Chap.
- Titre
- A Propos
- Chapitre 1 - La déduction est une science
- Chapitre 2 - Présentation de l’affaire
- Chapitre 3 - En quête d’une solution
- Chapitre 4 - Le récit de l’homme chauve
- Chapitre 5 - La tragédie de Pondichéry Lodge
- Chapitre 6 - Sherlock Holmes fait une démonstration
- Chapitre 7 - L’épisode du tonneau
- Chapitre 8 - Les francs-tireurs de Baker Street
- Chapitre 9 - La chaîne se rompt
- Chapitre 10 - La fin de l’insulaire
- Chapitre 11 - Le grand trésor d’Agra
- Chapitre 12 - L’étrange histoire de Jonathan Small
- Notes de bas de page
- Chapitre 16
Confort
Titre
Title Page
Le Signe des quatre
Arthur Conan Doyle
Publication: 1890
Catégorie(s): Fiction, Policiers & Mystères
Source: http://www.ebooksgratuits.com
A Propos
A Propos
A Propos Doyle:
Sir Arthur Ignatius Conan Doyle, DL (22 May 1859 – 7 July 1930)
was a Scottish author most noted for his stories about the
detective Sherlock Holmes, which are generally considered a major
innovation in the field of crime fiction, and the adventures of
Professor Challenger. He was a prolific writer whose other works
include science fiction stories, historical novels, plays and
romances, poetry, and non-fiction. Conan was originally a given
name, but Doyle used it as part of his surname in his later years.
Source: Wikipedia
Disponible sur Feedbooks Doyle:
Les
Aventures de Sherlock Holmes (1892)
Le
Chien des Baskerville (1902)
Une
Étude en rouge (1887)
Les
Mémoires de Sherlock Holmes (1893)
Le
Monde perdu (1912)
La
Vallée de la peur (1915)
Les
Archives de Sherlock Holmes (1927)
Le
Retour de Sherlock Holmes (1904)
Son
Dernier Coup d’Archet (1917)
Sherlock
Holmes (1899)
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Chapitre 1 - La déduction est une science
Le Signe des quatre
Chapitre 1
La déduction est une science
Sherlock Holmes prit la bouteille au coin de la cheminée puis
sortit la seringue hypodermique de son étui de cuir. Ses longs
doigts pâles et nerveux préparèrent l’aiguille avant de relever la
manche gauche de sa chemise. Un instant son regard pensif s’arrêta
sur le réseau veineux de l’avant-bras criblé d’innombrables traces
de piqûres. Puis il y enfonça l’aiguille avec précision, injecta le
liquide, et se cala dans le fauteuil de velours en poussant un long
soupir de satisfaction.
Depuis plusieurs mois j’assistais à cette séance qui se
renouvelait trois fois par jour, mais je ne m’y habituais toujours
pas. Au contraire, ce spectacle m’irritait chaque jour davantage,
et la nuit ma conscience me reprochait de n’avoir pas eu le courage
de protester. Combien de fois ne m’étais-je pas juré de délivrer
mon âme et de dire ce que j’avais à dire ! Mais l’attitude
nonchalante et réservée de mon compagnon faisait de lui le dernier
homme avec lequel on pût se permettre une certaine indiscrétion. Je
connaissais ses dons exceptionnels et ses qualités peu communes qui
m’en imposaient : à le contrarier, je me serais senti timide
et maladroit.
Pourtant, cet après-midi-là, je ne pus me contenir. Était-ce la
bouteille du Beaune que nous avions bue à déjeuner ? Était-ce
sa manière provocante qui accentua mon exaspération ? En tout
cas, il me fallut parler.
« Aujourd’hui, lui demandai-je, morphine ou
cocaïne ? »
Ses yeux quittèrent languissamment le vieux livre imprimé en
caractères gothiques qu’il tenait ouvert.
« Cocaïne, dit-il, une solution à sept pour cent. Vous
plairait-il de l’essayer ?
– Non, certainement pas ! répondis-je avec brusquerie. Je
ne suis pas encore remis de la campagne d’Afghanistan. Je ne peux
pas me permettre de dilapider mes forces. »
Ma véhémence le fit sourire.
« Peut-être avez-vous raison, Watson, dit-il. Peut-être
cette drogue a-t-elle une influence néfaste sur mon corps. Mais je
la trouve si stimulante pour la clarification de mon esprit, que
les effets secondaires me paraissent d’une importance
négligeable.
– Mais considérez la chose dans son ensemble ! m’écriai-je
avec chaleur. Votre cerveau peut, en effet, connaître une acuité
extraordinaire ; mais à quel prix ! C’est un processus
pathologique et morbide qui provoque un renouvellement accéléré des
tissus, qui peut donc entraîner un affaiblissement permanent. Vous
connaissez aussi la noire dépression qui s’ensuit : le jeu en
vaut-il la chandelle ? Pourquoi risquer de perdre pour un
simple plaisir passager les grands dons qui sont en vous.
