitaux, mais d’autres, comme le Chili et la Malaisie, l’ont fait avec beaucoup de succès. Même si les contrôles sont imparfaits, et donnent lieu à des fraudes, ils aident à maintenir la stabilité de l’économie. Pour reprendre l’expression de l’ancien président de la Réserve fédérale américaine*, l’économiste Paul Volcker, un parapluie qui fuit protège tout de même par temps de pluie. Mais il est important de distinguer les contrôles qui stoppent l’entrée de capitaux, comme au Chili, de ceux qui empêchent leurs sorties, comme en Malaisie. Ces deux types de contrôles ont des implications différentes. Les marchés financiers internationaux sont capricieux. Même les pays avec une bonne politique économique ne sont pas à l’abri d’une perte de confiance. Les progrès techniques ont exacerbé la volatilité* des marchés de capitaux. En clair, les spéculateurs et les banquiers peuvent retirer d’un pays, du jour au lendemain, des cen-taines de millions de dollars. Lorsque la libéralisation a commencé, les communications étaient plus lentes. Il était difficile d’imaginer une telle évolution. Même les économistes les moins critiques à l’égard de la libéralisation admettent que celle-ci doit être mise en place lentement et seulement après que certaines conditions ont été remplies. Il faut développer : un secteur bancaire capable de gérer d’importantes arrivées d’argent et de les canaliser vers des investissements productifs ; des entreprises efficaces, qui utilisent correctement l’argent et ne le jettent pas par les fenêtres ; des lois qui limitent les monopoles, régulent l’activité des banques, la comptabilité des entreprises, et encadrent les faillites ; une politique économique cohérente ; une attitude prudente de la part du gouvernementale, qui ne doit pas encourager, même implicitement, les entrées excessives de capitaux à court terme. L’économiste Jagdish Bhagwati, professeur à l’Université de Columbia, affirme que bien que le libre-échange aide les pays en voie de développement, les risques dus à une libéralisation non réglementée des marchés de capitaux sont élevés. Il souligne qu’il n’existe pas de preuves que la libéralisation des marchés de capitaux procure plus d’avantages que l’ouverture aux Investissement directs étrangers et que les avantages issus du libre mouvement des capitaux peuvent être anéantis par des crises provoquant l’effondrement de la croissance. Dani Rodrik, économiste à l’Université d’Harvard, qui a aussi critiqué la rapidité excessive de la libéralisation du commerce, conclut qu’il n’existe pas de statistiques prouvant que la libéralisation du marché des capitaux stimule la croissance économique ou conduit à plus d’investissements. Des études de la Banque mondiale etd’autres organismes internationaux démontrent que la libéralisation des marchés de capitaux a été systématiquement liée à l’instabilité et aux crises. Comment on contrôle les capitaux Les gouvernements ont plusieurs outils à leur disposition pour contrôler l’entrée et la sortie des capitaux : Les Taxes. Le Chili taxe les capitaux à l’entrée dans le pays, la Malaisie taxe les capitaux sortants. Ces mesures découragent les emprunts d’argent à l’étranger et elles sont réglables avec précision pour, par exemple, décourager l’emprunt à court terme, sans décourager l’emprunt à long terme. La réglementation bancaire. Le gouvernement impose aux banques de limiter leurs emprunts à l’étranger, ainsi que leurs charges à court terme, en fonction des devises qu’elles possèdent ou de leurs capacités financières. Il met des freins à la concentration des prêts vers une entreprise ou un secteur particuliers. Les contrôles directs. La Chine, l’Inde et beaucoup d’autres pays imposent des contrôles directs sur les opérations de change. Au Vietnam, pendant de nombreuses années, les entreprises ont dû obtenir la permission de l’État pour acheter des devises étrangères, en expliquant pourquoi elles en avaient besoin. Les entreprises de construction, spécialisées dans les infrastructures publiques, avaient priorité sur les entreprises qui vendaient des biens de consommation.Ces politiques ont connu des succès et des échecs. Leurs détracteurs pointent du doigt les échecs et suggèrent que les contrôles sont, dans les faits, facilement contournables. Leurs partisans rétorquent que l’on en sait beaucoup plus maintenant sur le fonctionnement des contrôles. Alors, POUR ou CONTRE le contrôle de capitaux ?POURIl peut empêcher les crises en freinant les afflux trop massifs de capitaux. Il donne de la flexibilité à un pays pour promouvoir la croissance, sans avoir à s’inquiéter des spéculateurs. Il permet à un pays de jouir d’un moment de répit pendant une crise pour réorganiser le secteur financier.Il assure que l’usage de l’épargne des ressortissants du pays sera investi sur place, et non à l’étranger, bénéficiant à l’économie locale. CONTRE Il est difficile à appliquer Il est inefficace même lorsqu’il est appliqué. L’économiste Sebastian Edwards, de l’Université de Californie, comme d’autres opposants, affirme que les nations qui ont augmenté les contrôles de capitaux après une crise, comme l’Argentine, le Brésil et le Mexique, ont connu des croissances plus molles. Il perturbe le bon fonctionnement de l’économie. Il encourage le trafic et autres activités illégales. Il donne aux pays un sentiment de sécurité trompeur, les conduisant à éviter de changer leurs politiques, parce qu’ils ne redoutent pas la sanction du marché, et la fuite des capitaux. Aller plus loin sur le Web Le professeur Ross Levin, qui enseigne la finance à la Carlson School of Management de l’Université du Minnesota, a beaucoup écrit sur les questions bancaires http ://econpapers.hhs.se/paper/wopwobadc/1622.htm La bibliothèque électronique de la Friedrich Ebert Foundation a publié une étude sur la libération économique du Chili et le contrôle des capitaux étrangers http ://libray.fes.de/fulltext/iez/00766.htm Bradford Delong, professeur à l’University de Californie, a rédigé un historique du contrôle de capitaux sur son site Internet www.j-bradford-delong.net/comments/USIA.html La page de la Banque mondiale sur les flux internationaux de capitaux www.worldbank.org/research/projects/capflows/h La position du FMI La libéralisation des marchés financiers est un thème difficile et controversé aux yeux du FMI*. Au cours des années 1990, le Fonds a fortement encouragé les pays à s’ouvrir à la circulation des capitaux financiers internationaux. Mais il a inversé sa position depuis — en théorie, du moins. Au départ, le FMI* expliquait qu’en retirant les contrôles, les pays en voie de développement, souvent à court de capitaux, pouvaient bénéficier d’un moteur puissant pour leur croissance et leur bien-être, en diversifiant les risques, tout en créant de nouvelles opportunités d’investissements pour les investisseurs internationaux. Ces convictions étaient si enracinées que, comme on l’a vu, la direction du Fonds a fait campagne pour amender la charte du FMI* et faire de la libéralisation des marchés de capitaux l’une de ses missions officielles. Mais, entre-temps, beaucoup de pays, dont la Russie et les « nouveaux pays industrialisés » d’Asie suivirent les conseils du FMI* et s’ouvrirent aux capitaux étrangers. Ces pays n’étaient tout simplement pas prêts à entreprendre une telle réforme. Et, en 1997, ce fut la débandade. La monnaie thaïlandaise, le baht, s’écroula et la contagion financière s’étendit de la Thaïlande à la Corée du Sud, à l’Indonésie, puis à la Russie et au Brésil. La prospérité créée par les entrées massives de capitaux étrangers s’évapora à la vitesse des investisseurs qui, paniqués, fuyaient la région. Dix ans de croissance solide et de revenus croissants prirent fin du jour au lendemain, tandis que les faillites bancaires, le chômage et la pauvreté accablaient ces régions. Suite à la crise, de nombreux observateurs ont dénoncé la politique du FMI*, soutenu par le Trésor* américain. Après la crise, le Fonds adopta, donc, un ton plus prudent. Il insiste désormais sur la nécessité d’une longue préparation avant de commencer le processus de libéralisation. Une étude publiée en mars 2003, sous la direction de l’économiste en chef du FMI*, Kenneth Rogoff, conclut que la libéralisation devrait être « abordée avec précautions, avec des institutions et un cadre macroéconomique solides » comme conditions préalables. Il explique que les pays en voie de développement ne doivent pas se précipiter vers la libéralisation et même que, dans de nombreux cas, les contrôles — en particulier ceux qui freinent l’entrée des capitaux sur le territoire, comme au Chili — peuvent être recommandés. La réforme de la charte du FMI* a finalement été abandonnée. LEÇON N°4 Les fonds spéculatifs Ils portent des noms exotiques : Tiger, Jaguar, Quantum. Ils sont dirigés par des hommes – car ce sont presque toujours des hommes - qui ont peu de goût pour les contraintes. Et ils ont marqué les crises financières des années 1990. Ce sont les fonds spéculatifs, les hedge funds, moins connus sous leur nom français de « fonds de couverture ». Ils ont pénétré la conscience collective, incarnés en monstres financiers qui sèment les graines de la destruction où qu’ils aillent. Le fond de George Soros est célèbre pour avoir forcé la livre sterling à quitter le Système monétaire européen en 1992. L’effondrement du fonds américain Long Term Capital Management (LTCM), en 1998, a failli mener le système financier mondial à sa ruine. Beaucoup pensent que les hedge funds ont exacerbé — ou provoqué — les nombreuses crises asiatiques des années 1990, ainsi que celles qui suivirent en Argentine et au Brésil Les hedge funds sont des structures financières flexibles et non réglementées qui utilisent ce que l’on appelle un « effet de levier » pour diriger d’importants flux financiers vers des investissements ciblés. L’alliance de leur taille et de leur flexibilité est redoutable. Lorsqu’un fond cible les actions d’une entreprise, sa force est écrasante et difficile à contrer. Qu’est-ce qu’un fonds spéculatif ? Les hedge funds sont des sociétés financières qui gèrent des sommes importantes pour le compte de leurs clients. Ils sont flexibles, agressifs, profitent de la montée ou de la baisse du prix des actions et augmentent leurs profits grâce à des outils à la fois très originaux et très risqués. C’est un phénomène récent. Leur paternité est attribuée à un journaliste américain, Alfred Winslow Jones, qui a créé le premier fonds spéculatif, en 1950. Selon Tremont-CSFB, une société de conseil qui contrôle les hedge funds, il existe plus de 7 000 fonds en activité aujourd’hui, gérant quelque 600 milliards de dollars. Pour des raisons que nous allons expliquer, ils ont tendance à devenir populaire lorsque les marchés sont à la baisse. Leur nombre a augmenté de plus d’un tiers depuis l’éclatement de la bulle Internet, en 2001. Pour comprendre comment fonctionnent ces fonds, il faut se souvenir que le prix d’une action, par exemple, peut augmenter dans deux cas de figure : si le marché en général est à la hausse ou pour des raisons qui sont propres à l’action elle-même (un nouveau contrat, une nouvelle invention, des bénéfices plus élevés, etc.). Les mouvements du marché sont difficiles à appréhender. L’évolution du cours d’une action est, en revanche, plus facile à prévoir. Les fonds spéculatifs se basent sur cette idée très simple pour gagner de l’argent. Ils le font en vendant à découvert. Qu’est-ce que la vente à découvert ? Prenons un exemple. Vous pressentez que le prix d’une action appelée Désastre, qui se vend actuellement à 15 euros, est surévalué*, et qu’il va bientôt baisser. Que faites-vous ? Vous allez vers quelqu’un qui possède l’action, mais a provisoirement besoin d’argent. Vous lui prêtez l’argent et, en échange, il vous prête son action. Vous promettez de lui rendre son action, dans un délai de trois mois, en échange de votre argent. Ce procédé est appelé un « repo », abréviation de l’anglais « repurchase agreement », en français une « pension livrée ». Vous vendez aussitôt l’action que vous avez empruntée sur le marché, pour 15 euros. Si vous avez raison et que l’action Désastre finit par chuter, disons à 10 euros, vous retournez sur le marché, vous rachetez l’action au prix de 10 euros, vous la rendez à la personne qui vous l’a prêtée, qui vous rend vos 15 euros. Et voilà : vous avez gagné 5 euros ! Évidemment, si le prix était remonté à 18 euros vous auriez perdu 3 euros sur votre investissement. En utilisant la vente à découvert, les fonds spéculatifs se « couvrent » contre les aléas du marché. Un exemple : un fond spéculatif croit beaucoup au potentiel de l’entreprise Casse-cou, mais le marché en général lui paraît peu porteur. Le gestionnaire du hedge fund achète des actions Cassecou, pour 10 euros, et vend à découvert 10 euros d’une autre action, ou d’un portefeuille d’actions, dont le cours suit en général les évolutions du marché. Si le marché dans son ensemble - dont Casse-cou - monte de 10 %, le gestionnaire ne fait pas de bénéfice : le profit sur les actions Casse-cou (1 euro) compense les pertes de la vente à découvert des autres actions (1 euro également). Mais si Casse-cou se redresse de 10 % (soit un profit de 10 euros) et que le marché ne grimpe que de 8 % (soit une perte de 8 euros), le gestionnaire empoche les 2 % de différence (soit 2 euros). On remarque que les profits et les pertes associés à ce système sont limités. Si le fonds avait choisi de ne pas « couvrir » son investissement dans Casse-cou, il aurait pu gagner 10 % (soit 10 euros), au lieu de 2 %. Pour que le système soit vraiment profitable, les hedge funds doivent investir des sommes énormes. C’est ici qu’intervient un autre dispositif : « l’effet de levier ». Le principe de « l’effet de levier » est simple : il s’agit d’emprunter beaucoup pour miser beaucoup. Admettons que le fonds ait ajouté 90 euros, empruntés, aux 10 euros qu’il possédait déjà. Il aurait pu investir 100 euros en actions Casse-cou et gagner 20 euros plutôt que 2. L’inconvénient de « l’effet de levier », c’est que, tout comme il augmente les profits, il fait aussi grossir les pertes. Il s’agit donc d’une opération très risquée. Considérons l’exemple suivant. Un fonds a un capital de 10 euros. Il emprunte 90 euros supplémentaires pour acheter des actions Casse-cou. Il « couvre » l’investissement en vendant à découvert l’équivalent de 100 euros d’actions. Si Casse-cou chute de 10 % alors que le marché demeure aumême niveau, le fonds aura perdu 10 % de 100 euros, soit 10 euros, soit la totalité de son capital initial. Une chute relativement modeste du prix de l’action (10 %) se traduit par une perte de capital de… 100 %. Les différents types de fonds spéculatifs Il existe plusieurs types de hedge funds. Certains opèrent sur le marché des changes. D’autres sur le marché des actions. Certains se concentrent sur une région géographique. D’autres investissent partout. Certains sont généralistes. D’autres sont extrêmement spécialisés. Un petit nombre d’entre eux gèrent des centaines de millions de dollars, tandis que la majorité n’a « que » quelques millions de dollars à son actif. Certains acceptent les apports étrangers. D’autres n’investissent que l’argent de leurs associés. Certains emploient une multitude de gestionnaires. Dans d’autres, toutes les décisions sont prises par une seule personne. Certains utilisent des effets de levier massifs. D’autres empruntent seulement une petite partie de leur capital... Ces différences mises à part, on distingue deux catégories de fonds spéculatifs. Les « fonds macro » (abréviation de « macroéconomique », du grec « macro », « grand »), sont ceux qui misent sur les grands mouvements du marché. Leurs analyses se font « par le haut », dans la mesure où ils analysent des phénomènes globaux, comme la croissance, l’inflation*, la balance des paiements* et l’évolution de la démographie. Ils sont moins intéressés par des actions en particulier que par la directiongénérale du marché. Si, par exemple, ils estiment qu’un pays va bientôt subir une onde de choc, ils vendent tous leurs actifs, y compris la monnaie et les actions qu’ils détiennent sur le marché local. Contrairement aux autres hedge funds, les fonds macro ne se « couvrent » pas, mais prennent habituellement des positions sans garanties. Le fond de couverture de George Soros est probablement devenu le fond macro le plus connu après avoir spéculé - avec succès – contre le maintien du Royaume-Uni au sein du Système monétaire européen (SME). Le fond Tiger, dirigé par Julian Robertson, est un autre fond macro célèbre. Les « fonds à valeur relative », eux, s’isolent complètement du marché, en se « couvrant ». Leurs profits et leurs pertes viennent de la performance d’un titre en particulier, relativement à la totalité du marché. Ils utilisent des modèles mathématiques pour distinguer les titres « bon marché », qui ont des chances de monter, des titres « chers », qui risquent de baisser. Ils achètent les titres bon marché et vendent à découvert les titres chers. Ils gagnent de l’argent lorsque la différence entre les deux titres se réduit. Les fonds à valeur relative emploient beaucoup d’effets de leviers. LTCM est le plus connu des hedge funds à valeur relative. Ses erreurs furent suivies de pertes considérables, décuplées par des effets de levier énormes. L’incitation au risque Les hedge funds sont très différents des institutions financières traditionnelles, pour les raisons suivantes : La vente à découvert. L’effet de levier. Les gains absolus. Les « performances » des fonds d’investissement traditionnels se calculent par rapport à un indice, par exemple le CAC 40. Les fonds spéculatifs, au contraire, sont des outils de gain « absolu » dont la performance est mesurée dans l’absolu, et non relativement à un indice. C’est une différence essentielle. Le gestionnaire d’un fond traditionnel peut se contenter de « suivre » un indice, à la hausse comme à la baisse. Un gestionnaire de fond spéculatif, au contraire, se doit d’être plus agressif. La clientèle. Les fonds spéculatifs attirent des investisseurs avec un gros capital, qui cherchent à gagner beaucoup d’argent dans des placements à haut risque. Le nombre d’investisseurs dans un hedge fund est limité par la loi. Les fonds traditionnels, eux, ont une clientèle d’entreprises ou d’investisseurs institutionnels*, comme les caisses de retraites ou les compagnies d’assurance. Cette différence de clientèle entraîne une différence d’attitude par rapport au risque. - La structure financière. Les gestionnaires de fonds traditionnels sont des employés, dont le patrimoine est séparé de celui de leur entreprise. Les gestionnaires de fonds spéculatifs, eux, sont presque toujours obligés d’investir leur propre capital, voire une partie de leur rémunération, dans leur fonds. Il s’agit d’aligner leur motivation sur celle de leurs investisseurs. Le partage des profits. Les hedge funds sont rémunérés en fonction de leurs performances. Ils font payer des frais administratifs annuels – en général 1 % de toutes lessommes qu’ils gèrent, et conservent un pourcentage des profits - habituellement 20 %. Si le fond perd de l’argent, il ne percevra rien tant que la somme perdue n’aura pas été récupérée. Par comparaison, les gestionnaires traditionnels reçoivent une prestation constante, quelle que soit la performance. La flexibilité. Du fait de leur petite taille - on a vu qu’ils ne pouvaient réunir qu’un nombre limité d’actionnaires -, les hedge funds échappent à toute réglementation. Par ailleurs, leurs clients aiment le risque et se soucient peu des moyens employés. Les fonds spéculatifs sont donc à la fois très flexibles, très rapides et très agressifs dans leurs choix d’investissement. Beaucoup plus que les fonds traditionnels, dont l’activité est très réglementée et auxquels les clients, plus conservateurs, laissent peu de marge de manoeuvre. La qualité des gestionnaires. Les fonds spéculatifs rémunèrent généralement mieux leurs gestionnaires que les fonds traditionnels. Ils ont donc tendance à attirer la « crème de la crème » de la finance internationale. Les fonds spéculatifs sont-ils responsables des crises ? Les hedge funds semblent toujours se trouver au centre des crises. Ils sont rapides, agressifs. Ils sont habituellement les premiers à arriver et les premiers à partir lorsque des problèmes surviennent. Le premier ministre malaisien Mahathir Mohamed a politisé leur rôle en rejetant sur eux la responsabilité de la crise asiatique. Les fonds spéculatifs sont aussi devenus la cible privilégiée du mouvement atermondialiste. Plusieurs facteurs expliquent qu’ils apparaissent comme les responsables des crises : Un comportement moutonnier. Lorsque les fonds spéculatifs se concentrent sur une « cible », ils ont tendance à être les meneurs. Ils sont suivis par les institutions financières traditionnelles, beaucoup plus grandes, mais aussi beaucoup plus lentes. C’est pour cette raison qu’on a l’impression que les investisseurs agissent en troupeau, ce qui n’est pas toujours exact. Lors des crises indonésienne et brésilienne, par exemple, les banques locales furent les premières à liquider leurs investissements et les fonds spéculatifs n’ont fait que suivre. La taille. Non réglementés, les fonds spéculatifs ne sont pas contraints de diversifier leurs investissements pour limiter les risques, comme les fonds traditionnels. Ils peuvent se concentrer sur une seule action, par exemple, ce qui, cumulé à l’effet de levier, leur donne une influence considérable. Le fond de George Soros, mobilisa la somme énorme de 15 milliards de dollars pour spéculer sur la livre sterling en 1992. Cet investissement, ainsi que le profit de 1 milliard de dollars que le financier aurait récolté, fit la « Une » de la presse, devenant ainsi l’une des plus célèbres transactions financières de l’Histoire. Les prophéties auto-réalisatrices. Les pressions du marché peuvent créer des crises même s’il n’existe aucune raison de fond. Lors de la crise asiatique, en 1997, les pays de larégion n’étaient pas très endettés et se vantaient d’avoir une bonne politique budgétaire. Mais la dévaluation de leur monnaie a fait rapidement augmenter leur dette, qui était en dollars, les rendant progressivement insolvables. Un cercle vicieux s’est mis en place, alors que les investisseurs, inquiets, vendaient tout ce qu’ils possédaient. La dévaluation des monnaies étaient due à la pression des hedge funds, qui spéculaient sur les taux de change. La contagion. Les fonds spéculatifs opèrent au sein d’un enchevêtrement complexe de liens financiers. Si ces liens sont rompus, ce qui avait débuté comme une crise localisée