Souvenez-vous que ce n’est pas seulement l’ami qui parle en ce
moment, mais le médecin en partie responsable de votre
santé. »
Il ne parut pas offensé. Au contraire, il rassembla les
extrémités de ses dix doigts et posa ses coudes sur les bras de son
fauteuil comme quelqu’un s’apprêtant à savourer une
conversation.
« Mon esprit refuse la stagnation, répondit-il ;
donnez-moi des problèmes, du travail ! Donnez-moi le
cryptogramme le plus abstrait ou l’analyse la plus complexe, et me
voilà dans l’atmosphère qui me convient. Alors je puis me passer de
stimulants artificiels. Mais je déteste trop la morne routine et
l’existence ! Il me faut une exaltation mentale : c’est
d’ailleurs pourquoi j’ai choisi cette singulière profession ;
ou plutôt, pourquoi je l’ai créée, puisque je suis le seul au monde
de mon espèce.
– Le seul détective privé ? dis-je, levant les
sourcils.
– Le seul détective privé que l’on vienne consulter,
précisa-t-il. En ce qui concerne la détection, la recherche, c’est
moi la suprême Cour d’appel. Lorsque Gregson ou Lestrade, ou
Athelney Jones donnent leur langue au chat – ce qui devient une
habitude chez eux, soit dit en passant – c’est moi qu’ils viennent
trouver. J’examine les données en tant qu’expert et j’exprime
l’opinion d’un spécialiste. En pareils cas, je ne demande aucune
reconnaissance officielle de mon rôle. Mon nom n’apparaît pas dans
les journaux. Le travail en lui-même, le plaisir de trouver un
champ de manœuvres pour mes dons personnels sont ma plus haute
récompense. Vous avez d’ailleurs eu l’occasion de me voir à l’œuvre
dans l’affaire de Jefferson Hope.
– En effet. Et jamais rien ne m’a tant frappé. À tel point que
j’en ai fait un petit livre, sous le titre quelque peu fantastique
de Une Étude en rouge. »
Il hocha tristement la tête.
« Je l’ai parcouru, dit-il. Je ne peux honnêtement vous en
féliciter. La détection est, ou devrait être, une science
exacte ; elle devrait donc être constamment traitée avec
froideur et sans émotion. Vous avez essayé de la teinter de
romantisme, ce qui produit le même effet que si vous introduisiez
une histoire d’amour ou un enlèvement dans la cinquième proposition
d’Euclide.
– Mais l’élément romantique existait objectivement !
m’écriai-je. Je ne pouvais accommoder les faits à ma guise.
– En pareil cas, certains faits doivent être supprimés ou, tout
au moins, rapportés avec un sens équitable des proportions. La
seule chose qui méritait d’être mentionnée dans cette affaire,
était le curieux raisonnement analytique remontant des effets aux
causes, grâce à quoi je suis parvenu à la démêler. »
J’étais agacé, irrité par cette critique ; n’avais-je pas
travaillé spécialement pour lui plaire ? Son orgueil semblait
regretter que chaque ligne de mon petit livre n’eût pas été
consacrée uniquement à ses faits et gestes… Plus qu’une fois,
durant les années passées avec lui à Baker Street, j’avais observé
qu’une légère vanité perçait sous l’attitude tranquille et
didactique de mon compagnon. Je ne répliquai rien, et m’occupai de
ma jambe blessée. Une balle Jezail l’avait traversée quelque temps
auparavant, et bien que je ne fusse pas empêché de marcher, je
souffrais à chaque changement du temps.
« Ma clientèle s’est récemment étendue aux pays du
continent, reprit Holmes en bourrant sa vieille pipe de bruyère. La
semaine dernière François le Villard est venu me consulter. C’est
un homme d’une certaine notoriété dans la Police Judiciaire
française. Il possède la fine intuition du Celte, mais il lui
manque les connaissances étendues qui lui permettraient d’atteindre
les sommets de son art. L’affaire concernait un testament et
soulevait quelques points intéressants. J’ai pu le renvoyer à deux
cas similaires, l’un à Riga en 1857, l’autre à Saint-Louis en
1871 ; cela lui a permis de trouver la solution exacte. Voici
la lettre reçue ce matin me remerciant pour l’aide
apportée. »
Il me tendait, en parlant, une feuille froissée d’aspect
étrange. Je la parcourus ; il s’y trouvait une profusion de
superlatifs, de magnifique, de coup de maître, de tour de force,
qui attestaient l’ardente admiration du Français.