peut devenir systémique et global. La crise russe et l’effondrement du fond américain LTMC sont de bons exemples de contagion. Et s’ils avaient un rôle stabilisateur ? Le rôle néfaste des fonds spéculatifs pendant les crises a été très médiatisé. Mais on a moins écrit sur leur rôle stabilisateur. Ils fournissent de la liquidité*. Ce sont des investisseurs très actifs, entrant et sortant de positions à une vitesse quelquefois fulgurante. Ils augmentent de fait la taille des marchés où ils se trouvent. En d’autres termes, grâce aux fonds spéculatifs, les gestionnaires traditionnels ont plus de faciliter à vendre ou à acheter des titres. C’est ce que l’on appelle un marché plus « liquide ». - Ils arrêtent les hémorragies. Lorsque les crises éclatent, elles prennent vite une tournure inattendue. Des cercles vicieux se développent et les prix des titres montent ou baissent excessivement. Alors que les investisseurs traditionnels sont tétanisés par le mouvement, les fonds spéculatifs, rapides, efficaces et à contre-courant, interviennent. Lorsque la roupie indonésienne atteignit le niveau absurde de 16 000 roupies pour un dollar en juin 1998, les hedge funds l’achetèrent, l’amenant au taux plus raisonnable de 8 000 roupies pour un dollar. Cette reprise renversa ce qui avait été jusque-là une vague sans fin de faillites d’entreprises indonésiennes, endettées en dollars. Faut-il réglementer les fonds spéculatifs ? L’une des caractéristiques des fonds spéculatifs, qui étonne beaucoup, est qu’ils ne sont pas réglementés. Ce sont des partenariats privés qui profitent à un nombre limité d’investisseurs riches avec de solides compétences financières et qui ont, donc, peu besoin de protection. Officiellement, une réglementation n’est pas nécessaire si un gestionnaire compte un petit nombre d’investisseurs et si chacun d’entre eux est agréé – s’il a un capital d’au moins 1 million de dollars ou un revenu annuel de plus de 200 000 dollars. Pour exister, les fonds spéculatifs doivent répondre à des exigences minimales de capital. Ils ne sont pas soumis aux règles de transparence. Ils peuvent participer à n’importe quel investissement financier légal et ils bénéficient d’un régime de taxation relativement léger. L’attitude envers les hedge funds a beaucoup changé depuis le milieu des années 1990. Leur rôle dans les crises a fait de leur réglementation un impératif politique. Plusieurs propositions sont débattues : accroître la transparence des fonds spéculatifs ; exiger que les banques analysent en détails la solvabilité des hedge funds avant de leur consentir des emprunts ; moduler la taille et le coût de ces emprunts ; limiter, voire interdire dans certains cas, les ventes à découvert ; immatriculer les fonds spéculatifs, pour les obliger à fournir des informations sur leurs gestionnaires et à accepter des contrôles extérieurs ; renforcer leur surveillance et empêcher qu’ils soient utilisés pour blanchir de l’argent ou encourager l’évasion fiscale. Aux États-Unis, où opèrent la majorité des fonds spéculatifs, le Congrès - le parlement américain -, a organisé plusieurs audiences à ce sujet, avec l’aide de la Securities and Exchange Commission (SEC, l’Autorité américaine des marchés financiers). Les fonds spéculatifs, on le comprend bien, sont hostiles à la réglementation. Ils considèrent que la loi est une entrave à leur flexibilité, et engendre des coûts supplémentaires. Ils s’opposent avec véhémence à toute transparence, qui ne servirait, selon eux, qu’à renseigner la concurrence et affaiblirait leur position. Aller plus loin sur le Web L’économiste et le chroniqueur Paul Krugman a beaucoup écrit sur les fonds spéculatifs pendant la crise en Asie. Cesécrits, et d’autres plus récents, ont été publiés sur son site Internet. www.wws.princeton.edu/~pkrugman Tremont-CSFB publie un indice et de nombreuses données sur les fonds spéculatifs, dont leurs rapports d’activité. www.hedgeindex.com/index.cfm Magnum est un site utile, qui offre des éléments de base sur différents hedge funds, des mises à jour, des définitions et des liens vers des sites officiels publiant des études sur la réglementation de ces fonds. www.magnum.com Nouriel Roubini, professeur à l’Université de New York, publie un excellent site sur la macroéconomie globale et la politique financière. Vous y trouverez une page sur les hedge funds et des articles de presse sur le sujet. www.stern.nyu.edu/globalmacro LEÇON N°5 La Bourse Les bourses sont des marchés sur lesquels on échange des actions et des obligations. Les actions Les actions constituent des titres de propriété d’une entreprise, des parts de l’on possède dans une société. Théoriquement, il est possible d’acheter et de vendre des actions en dehors de la Bourse, c’est ce que l’on appelle des échanges hors cote. Mais la plupart des investisseurs préfèrent négocier sur un marché, en raison du haut niveau de transparence réclamé aux sociétés cotées, des règles strictes qui encadrent habituellement les échanges et de la plus grande liquidité* que l’on y trouve. Les investisseurs ne doivent plus gérer eux-mêmes les problèmes, lourds et coûteux, liés à distribution et à la liquidation* des actions, ou aux moyens de paiement. Les obligations Comme les actions, les obligations aident les entreprises, mais aussi les gouvernements, à diversifier leurs sources de capitaux, à obtenir de l’argent auprès des investisseurs institutionnels* et du grand public, au lieu de ne pouvoir s’enprocurer qu’auprès des banques. Contrairement aux actions, les obligations ne constituent pas des titres de propriété, mais des dettes émises par les entreprises, ou les gouvernements, et que les investisseurs peuvent s’échanger. Du point de vue des investisseurs, les obligations présentent plusieurs avantages. Elles assurent un revenu fixe et régulier, le « coupon ». Pour cette raison, on appelle aussi les obligations des actifs* « à revenu fixe ». Les obligations sont remboursées – c’est l’« amortissement » - à l’investisseur au terme d’une période décidée à l’avance – c’est l’ « échéance » ou la « maturité ». Si, contrairement aux actions, les obligations n’offrent pas des possibilités de gain illimitées, elles donnent un « droit de préférence » : si l’entreprise dépose son bilan, les détenteurs d’obligations sont remboursés en priorité. Les actionnaires ne sont « servis » - c’est le terme employé - qu’après. Les marchés d’obligations, ou « marchés à revenu fixe », ont tendance à se développer localement avant que les emprunteurs ne cherchent à se procurer de l’argent à l’étranger. Il y a de bonnes raisons à cela. Les obligations internationales sont émises en devises, par exemple en dollars ou en euros, plutôt que dans les monnaies locales. Et elles sont régies par le droit international des contrats et non par les lois du pays émetteur. En clair, la dette contractée par l’entreprise locale devra être remboursée en dollars ou en euros, ce qui risque de lui coûter beaucoup plus cher, et en cas de litige, elle ne bénéficiera pas des mêmes protections. Tant qu’ils le peuvent, les gouvernements des pays les moins développés évitent donc d’émettre des obligations sur le marché international. Ils tentent d’abord d’obtenir des prêts auprès des institutions internationales – comme la Banque mondiale, le FMI* ou les banques régionales de développement (Banque interaméricaine de développement, -, dont les conditions sont très avantageuses, ou auprès d’autres pays. Mais ces prêts sont parfois conditionnés à des réformes économiques et ils peuvent avoir une durée limitée. L’accès aux marchés de capitaux internationaux a tendance à se produire plus tard, à un stade ultérieur du développement. Depuis une dizaine d’années, un marché des capitaux consacré aux “marchés émergents” s’est quand même développé. Basé principalement à New York et à Londres, il a permis à certains gouvernements, ainsi qu’à certaines entreprises locales, de se financer. Les obligations échangées dans un cadre national sont généralement libellées en monnaie locale et vendues à des investisseurs nationaux, qu’ils soient individuels ou institutionnels*. Il est, néanmoins, possible qu’un investisseur étranger implanté dans le pays puisse acheter ces obligations. Comment ça marche ? Comme on l’a vu, vendre des obligations permet aux gouvernements et aux entreprises d’emprunter de l’argent auprès des particuliers et des investisseurs institutionnels*, comme les caisses de retraite et les compagnies d’assuran- ce, plutôt qu’auprès des banques. C’est une forme d’emprunt qui permet de diversifier ses sources de financement et de bénéficier d’une plus grande liquidité*. Les emprunteurs choisissent d’émettre des obligations si la somme d’argent qu’ils ont besoin d’emprunter est trop importante pour qu’une seule banque veuille, ou puisse, la prêter ou s’ils souhaitent répartir le risque entre plusieurs créanciers. L’« émetteur », appelé aussi le « débiteur » ou l’« emprunteur », vend ses obligations pour un certain nombre d’années et paie des intérêts à l’acheteur, le « créancier » ou « obligataire », pendant la durée de vie de ces obligations. Les intérêts peuvent être versés annuellement, ou en une seule fois lorsque l’obligation arrive à échéance. Le taux de ces intérêts est déterminé par le marché, qui exige un taux plus élevé pour les débiteurs à risques. La concurrence entre les emprunteurs est très forte. Certaines obligations, dites « à coupon zéro », ne donnent lieu au versement d’aucun intérêt. En contrepartie, elles sont vendues à l’acheteur au-dessous de leur « valeur nominale » - la valeur fixée au moment de l’émission. Leur « rendement », c’est-à-dire le profit qu’en retirera l’acheteur, est constitué de la différence entre leur prix d’achat et leur prix de vente. Les obligations comportent, bien sûr, un risque de défaut de paiement – c’est d’autant plus vrai des obligations internationales, puisque le pays émetteur doit payer les intérêts dans une monnaie étrangère et qu’il doit avoir assez de ressources en devises pour racheter les titres lorsqu’ils arrivent à échéance. Les obligations d’État sont vendues par les gouvernements. Leur prix est, en général, fixé en référence à celui des obligations d’État émises par les États-Unis - les « bons* du Trésor » américain – qui ont la même échéance. Cette méthode a un objectif : quantifier le risque d’une obligation en la comparant à un actif* jugé « sans risque ». Plus l’écart est élevé, plus le risque est élevé, plus le taux d’intérêt est élevé et plus le prix de vente de l’obligation est bas. Par exemple, des obligations d’État sur quinze ans - qui arrive à échéance, et devra donc être remboursée aux acheteurs, dans quinze ans – d’un montant total de 750 millions de dollars, vendues par les Philippines en janvier 2002, avaient un prix établi à 437,5 « points de base » au-dessus des bons* du Trésor américain. Lorsque l’on s’intéresse aux obligations d’État, il convient de faire attention à plusieurs choses : Comment le pays est-il classé ? Il existe des classements entre États, qui s’appuient sur des données actuelles et des projections, pour calculer le crédit des pays émetteurs. Les classements sont basés sur des indicateurs de solvabilité, comme le poids de la dette par rapport au PIB* ou par rapport aux exportations, et des indicateurs de liquidité*, comme le niveau des réserves en devises. Un changement de classement est important car il aura un impact – les financiers disent qu’il « impactera » - sur la manière dont le marché percevra une obligation émise par un pays. Les principales agences de classement sont Moody’s et Standard & Poor’s. Quelle somme d’argent le pays émetteur espère-t-il réunir ? Les pays communiquent généralement leur « programme de financement » au moment où de la présentation de leur budget. En France, cela a lieu chaque automne dans le cadre de la Loi de Finances, votée par le parlement. Le ministre des Finances annonce une enveloppe de prêts, mais sans préciser ni le date ni les termes précis de l’émission des obligations, afin de pouvoir choisir le moment où le marché sera le plus propice. Les investisseurs seront-ils intéressés ? S’il existe une forte demande pour les obligations d’un pays, le gouvernement peut emprunter beaucoup d’argent, à bon marché. On peut essayer d’estimer la liquidité* d’argent disponible en s’informant auprès des fonds d’investissement. Certains fonds se spécialisent dans la dette de tel ou tel pays, et ils donnent le « la » aux autres investisseurs. On peut aussi consulter les rapports des banques d’investissement*. Il faut tenir compte du nombre d’obligations de la même nature qui sont déjà sur le marché. Pendant combien de temps le pays empruntera-t-il ? L’échéance d’une obligation a un effet sur son taux d’intérêt. Habituellement, mais pas toujours, les créanciers exigent un taux plus élevé pour un prêt plus long, parce qu’ils le considèrent comme plus risqué. Si les taux des obligations à court terme dépassent les taux des obligations à long terme, la situation est inquiétante pour le pays concerné, car cela veut dire que les marchés s’attendent à un défaut de paiement imminent. Faut-il avoir une bourse ? Un pays doit-il absolument avoir un marché financier ? Dans les pays en développement, le gros du financement s’effectue toujours par le biais des banques. Lorsqu’un marché financier ouvre, il comporte généralement peu d’actions cotées, des horaires limités et des règles qui encadrent les fluctuations du prix d’une action au cours de la même journée. La publication des comptes pose problème car les entreprises — souvent aux mains d’une seule famille — ne sont pas habituées à dévoiler les détails de leurs finances. Leurs dirigeants ne sont pas toujours enclins à la transparence, ni à rendre des comptes devant un parterre d’actionnaires. Ces marchés ont si peu de liquidité* qu’ils ont tendance à être volatiles*. De plus, leur petite taille n’attire pas la multitude d’institutions chargées d’informer les investisseurs, comme les analystes financiers, ce qui renforce encore la désinformation. Ces carences ont tendance à rebuter les investisseurs. Certains pays en voie de développement n’ont pas de marché boursier, comme le Laos, la Somalie ou le Soudan, ou ont un marché très petit, comparé à la taille de leur économie, comme le Vietnam et l’Equateur. Une croissance économique poussive, une inflation* galopante et des taux d’épargne très bas constituent des freins à la création de marchés forts, tout comme la réglementation trop lâche de l’investissement, des lois inadéquates sur les faillites et le manque de protection des investisseurs. La plupart des économistes s’accordent pour dire que l’absence de marchés financiers constitue un lourd handicap. La bourse est perçue comme un moteur de la croissance économique, pour les raisons suivantes : Elle permet aux entreprises de se procurer du capital pour investir en dehors du système bancaire. Lorsque les marchés financiers fonctionnent bien, ce mode de financement est à la fois moins cher et à plus long terme qu’un prêt bancaire. Elle permet aux épargnants d’investir, drainant ainsi l’épargne privée vers la sphère publique. Elle responsabilise les dirigeants d’entreprises. Elle facilite l’afflux de capitaux étrangers. Certains pays, comme le Cambodge, projettent d’inaugurer ou d’élargir leurs marchés boursiers, afin de profiter de ces avantages, poussés par la Banque mondiale, le FMI*, et les investisseurs étrangers, qui bénéficient de la création de nouveaux marchés et s’impliquent dans le processus. Les banques japonaises ont, par exemple, apporté leur aide au Vietnam lorsque ce dernier a créé sa Bourse, qui a ouvert à Saigon en juillet 2000. Mais si la plupart des économistes s’accordent sur les vertus des marchés boursiers, beaucoup plaident pour qu’ils ne soient pas considérés comme une priorité absolue. Dans nombre de pays développés, les marchés financiers sont apparus des décennies, voire des siècles, après l’établisse-ment du secteur bancaire. Aujourd’hui encore, aux ÉtatsUnis et en Grande-Bretagne par exemple, seule une fraction relativement modeste des fonds destinés à l’investissement est collectée via la bourse. Posséder un système bancaire solide est donc primordial pour que le commerce puisse se développer. Par ailleurs, si un marché des capitaux ne constitue pas nécessairement une aide au développement, en avoir un mal réglementé, en proie à la corruption et aux abus, cause toujours de graves problèmes. Les systèmes d’escroquerie pyramidale qui ont fleuri en Europe de l’est au milieu des années 1990 en sont la preuve. Créer un marché boursier avant de mettre en place des mesures efficaces de protection des actionnaires est une invitation au désastre. Si des abus sont commis, comme c’est souvent le cas, une réaction brutale se produit sur le marché des actions, qui a souvent des conséquences durables. Le bon fonctionnement du cadre légal et réglementaire est une condition importante pour jouir d’un marché boursier efficace. Ce n’est pas une chose aisée. D’autant que même lorsque les réformes nécessaires sont mises en place, les grands groupes, les plus prospères, affichant une bonne gouvernance d’entreprise et une volonté de s’aligner sur les normes des pays les plus avancés, ont toujours tendance à vouloir être cotés sur les marchés internationaux. Les marchés locaux ont donc tendance à être dominés par des entreprises de taille modeste. Ils présentent souvent les caractéristiques suivantes : - Un gouvernement interventionniste. Dans beaucoup de pays moins développés, les gouvernements ont tendance à trop s’impliquer dans l’économie, ce qui peut se refléter sur leur marché boursier. On doit toujours s’interroger sur le degré d’indépendance de la Bourse d’un pays et de l’organisme de réglementation qui la gouverne. - Une réglementation des échanges déficiente. Certains régulateurs imposent peu de règles au commerce des actions, pour attirer les investisseurs. Ce fut le cas en Chine au début des années 1990, dont les deux marchés boursiers connurent une croissance phénoménale. Mais beaucoup d’investisseurs se retrouvèrent perdants au cours de l’inévitable « crash » qui se produisit, et qui suit chaque « rush » spéculatif. La Chine tente à présent de durcir sa réglementation. À long terme, le commerce se déplace vers les marchés les mieux réglementés. C’est peut-être pour cela que d’autres pays, comme le Vietnam, l’Égypte et, dans une moindre mesure, les pays d’Europe centrale, ont opté pour la tactique opposée en imposant dès le départ des règles strictes. Les marchés de ces pays mettront probablement plus de temps à se développer mais, si l’analyse est juste, ils progresseront sans doute mieux à long terme. Le cadre réglementaire est, donc, primordial. Il ne faut pas seulement prendre en compte les règles qui gouvernent les échanges, mais aussi celles qui concernent la gouvernance d’entreprise (voir Leçon N°7), la protection des actionnaires minoritaires et les droits de vote. On peut s’interroger sur l’impact de ces règles sur l’opinion des investisseurs, ainsi que sur la volonté - et la possibilité – des entreprises d’être cotées sur le marché. Par ailleurs, quelles que soient les règles officiel-lement en vigueur, beaucoup de pays n’ont pas les infrastructures nécessaires, tant légales qu’administratives, pour les faire respecter. Des échanges limités. Les marchés les moins développés imposent parfois des limitations aux échanges. Ces dernières peuvent porter sur la fluctuation du prix d’une action au cours de la même journée, sur le nombre de parts qu’il est possible de posséder dans une entreprise, ou encore sur l’accès des investisseurs étrangers au marché. Il s’agit de limiter la volatilité* de la Bourse, d’empêcher les monopoles et d’assurer ce que les anglo-saxons appellent un « level playing field » (littéralement un « terrain de jeu nivelé », c’est-à-dire au même niveau pour tous). Un gouvernement actionnaire. En Chine, le gouvernement détient une majorité de 51 % dans la plupart des entreprises cotées - en général des entreprises d’État partiellement privatisées - et garde donc un droit de vote majoritaire. Mais même si le gouvernement a un contrôle majoritaire, il se peut qu’il n’exerce pas ce droit et délègue la gestion à l’entreprise elle-même, ou qu’il limite son intervention à la nomination des membres du Conseil d’administration. Chaque gouvernement a sa tradition en la matière et l’impact de son « contrôle » est à observer de près. Des banques d’investissement* en nombre insuffisant. Dans les pays les plus développés, elles jouent un rôle important dans l’émission des actions, des obligations, ainsi que d’autres titres. D’une façon générale, elles aident à« faire le marché ». Elles mettent en contact les fournisseurs d’actions - les sociétés en quête de capital - et les fournisseurs de fonds - les investisseurs potentiels. Elles structurent, elles vendent et elles distribuent les introductions* en bourse. Elles jouent un rôle important en informant les émetteurs d’actions sur le moment, le lieu et la manière d’émettre les titres, ainsi qu’en les « plaçant », c’est-à-dire en leur trouvant des acheteurs. Beaucoup d’analystes pensent que les banques d’investissement* contribuent également à « faire le marché » en offrant des services de certification : les investisseurs seraient plus enclins à acheter des actions mises sur le marché par un établissement ayant une bonne réputation et qui a conseillé la société sur un « juste » prix. Beaucoup de pays en voie de développement manquent de banques d’investissement* suffisamment informées et ayant une bonne réputation, ce qui entrave le fonctionnement de leurs marchés. Un marché boursier peu développé risque d’être confronté à des problèmes que les marchés développés ne connaissent pas. Voici quelques-uns des problèmes que l’on observe généralement : Des problèmes techniques. Des commandes ne sont pas traitées. Des informations sont perdues suite à des pannes informatiques. Les communications ne se font pas correctement. Il arrive que des « problèmes techniques » soient invoqués pour empêcher le rachat d’une entreprise. Des délits d’initiés. Les dirigeants ou les cadres d’une entreprise, les banques d’investissement* et d’autres personnes connaissant les dessous d’une opération, se serventde cette connaissance pour vendre ou acheter des actions avant que les autres investisseurs ne soient au courant. Cela leur octroie un avantage injuste. Un manque de transparence. Les entreprises ne fournissent pas une information demandée en temps et en heure, voire ne la fournissent pas du tout. Ce comportement peut être délibéré. Il peut aussi refléter un manque de compréhension des règles, ou une faiblesse du système comptable en vigueur dans le pays. Une forte volatilité*. Les nouveaux marchés ont souvent une forte volatilité*, parce qu’ils manquent de liquidité* et ont un nombre limité d’investisseurs. Sur les marchés ayant peu de liquidité*, une ou deux opérations effectuées par un petit nombre d’investisseurs sont suffisantes pour engendrer des baisses ou des hausses spectaculaires du marché, avec un effet « boule de neige ». Des bulles spéculatives. Des bulles se développent lorsque les investisseurs ne connaissent pas la valeur fondamentale des entreprises dans lesquelles ils investissent. Si les prix commencent à augmenter - parfois à cause d’une seule, mais importante, opération - certains investisseurs anticipent d’autres gains et achètent des actions afin d’en profiter. D’autres suivent jusqu’à ce que les actions soient surévaluées* ou, en d’autres termes, jusqu’à ce que le prix du marché de l’action dépasse largement sa valeur réelle. On assiste à la formation d’une bulle spéculative. Lorsque les investisseurs réalisent à quel point le marché est surévalué*, ils s’empressent de vendre. D’autres investisseurs les imi-tent. La bulle éclate. Ce phénomène s’est produit au Japon à la fin des années 1980 et au début des années 1990, plus récemment aux États-Unis. L’absence des fonds d’investissements. Les fonds d’investissements sont souvent absents des petits marchés boursiers, pour toutes les raisons que nous avons vues. Dans certains pays plus importants, comme la Russie, ils se sont développés rapidement. Mais ils ont posé des problèmes importants, parce que leurs gestionnaires se sont servis de leur pouvoir pour détourner à leur profit l’argent des entreprises dont ils avaient pris le contrôle. Derniers éléments à connaître Les entreprises émettent des obligations sur le marché international, soit parce que les marchés financiers locaux sont trop petits pour réunir le financement nécessaire, soit parce que les taux d’intérêt étrangers sont plus favorables que les taux appliqués sur le marché local. Une entreprise doit souvent, mais pas toujours, attendre que son gouvernement ait vendu au moins une obligation sur le marché international avant qu’elle puisse elle-même se procurer de l’argent à l’étranger. Comme on l’a vu, les traders fixent pratiquement toujours le prix des obligations d’entreprises en référence à une obligation État avec une échéance similaire. On les entend beaucoup parler de telle ou telle société échangeant « through » (littéralement : « à travers »), c’està-dire avec un taux d’intérêt plus bas, ou wide (« largement »), avec un taux d’intérêt plus haut, par rapport à une obligation d’État. Des régions ou des municipalités peuvent aussi émettre des obligations sur le marché international. En général, on les trouve dans des pays fortement décentralisés où les exécutifs régionaux ou municipaux ont des déficits, nécessitant de faire appel à des capitaux internationaux, comme en Russie, notamment à Moscou et dà Saint-Pétersbourg, et en Argentine. Aller plus loin sur le Web Livedgar est un site de la SEC (abonnement nécessaire) qui suit l’activité des entreprises cotées en bourse aux ÉtatsUnis. http ://login.gsionline.com Stockcharts.com a des outils pour l’analyse des tendances ainsi que des données sur certaines actions (abonnement nécessaire). http ://stockcharts.com Le site web de l’Institutional Investor publie un classement annuel, qui fait autorité, d’analystes du marché financier aux États-Unis (abonnement nécessaire). www.institutionalinvestor.com L’Institut Milken, une organisation à but non-lucratif établie à Santa Monica, en Californie, publie des études sur une grande variété de sujets, allant de la finance des entreprisesà l’accès au capital et aux marchés à haut rendement. www.milkeninstitute.org/research L’European Capital Markets Institute, basé à Madrid, publie un très grand nombre d’études sur les marchés financiers en Europe. www.ecmi.es/asp/tpv/productos.asp#ShortPapers LEÇON N°6 Les produits dérivés Les « produits dérivés » ont un rôle et une fonction économique essentielle. Ils sont souvent utilisés pour la couverture et la gestion des risques. Leur rôle devient donc de plus en plus important au fur et à mesure que la volatilité* des marchés s’amplifie. Cependant, ils peuvent mettre en danger la stabilité mondiale, car ils sont parfois associés à des effondrements du marché, dont les conséquences sont tragiques. Comme son nom le laisse entendre, un produit dérivé est un contrat dont la valeur dépend – ou « dérive » - du prix de ce que l’on appelle un « sous-jacent » et qui peut être un autre produit financier, comme une action, ou bien une matière première, comme le pétrole, mais aussi une denrée, comme le blé ou l’avoine. Les dérivés permettent à une personne de réduire son exposition à certains risques, en transférant ces risques sur une autre personne, plus capable de les assumer. Tout cela est très abstrait. Mais, concrètement, comme cela fonctionne-t-il ? Les différents types de produits dérivés On distingue principalement trois types de contrats et, donc, trois types de produits dérivés. Les contrats à terme, qu’on appelle « forward » ou « future » : le contrat fixe à l’avance le prix d’une certaine quantité du « sous-jacent », par exemple, une certaine quantité de blé, ou d’avoine. Les fermiers utilisent ces contrats pour se préserver d’une chute du prix de leur récolte, avant même que celle-ci ne soit moissonnée et mise en vente. Les contrats d’échange, ou « swaps » : le contrat permet d’échanger un flux financier contre un autre flux financier, de même nature. D’où le nom « swap » qui, en anglais, signifie « échanger ». Les banques les utilisent par exemple pour réduire leurs risques. Comme on l’expliquera à la Leçon N°8, les banques versent à leurs clients un taux d’intérêt variable, mais elles perçoivent de leurs clients des taux d’intérêts fixe. Elles rémunèrent les dépôts qui leur sont faits à des taux variables, mais elles prêtent de l’argent à un taux fixe. Elles vont, donc, conclure un « swap » pour échanger leur taux d’intérêt variable contre un taux d’intérêt fixe, afin d’éliminer toute incertitude sur l’évolution future des taux. Les contrats d’options : le contrat donne le droit d’acheter, ou de vendre, un produit financier à un prix et à une date convenus à l’avance. Il existe deux types d’options : les « call » et les « put ». Une option « call » donne à l’investisseur le droit d’acheter un produit financier, tandis qu’une option « put » lui donne le droit de le vendre. Une option d’achat ou option « call » (de l’anglais « call », « appeler ») donne, par exemple, le droit d’acheter du pétrole brut à 40 dollars le baril, pendant trois mois, à quelqu’un, en échange du versement d’une prime, la « prime d’option » (en anglais, « option premium »). Si le prix du marché atteint 45 dollars le baril avant que l’option n’arrive à « échéance » - c’est-à-dire avant la fin dela période de trois mois -, l’investisseur peut l’« appeler », et revendre aussitôt le pétrole sur le marché, réalisant ainsi un profit de 5 dollars par baril. Si, au contraire, le prix du pétrole baisse et que l’option arrive à échéance, l’investisseur perd « seulement » sa « prime d’option ». Une option de vente « put » (de l’anglais « put », « mettre »), fonctionne de la même manière. Prenons par exemple le café. Une option « put » donne le droit de vendre du café à un prix de 2 dollars le kilo à quelqu’un, pendant une période donnée. Si le prix du café tombe à, disons, 1 dollar le kilo, pendant cette période, l’investisseur peut exercer son option, vendre son café à 2 dollars, en empochant la différence. Les « stock-options », dont on parle beaucoup actuellement, fonctionnent de la même manière. Elles ne sont rien d’autre que des options « call » offertes par l’entreprise à certaines de leurs salariés. L’entreprise donne à ses salariés le droit d’acheter ses propres actions à un certain prix, à partir d’une certaine date et pendant une certaine période, à condition que ces salariés fassent toujours partie de la société à ce moment-là. Et si les salariés décident d’exercer leur option, l’entreprise a l’obligation de leur fournir la quantité d’actions convenue au prix convenu. Aussi vieux que l’Humanité Les produits dérivés jouent un rôle dans le commerce et la finance depuis des milliers d’années. Des contrats de produits dérivés ont été retrouvés en Mésopotamie, inscrits sur des tablettes d’argile datant de 1750 avant J.C. Aristote mentionna au IVe siècle avant J.C. un produit dérivé de type « option » utilisé pour la manipulation de marchés (Politique, chapitre 9). Le commerce de produits dérivés en bourse remonte au XIIe siècle, à Venise. À l’aube du XVIIe siècle, des « contrats à terme » (« futures ») et des « options » étaient échangés sur des actions et des marchandises, comme les tulipes, à Amsterdam. Au XVIIIe siècle, les Japonais échangeaient des contrats semblables aux « contrats à terme » dans le commerce du riz. Aux États-Unis, les contrats à terme sont officiellement échangés au Chicago Board of Trade depuis 1849. Aujourd’hui, les produits dérivés sont échangés pratiquement partout dans le monde et la taille des marchés qui leur sont consacrés est colossale. En 2002, la Banque des règlements internationaux (BRI) chiffrait le volume mondial du commerce des produits dérivés en bourse à 693 000 milliards de dollars. Par comparaison, le PIB* mondial s’élève « seulement » à 32 000 milliards de dollars. Les « produits structurés » Un secteur est en plein boom dans le marché de produits dérivés : celui des « produits structurés ». Les « produits structurés » allient, en général, les caractéristiques des produits financiers conventionnels, de type action ou obligation, et celles des produits dérivés. On peut citer, par exemple les obligations remboursables sur demande, ou « callable bonds », et les obligations « conver-tibles », que l’on peut « convertir » en actions de l’entreprise. Des résultats catastrophiques Voici une brève liste de désastres récents liés aux produits dérivés. Le fonds ultra-spéculatif Long-Term Capital Management (LTCM, voir Leçon N°4), tétanisa les marchés de crédit américains lorsque lui et ses 1400 milliards de dollars en produits dérivés s’écroulèrent. La banque Sumitomo au Japon utilisa des produits dérivés pour manipuler les marchés mondiaux du cuivre, de 1995 à 1996. Barings, l’une des plus vénérables banque d’Europe, se déclara en faillite à la suite d’une perte dans le commerce de produits dérivés de plus d’1 milliard de dollars. La crise financière mexicaine de 1994, ainsi que la crise financière d’Asie du sud-est, furent exacerbées par des produits dérivés utilisés pour prendre des positions spéculatives importantes sur les taux de change. Plus récemment, les produits dérivés jouèrent un rôle dans la chute d’Enron, qui était à l’époque, la plus gigantesque faillite de l’histoire des États-Unis. Le commerce des produits dérivés est moins transparent que celui des actions ou des obligations. Il est difficile de connaître le prix et le volume des échanges, qui se font pour beaucoup en dehors de la bourse, sur ce que l’on appelle le marché « hors cote ». Les investisseurs ne peuvent pas observer les risques pris par une entreprise et ne peuvent pas savoir si cette dernière utilise les produits dérivés pour couvrir ses risques ou pour spéculer. Les produits dérivés deviennent ainsi des instruments très efficaces pour frauder le fisc, échapper à toute obligation de transparence, contourner les réglementations du marché, voire manipuler les comptes d’une entreprise. Ils permettent de manipuler les cours, de différer le moment où des bénéfices vont devoir être déclarés, ou encore de changer le lieu où ces bénéfices seront déclarés. La chute d’Enron, et la découverte d’autres scandales aux Etats-Unis, ont mis le doigt sur ces pratiques abusives. Les produits dérivés furent utilisés pour dissimuler des dettes qui auraient dû figurer dans la comptabilité de l’entreprise, pour fabriquer des revenus et échapper à l’impôt sur les sociétés. Les produits dérivés peuvent être des armes efficaces pour la manipulation de marché. Comment cela fonctionne-t-il ? Un manipulateur acquiert une forte position sur le marché des produits dérivés liés au pétrole brut, par le biais de contrats à terme ou de « swap », basés sur le prix futur du pétrole. Il achète ensuite assez de pétrole brut pour en faire monter le prix, ce qui augmente la valeur des produits dérivés qu’il a achetés. S’il parvient par la suite à revendre son stock de pétrole sans encaisser trop de pertes, la manipulation sera profitable. Les solutions Les trois piliers de la réglementation des marchés financiers devraient être appliqués au commerce des produits dérivés, surtout sur le marché « hors-cote ». Ces piliers sont : Des conditions pour pouvoir travailler dans le secteur des produits dérivés, et une responsabilisation des professionnels. Il faut exiger que les intervenants les plus importants passent des tests de compétences - comme les agents de change et les agents d’assurance, par exemple -, et qu’ils n’aient aucun antécédent judicaire, notamment en matière de fraude. Il faut aussi les contraindre à rendre compte régulièrement de leurs activités, pour permettre une plus grande transparence, et une surveillance, de façon à pouvoir détecter les problèmes, avant qu’ils ne deviennent des crises. Des conditions de capital. Toutes les transactions en produits dérivés doivent être garanties par un des capitaux suffisants, pour limiter les prises de risques et éviter les effets de contagion. Des règles pour encadrer le marché « hors cote ». Aller plus loin sur le Web Bank for International Settlement www.bis.org/publ/index.htm Derivatives Study Center, le Centre d’étude sur les produits dérivés. www.financielpolicy.org Communiqué H.15 : données sur les taux d’échanges du taux du dollar américain www.federalreserve.gov/releases/h15 LEÇON N°7 La gouvernance d’entreprise La gestion quotidienne d’une entreprise repose sur sa direction. Cette dernière est censée agir dans l’intérêt de l’entreprise, c’est-à-dire à la fois dans celui de ses actionnaires et de ses employés. C’est la définition d’une bonne « gouvernance d’entreprise », un terme que l’on applique principalement, pour le moment, aux sociétés cotées en bourse. Quand un PDG utilise l’argent de ses actionnaires pour s’offrir un costume à 15 000 euros, quand il dépense des millions sur les comptes de l’entreprise pour mener un train de vie somptuaire, il est juste de se demander quels intérêts cela peut bien servir. Et on peut se demander où sont passés les dirigeants d’antan, ceux qui « veillaient sur la boutique »… Ce type de gaspillage se produit régulièrement aux ÉtatsUnis et en Europe, en dépit des lois qui protègent les actionnaires, du contrôle des autorités boursières, et des groupes de pression en faveur de l’éthique dans l’entreprise. On imagine ce qui se produit dans les pays en développement, où ces garde-fous sont inexistants. Comment éviter de tels abus ? La « bonne gouvernance » Une bonne gouvernance d’entreprise ne garantit pas une production ou une distribution efficaces. Elle ne rend pasune entreprise plus rentable. En revanche, l’absence de bonne gouvernance produit presque toujours des résultats catastrophiques. Sans même entrer dans des considérations morales, la société dans son ensemble doit être protégée des dépenses inutiles et d’une mauvaise allocation des ressources. La gouvernance d’entreprise promeut cette idée positive, en aidant les sociétés à agir de manière responsable. Une bonne gouvernance d’entreprise peut avoir un effet majeur sur la croissance d’un pays. Prenons les États-Unis, par exemple. En 2003, ce pays accusait un déficit courant d’environ 5 % de son PIB*, soit 500 milliards de dollars. Même pour une superpuissance, c’est beaucoup. Les EtatsUnis doivent financer ce déficit en empruntant des fonds à l’étranger. Tout ce qui nuit au crédit du pays – notamment les scandales financiers – a un impact sur l’économie et la monnaie, en l’occurrence le dollar. Ce qui vaut pour les Etats-Unis vaut encore plus pour les pays en développement. Le marché financier russe, par exemple, a stagné pendant des années, parce que les investisseurs n’avaient aucune confiance dans la gestion des entreprises cotées à la bourse de Moscou. Il est logique de postuler que lorsque les dirigeants et les conseils d’administration seront responsables de leurs décisions et agiront en toute transparence, les besoins de la société, comme ceux des actionnaires, seront mieux garantis. Une bonne gouvernance contribue donc au bien commun. À quoi sert la gouvernance d’entreprise ? La gouvernance d’entreprise améliore le retour sur investissement. Les entreprises bien gérées attirent plus facilement des capitaux, à un coût moins élevé, car elles inspirent confiance aux investisseurs. L’utilisation des capitaux est mieux contrôlée. Ces deux facteurs se combinent pour assurer de plus grands profits. Elle prévient la corruption. Dans de nombreux pays de l’ancien bloc de l’est, on a tenté de mettre en place une « nation d’actionnaires », à l’aide de projets de privatisation massive, grâce auxquels des millions de citoyens ont pu devenir actionnaires. Mais un manque de gouvernance d’entreprise a, ironiquement, encouragé une forme de cynisme national. Une bonne gouvernance d’entreprise réfrène la corruption. Les dirigeants corrompus s’appliquent à s’attribuer les actifs* de l’entreprises et à les distribuer à leurs amis et relations. Quand une direction est placée sous la tutelle d’une autorité de contrôle adaptée, l’entreprise a tendance à développer sa compétitivité pour survivre et prospérer. Cela signifie, entre autres bienfaits pour la société, qu’il est nécessaire d’investir dans la formation des employés. Une entreprise capable de former et de motiver ses équipes de travail améliore généralement ses performances. Cela permet que la force de travail soit mieux formée, ce qui est essentiel pour les économies des pays postcommunistes, qui ont hérité d’un système de planification central et d’une lourde masse de travail. - Elle favorise les restructurations. Pour restructurer une entreprise et devenir compétitif sur un marché de plus en plus mondialisé, les dirigeants et gérants doivent être incités à mieux travailler. Il n’est jamais agréable de renvoyer des salariés. Cela est d’autant plus difficile dans une société homogène où le directeur a fréquenté la même école que ses employés et vit toujours dans le même quartier. Pour prendre des décisions difficiles et créer de réelles incitations au travail, un comité de contrôle fort et indépendant est nécessaire. L’engagement envers les actionnaires. Une entreprise appartient à ses actionnaires, non pas à son actionnaire principal, son président ou président du conseil d’administration. Les propriétaires du capital sont en droit d’attendre que leur argent soit correctement utilisé. Ceci est particulièrement important dans les économies de transition, où à la faveur de nombreuses privatisations, les personnes appartenant aux couches les plus modestes de la société sont devenus actionnaires. A titre d’exemple, en République tchèque, environ 85% de la population adulte est devenue actionnaire du fait de privatisations par bons. Ces nouveaux actionnaires ignoraient, et ignorent toujours, comment mettre en place les mécanismes de contrôle nécessaires pour vérifier que l’entreprise est gérée dans leur intérêt. De plus, les actionnaires étaient trop dispersés pour agir efficacement et l’Etat ne prenait pas au sérieux leurs droits. Cela permit aux anciens dirigeants de conserver le pouvoir et de créer des fiefs, de détruire de la valeur plutôt que d’en créer. De ce fait, un authentique marché de capitaux* n’a pas pu émerger et la bourse de Prague dépérit peu à peu. Un idéal pas facile à mettre en oeuvre L’un des problèmes de base en matière de gouvernance d’entreprise dans les anciens pays communistes tient à la manière dont les entreprises d’Etat furent introduites en bourse. Leur création contraste fortement avec la manière dont les entreprises cotées furent créées à l’ouest. Dans les anciens pays communistes, les entreprises étaient déjà matures du fait des privatisations. Leurs actionnaires était des capitalistes réticents – des bouchers, des boulangers, des chauffeurs de bus – qui accédèrent au capital d’entreprises sans avoir la sophistication, les connaissances ou même un intérêt pour leurs droits et leurs devoirs d’actionnaires. De plus, les entreprises n’augmentèrent pas leur capital lors de leur privatisation. Cela força les autorités de tutelle à garder un trésor pour le compte de nombreuses personnes relativement désintéressées – aucune d’entre elles n’ayant une part suffisante du capital pour réellement s’impliquer dans le processus de gestion. A l’Ouest, les marchés de capitaux se développèrent lorsque les entreprises cherchèrent des fonds pour croître. La nécessité de lever des fonds força les entreprises à des concessions envers leurs actionnaires potentiels, à informer les investisseurs institutionnels*, prêts à offrir des liquidités* contre une part des futurs bénéfices de l’entreprise. Ces firmes acceptèrent de se soumettre à l’autorité du conseil d’administration et des instances de régulation en échange de fonds nécessaires à leur croissance. Ce processus s’est développé dans les dix dernières années, car les scandales financiers, dus à une mauvaise gouvernance d’entreprise, firent fuir les investisseurs. Les firmes acceptèrent donc unplus grand contrôle de leurs pratiques. Aux Etats-Unis, la SEC* fut créée en 1934, suite au krach boursier et à la Grande Dépression, qui elle-même était partiellement due à une bulle spéculative causée par l’absence de réelle gouvernance d’entreprise et de contrôles ad hoc. A l’inverse, les entreprises des anciens pays communistes n’engagèrent jamais leur responsabilité devant leurs actionnaires. Car elles se trouvèrent encombrées de milliers d’actionnaires anonymes, qui, pour la plupart, n’avaient aucune connaissance du rôle qu’ils devaient jouer. Evidemment, ces entreprises ne désiraient pas la présence d’instances de contrôle et s’efforcèrent fébrilement d’empêcher leur naissance. C’est assez logique : ces firmes auraient dû supporter le poids des régulations sans bénéficier de capitaux frais. Si ces pays connaissent une évolution économique comparable à celle de la plupart des pays développés, les entreprises demanderont elles-mêmes de meilleures normes, réalisant qu’elles sont nécessaires à la création de marchés de capitaux aptes à attirer les fonds nécessaires pour croître. Par ailleurs, dans ces pays, les taux d’intérêts sont élevés et l’épargne faible, si bien que les capitaux semblent raisonnablement inaccessibles. De nombreux dirigeants ont décidé qu’il était préférable pour leurs propres finances de simplement détourner les actifs* de l’entreprise, voire de laisser leurs actifs* se détériorer progressivement, plutôt que de réinvestir les bénéfices pour favoriser la croissance de la firme. De ce fait, l’environnement économique n’incite pas ces dirigeants à défendre les règles de bonne gouvernance d’entreprise : cela a un coût sans guère avoir de perspectives en terme de bénéfices. C’est particulièrement aigu pour les dirigeants âgés, qui devront attendre trop longtemps avantque les marchés financiers fonctionnent suffisamment bien pour que la perspective de lever des fonds paraisse raisonnable. Dans d’autres pays émergents, les marchés de capitaux viennent juste d’être créés, ou bien ce sont des reliques de marchés boursiers fondés par les empires coloniaux. Comme bon nombre de ces économies émergentes croissent, les marchés de capitaux sont investis par les capitaux des classes moyennes. Trop souvent, les instances de régulation de ces marchés sont encombrées d’individus sans expérience des marchés de capitaux, ou pire, d’amis et de subordonnés des principaux hommes d’affaires qui dominent de ces marchés. Cette situation permet à des structures pyramidales, telles que MMM en Russie (voir p. XX) ou FNI en Roumanie d’opérer dans une relative impunité. Une gouvernance d’entreprise forte et efficace est particulièrement importante dans les économies émergentes, car elle favorise l’utilisation efficace des ressources dans l’entreprise et la société. Là où les ressources sont rares, les économies émergentes auront plus de difficulté à prendre leur essor si leurs entreprises continuent d’allouer inefficacement leurs ressources. Les capitaux – actions ou prêts – sont plus facilement distribués à des firmes capables de les utiliser efficacement pour produire des biens et des services. Pas si consensuelle que ça… Les avantages d’une bonne gouvernance d’entreprise sont si frappants qu’on pourrait se demander comment il est possible qu’elle suscite des controverses. Certaines d’entre elles sont alimentées par ceux qui profitent de la mauvaise gou- vernance, en particulier ceux qui volent leurs firmes d’une manière ou d’une autre (par exemple, au travers de systèmes abusifs de compensations). Reconnaissons cependant qu’il y a aussi des arbitrages difficiles : l’une des raisons qui explique que certains aient milité en faveur d’une procédure de rachat plus restrictive est que certaines entreprises ont pratiqué un chantage à l’OPA, menaçant un rachat à moins que des sommes soient versées. Par ailleurs, les firmes devraient-elles se concentrer uniquement sur les bénéfices des actionnaires externes, comme le supposent les Américains, ou accorder une certaine attention aux internes (les employés), comme le font les Européens ? Reconnaissons que ce problème n’est pas suffisamment traité dans les ouvrages économiques anglosaxons1. Concernant de nombreux pays en développement, on estime quelquefois que les abus proviennent non pas du fait que les actionnaires majoritaires nuisent aux intérêts des actionnaires minoritaires, mais au fait que des banques contrôlées par l’Etat fournissent des fonds à leurs relations dans les entreprises et ne font pas le nécessaire pour s’assurer que ces firmes emploient l’argent efficacement. (Cela fut souvent reproché à l’Asie de l’est, sans pour autant être prouvé). Il est néanmoins important de comprendre que le système de gouvernance d’entreprise dans une économie ne se limite pas à un conseil d’administration, mais comprend des contrôles, des banques, des médias, des comptables et desrégulateurs. Un bon système de gouvernance d’entreprise s’efforce non seulement de s’assurer que la direction est incitée à servir les intérêts des actionnaires, mais aussi que ceux qui sont supposés surveiller les comportements sont incités à bien agir. Les récents scandales comptables et banquiers aux Etats-Unis reflètent un échec de gouvernance d’entreprise, où les dirigeants n’étaient pas encouragés à agir dans l’intérêt des actionnaires, et où ceux qui étaient censés surveiller les comportements étaient davantage incités à servir les intérêts des dirigeants plutôt que ceux des actionnaires. Leçon N°8 Les Banques Le système bancaire est le coeur de l’économie d’un pays. Il collecte l’épargne de la population et réinjecte l’argent dans les entreprises, leur permettant de se développer. Ce rôle d’intermédiaire est particulièrement important dans les pays en voie de développement, puisque, comme on l’a vu dans le Leçon N°3, ces pays n’ont généralement pas de marché de capitaux. Les entreprises n’ont donc pas d’autre moyen de se financer. Sans les banques, elles ne peuvent pas se développer, ni créer des emplois. Lorsque les banques sont à court de fonds, elles ne peuvent plus en prêter et l’économie risque de s’arrêter. D’où l’effet de contagion qui se produit lors des crises bancaires, qui ont souvent des conséquences dramatiques. Les crises bancaires qui ont frappé le Mexique, en 1994 et en 1995, et l’Asie du sud est, en 1997 et en 1998, ont plongé ces pays dans d’importantes récessions qui ont affecté la communauté internationale dans son ensemble. Aujourd’hui, beaucoup de pays redoutent les crises bancaires. Notamment les pays « à risques », comme la Chine, le Japon et la Birmanie dont les banques ont des créances douteuses. Dès qu’une crise bancaire éclate, elle s’étend. Si les difficultés d’une banque sont connues du public, les petits déposants prennent peur et retirent leur argent. Ce qui met la banque en faillite, donnant lieu à des « Unes » encore plusgrosses dans les journaux, terrorisant encore plus de gens, qui retirent eux aussi leur argent et provoquent la faillite d’autres banques. Les gouvernements et les banquiers redoutent les paniques et font de leur mieux pour maintenir le secret quand des difficultés se présentent. Les journalistes qui couvrent les systèmes bancaires ont une tâche difficile. En 1997, le gouvernement vietnamien n’a pas hésité à obliger les journalistes à « consulter » la banque centrale avant d’écrire sur certains sujets, qui figuraient sur une liste officielle des secrets bancaires, laquelle n’a jamais été rendue publique. Les crises bancaires ont souvent la même cause : une grande quantité de prêts douteux. Des prêts non remboursés ou partiellement remboursés par les emprunteurs et qu’on appelle des prêts « non performants »*. Dans un système bancaire en bonne santé, comme celui des États-Unis, les prêts « non performants » ne constituent que 9 % du total des prêts accordés par les banques. Pendant les crises bancaires asiatiques, ce chiffre a atteint jusqu’à 47 % en Thaïlande et 75 % en Indonésie. Plusieurs raisons expliquent que les banques se retrouvent avec des créances douteuses. En voici quelques-unes : Les banques contrôlées par l’État accordent des prêts à des entreprises gouvernementales peu rentables. C’est ce l’on appelle des « prêts politiques ». À l’époque du socialisme État, beaucoup de pays comme la Russie, la Chine et le Vietnam n’avaient pas de secteur bancaire privé. Les banques existaient uniquement pour financer les activitésdu gouvernement et des entreprises d’État. Leurs prêts étaient rarement établis sur des critères financiers sains, car beaucoup de ces sociétés étaient inefficaces et incapables de générer le moindre profit. Le gouvernement ne les subventionnait pas directement. Le système bancaire était là pour ça. Mais cette pratique le mettait en danger. Les prêts accordés sans critère financier sont souvent le premier pas vers un deuxième problème : la corruption. Au Vietnam, il n’y avait aucun contrôle sur les prêts accordés par les petites banques, ou les banques semi privées, qui avançaient de l’argent à leurs amis, sans aucune garantie et qu’aucune disposition ne soit prévue pour le remboursement. Mais les pays capitalistes ne sont pas épargnés par la corruption. Au début des années 1980, au Texas, lors de la crise de l’épargne et du crédit, plusieurs dirigeants de banques avaient été accusés par les autorités de prêter de l’argent à des « initiés », hors des critères de bonne gestion autorisés. L’affaire avait fait scandale. Trop de prêts sont accordés à des secteurs en proie à des « bulles » spéculatives. Certaines banques ont eu des ennuis en prêtant excessivement à un secteur particulier. Les débiteurs utilisent souvent l’emprunt pour spéculer, causant une forte augmentation du prix des biens, au-delà de leur valeur « raisonnable ». De leur côté, les banques prêtent en utilisant les biens achetés comme « nantissement » - c’est-àdire comme gage. Quand les prix des biens redescendent, les banques se retrouvent avec un nantissement surévalué* sur leurs livres de comptes. On pense à la bulle immobilière. Mais il y a eu différents types de bulles au cours de l’histoire. On a connu celle des nouvelles technologies, aux ÉtatsUnis et en Europe, au cours des années 1990, ou la « tulipemania » qui s’est emparée des Pays-Bas au 17ème siècle, à l’origine d’un ralentissement dramatique de l’économie. Avant la crise asiatique de 1997, les banques thaïlandaises et vietnamiennes prêtaient beaucoup d’argent aux entreprises qui construisaient ou achetaient des immeubles de bureaux. Il y a eu bientôt trop d’immeubles de bureaux et lorsque les prix ont chuté, les entreprises ne pouvaient plus rembourser leurs prêts. Pendant la crise, de nombreuses banques thaïlandaises subirent les conséquences de ces prêts impayés, et Bangkok se retrouva avec des centaines d’immeubles vides. Les banques sont sensibles aux fluctuations monétaires. Les crises monétaires peuvent créer des crises bancaires, et vice-versa. Parfois, les deux surviennent simultanément. On parle alors de « crises jumelles ». Si les banques des pays en voie de développement ont des prêts en dollars et que la monnaie locale est dévaluée, le remboursement des prêts en dollars devient plus cher et le bilan des banques se détériore. Ce fut un problème important en Corée et en Indonésie pendant la crise asiatique de 1997 et en Turquie en 2001. C’est notamment pour éviter ce phénomène que l’Argentine a repoussé la dévaluation* du peso pendant la crise majeure qu’elle a connue en 2001. Si les taux d’intérêts augmentent, la banque doit payer un taux d’intérêt plus élevé à ses déposants. Mais les prêts àlong terme qu’elle a accordés conservent le même taux. Ce qui mène tout droit à la faillite, comme cela s’est produit au Texas pendant la crise de l’épargne et du crédit, quand la Réserve fédérale américaine, la banque centrale (voir Leçon N° 11) des États-Unis, augmenta fortement ses taux d’intérêt pour contrer l’inflation*. Les banques durent faire face à une brusque augmentation du prix des dépôts, alors qu’elles avaient lourdement investi dans l’emprunt immobilier qui, lui, était fixé à un taux d’intérêt plus bas. Des milliards de dollars furent perdus. Plus les taux d’intérêt sont élevés, plus les prêts sont douteux. Cette idée peut sembler bizarre. Mais elle s’explique. Lorsque les taux d’intérêt sont fixés à 5 %, emprunter de l’argent ne coûte pas cher. Lorsque les taux grimpent jusqu’à 15 %, seules les entreprises les plus désespérées empruntent de l’argent... Les sociétés bien gérées vont chercher de l’argent ailleurs. Celles qui empruntent à 15 % sont, par définition, les plus risquées. Ce processus devient vite un cercle vicieux. Les banques qui ne savent pas bien différencier les bons des mauvais emprunteurs - c’est un exemple de ce que l’on appelle une « information asymétrique » en économie – s’inquiètent et réagissent en augmentant leurs taux. Les déséquilibres économiques sont généralement associés à une mauvaise politique fiscale et monétaire. Le gouvernement ou la banque centrale (voir Leçon N°11) décide, par exemple, de baisser les taux d’intérêt ou d’augmenter les dépenses de l’État. La consommation augmente et l’écono-mie est en surchauffe. Des déséquilibres, par exemple, un déficit de la balance courante* ou une inflation* rampante s’accroissent. Les banques prêtent beaucoup d’argent, souvent sans se préoccuper assez du degré de solvabilité de leurs clients. Lorsque la situation économique est bonne, ce n’est pas grave. Mais lorsqu’elle devient mauvaise, la banque centrale est amenée à augmenter les taux d’intérêt et le gouvernement resserre le porte-monnaie fiscal. L’économie se ralentit et le nombre de prêts non remboursés croît mécaniquement. Voilà la dynamique précise de la crise du peso survenue au Mexique en 1994. Un mauvais système de réglementation et de surveillance bancaire, à cause d’une insuffisance de la banque centrale (Leçon N°11). Les crises peuvent être évitées Le siècle dernier a été marqué par de fréquentes crises bancaires. La Grande Dépression fut en partie le résultat de faillites bancaires aux États-Unis et ailleurs. Les années 1980 et 1990 virent la faillite de nombreuses banques en Amérique latine, des troubles dans les économies post-communistes, ainsi que la crise financière d’Asie du sud-est, faisant de la stabilité financière un sujet de préoccupation mondial. Le coût de la recapitalisation - du sauvetage -, d’un secteur bancaire peut facilement dépasser 10 % du PIB* —, un chiffre qui ne comprend même pas le coût de l’inévitable récession qui suit la crise. Les gouvernements ont donc mis en place un certain nombre de garde-fous, qui doivent être assez stricts pour maintenir la stabilité du sec-teur bancaire, mais suffisamment souples pour ne pas en étouffer l’activité. Ces règles comprennent : L’exigence de capitaux suffisamment nombreux. Le Comité de Bâle sur le contrôle bancaire et la Banque des règlements internationaux (BRI) qui conçoivent les accords de réglementations financières entre les pays industrialisés ont établi des normes en la matière. Les banques doivent mettre 8 % de leurs capitaux de côté, pour « provisionner » les prêts qui risquent de ne pas être remboursés. Les règles de Bâle sont en train d’être révisées, non sans de controverses. L’exigence d’une liquidité* suffisante. Les banques se retrouvent parfois en faillite, pas parce qu’elles sont insolvables, mais parce qu’elles ont manqué de liquidité* à un moment donné. Elles n’ont pas eu assez de fonds, et elles n’ont pas réussi à s’en procurer assez rapidement, pour honorer les retraits à une période déterminée. Ce risque est inévitable. Les banques concentrent leurs efforts sur les dépôts à court terme - liquides, puisque les clients peuvent les retirer à tout moment - pour les prêter ensuite sous la forme d’emprunts - non liquides, puisque la banque ne peut pas récupérer facilement l’argent qu’elle a avancé à ses clients. Les régulateurs tentent de limiter ce risque en exigeant que les banques maintiennent à tout moment une partie de leurs dépôts sous une forme « liquide », en argent ou en obligations d’État à très court terme. Des limites posées aux « positions ouvertes de change ». Pendant les périodes de prospérité, la demande de prêts s’accroît plus rapidement que les dépôts. Pour combler ladifférence, les banques ont tendance à emprunter à l’étranger. Cela crée ce que l’on appelle une « position ouverte de change » : les banques sont plus vulnérables aux grandes fluctuations des taux de change. Pour réduire ce risque, les régulateurs imposent souvent une limite à la taille de cette « exposition » des banques, qui n’ont pas le droit de contracter des emprunts dans une devise étrangère supérieurs, par exemple, à la totalité des dépôts qu’ils possèdent dans cette devise. Une obligation d’assurer ses dépôts. Après les faillites bancaires de la Grande Dépression, le gouvernement des ÉtatsUnis a créé, en juin 1933, la Federal Deposit Insurance Corporation (FDIC, Agence fédérale d’assurance de dépôt), une agence indépendante chargée de contrôler les banques et de protéger les déposants, dans l’éventualité d’une crise. Le FDIC garantit les dépôts à hauteur de 100 000 dollars. Elle est financées par les banques et par les intérêts qu’elle perçoit sur des obligations d’État. L’assurance des dépôts doit, au moins en partie, protéger les petits investisseurs des imprévus. Mais elle a un objectif plus ambitieux : éliminer le risque de panique. Les déposants sont protégés. Donc les ruées aux guichets sont moins fréquentes et les faillites bancaires en chaîne peuvent être évitées. De nombreux pays ont adopté ce système. Mais il ne fait pas l’unanimité. Des études récentes de la Banque Mondiale suggèrent que l’assurance de dépôt augmenterait, en réalité, le risque de crises bancaires. Les banques, sachant que leurs dépôts sont couverts, seraient incitées à accorder des prêts plus risqués. Un renforcement de la surveillance des banques est envisagé et d’autres dispositifs sont à l’étude. Une obligation de classifier les prêts. Les banques doivent indiquer si un prêt est impayé depuis 30 jours, 60 jours, 120 jours, etc. Lorsque le paiement des intérêts est en retard pendant une période de temps importante, qui varie selon le pays, le prêt est classé « en souffrance ». Les régulateurs utilisent ces catégories pour évaluer la stabilité de chaque établissement bancaire, et du système dans son ensemble. Ils doivent être très vigilants, car beaucoup de banques essayent de dissimuler les prêts à problèmes. L’une des façons de le faire est de recourir à l’« evergreening » (de l’anglais « ever », « toujours », et « green », « vert », littéralement : « rendre toujours vert »), un procédé qui consiste à traiter les intérêts non payés comme un nouveau prêt – ce que l’on appelle « recapitaliser l’intérêt » -, plutôt que de déclarer que le prêt est « non performant ». L’interdiction des conflits d’intérêt. Aux États-Unis, la loi fédérale interdit aux banques de prêter des sommes trop importantes à leurs représentants, directeurs et actionnaires principaux. La régulation des relations entre les banques et les entreprises. Chaque pays a ses traditions. Dans un système basé sur le commerce, comme celui des États-Unis et du Royaume-Uni, les grandes entreprises accèdent au capital principalement par le marché des actions et des obligations. En Allemagne et au Japon, en revanche, les entreprises ont tendance à dépendre d’une seule grande banque, « principale » ou « universelle », qui leur prête de l’argent et peut même devenir un de leurs principaux actionnaires. La banque joue un rôle important de surveillance. Elle peutminimiser l’aléa moral*. Certains économistes considèrent donc que ce système est plus stable. D’autres prétendent, au contraire, que le système anglo-saxon, avec sa dépendance aux marchés financiers, conduit à une distribution de capital plus efficace, et permet de détecter les crises. Les marchés financiers, contrairement aux banques, révisent quotidiennement le prix des actifs*. Si un actif* devient plus risqué, son prix chute immédiatement, signalant instantanément aux investisseurs que quelque chose « cloche ». Les solutions existent Réparer les dégâts d’une crise bancaire, en « recapitalisant » les banques, c’est-à-dire en les dotant à nouveau d’un capital suffisant pour fonctionner, peut se faire de plusieurs manières. La plus classique consiste pour un gouvernement à prendre le contrôle des banques en faillite et à y injecter directement de l’argent. Des obligations d’État sont souvent émises pour financer ces efforts. Imprimer de l’argent – faire fonctionner la « planche à billets » - favorise l’inflation* et ce n’est généralement pas l’option qui est retenue. Les banques peuvent aussi être vendues à des groupes étrangers. Les pays qui cèdent leurs banques en difficultés à des compétiteurs étrangers se retrouvent souvent avec un système bancaire plus solide. Mais il peut aussi y avoir des revers. Les banques étrangères, en général, n’octroient pas beaucoup de prêts. Citibank, en Equateur, aura plutôt tendance à faire un prêt à une filiale locale d’IBM, ou d’une autre grande entreprise américaine, plutôt qu’à une petite entreprise du terroir. Et si la branche équatorienne de Citibank a des ennuis, rien ne garantit qu’elle sera aidée parsa maison-mère, qui peut simplement décider de se retirer. Dans les pays où la corruption est massive, la meilleure solution est sans doute de fermer les banques qui périclitent. C’est un signe que le gouvernement prend le problème au sérieux. Il fait savoir aux déposants qu’ils n’ont rien à craindre. Si on ne clôt pas les établissements les plus touchés, ils retourneront sans doute à leurs anciennes habitudes et ils se retrouveront de nouveau en mauvaise posture. D’un autre côté, la fermeture de banques peut aussi déclencher la panique et envoyer un signal opposé. Les déposants recherchent autour d’eux, s’inquiètent que d’autres banques aient des ennuis et se précipitent pour retirer leurs fonds avant qu’elles ne soient fermées à leur tour. Une dernière solution, plus technique, consiste à « cannibaliser » les prêts « non-performants »*. En clair, ces prêts sont transférés à une entreprise de gestion, puis vendus, laissant les banques en meilleure santé. Une autre société les récupère. Ce procédé est presque toujours associé à une recapitalisation. Aller plus loin sur le Web La page de la Banque mondiale consacrée à la recherche sur le secteur bancaire http ://econ.worldbank.org/programs/finance Le site Internet de Franklin Edwards, professeur à l’Université de Columbia, donne accès à un grand nombre d’d’études sur la finance. www-1.gsb.columbia.edu/faculty/fedwards Le site Internet de Frederic Mishkin, professeur à l’Université de Columbia, donne accès à sa recherche sur les crises financières et la finance des marchés émergents. www-1.gsb.columbia.edu/faculty/FMIshkin IDEAS est une base de données électronique publiée par l’université du Connecticut, qui comprend un nombre d’études sur la crise bancaire japonaise. http ://ideas.repec.org/p/nbr/nberwo/7250.html L’Institute of International Banking and Finance (IIBF, Institut de la banque et de la finance internationales), publie des études sur les questions bancaires dans le monde. http ://iibf.law.smu.edu/index.htm L’Institute of International Finance (IIF, Institut de finance internationale), une association mondiale d’institutions financières crée en 1983 en réponse à la crise de la dette internationale, publie de nombreux rapports sur la régulation et les politiques bancaires partout dans le monde. www.iif.com/pub/index.quagga

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