« Il écrit comme un élève à son maître, dis-je.
– Oh ! l’aide que je lui ai apportée ne méritait pas un tel
éloge ! dit Sherlock Holmes d’un ton badin. Il est lui-même
très doué ; il possède deux des trois qualités nécessaires au
parfait détective : le pouvoir d’observer et celui de déduire.
Il ne lui manque que le savoir et cela peut venir avec le temps. Il
est en train de traduire en français mes minces essais.
– Vos essais ?
– Oh ! vous ne saviez pas ? s’écria-t-il en riant.
Oui, je suis coupable d’avoir écrit plusieurs traités, tous sur des
questions techniques, d’ailleurs. Celui-ci, par exemple, « Sur
la discrimination entre les différents tabacs ». Cent quarante
variétés de cigares, cigarettes, et tabacs y sont énumérées ;
des reproductions en couleurs illustrent les différents aspects des
cendres. C’est une question qui revient continuellement dans les
procès criminels. Des cendres peuvent constituer un indice d’une
importance capitale. Si vous pouvez dire, par exemple, que tel
meurtre a été commis par un homme fumant un cigare de l’Inde, cela
restreint évidemment votre champ de recherches. Pour l’œil exercé,
la différence est aussi vaste entre la cendre noire d’un
« Trichinopoly » et le blanc duvet du tabac « Bird’s
Eye », qu’entre un chou et une pomme de terre.
– Vous êtes en effet remarquablement doué pour les petits
détails !
– J’apprécie leur importance. Tenez, voici mon essai sur la
détection des traces de pas, avec quelques remarques concernant
l’utilisation du plâtre de Paris pour préserver les empreintes… Un
curieux petit ouvrage, celui-là aussi ! Il traite de
l’influence des métiers sur la forme des mains, avec gravures à
l’appui, représentant des mains de couvreurs, de marins, de
bûcherons, de typographes, de tisserands, et de tailleurs de
diamants. C’est d’un grand intérêt pratique pour le détective
scientifique surtout pour découvrir les antécédents d’un criminel
et dans les cas de corps non identifiés. Mais je vous ennuie avec
mes balivernes !
– Point du tout ! répondis-je sincèrement. Cela m’intéresse
beaucoup ; surtout depuis que j’ai eu l’occasion de vous voir
mettre vos balivernes en application. Mais vous parliez, il y a un
instant, d’observation et de déduction. Il me semble que l’un
implique forcément l’autre, au moins en partie.
– Bah, à peine ! dit-il en s’adossant confortablement dans
son fauteuil, tandis que de sa pipe s’élevaient d’épaisses volutes
bleues. Ainsi, l’observation m’indique que vous vous êtes rendu à
la poste de Wigmore Street ce matin ; mais c’est par déduction
que je sais que vous avez envoyé un télégramme.
– Exact ! m’écriai-je. Correct sur les deux points !
Mais j’avoue ne pas voir comment vous y êtes parvenu. Je me suis
décidé soudainement et je n’en ai parlé à quiconque.
– C’est la simplicité même ! remarqua-t-il en riant
doucement de ma surprise. Si absurdement simple qu’une explication
paraît superflue. Pourtant, cet exemple peut servir à définir les
limites de l’observation et de la déduction. Ainsi, j’observe des
traces de boue rougeâtre à votre chaussure. Or, juste en face de la
poste de Wigmore Street, la chaussée vient d’être défaite ; de
la terre s’y trouve répandue de telle sorte qu’il est difficile de
ne pas marcher dedans pour entrer dans le bureau. Enfin, cette
terre est de cette singulière teinte rougeâtre qui, autant que je
sache, ne se trouve nulle part ailleurs dans le voisinage. Tout
ceci est observation. Le reste est déduction.
– Comment, alors, avez-vous déduit le télégramme ?
– Voyons, je savais pertinemment que vous n’aviez pas écrit de
lettre puisque toute la matinée je suis resté assis en face de
vous. Je puis voir également sur votre bureau un lot de timbres et
un épais paquet de cartes postales. Pourquoi seriez-vous donc allé
à la poste, sinon pour envoyer un télégramme ? Éliminez tous
les autres mobiles, celui qui reste doit être le bon.
– C’est le cas cette fois-ci, répondis-je après un moment de
réflexion. La chose est, comme vous dites, extrêmement simple… Me
prendriez-vous cependant pour un impertinent si je soumettais vos
théories à un examen plus sévère ?
– Au contraire, répondit-il. Cela m’empêchera de prendre une
deuxième dose de cocaïne. Je serais enchanté de me pencher sur un
problème que vous me soumettriez.
– Je vous ai entendu dire qu’il est difficile de se servir
quotidiennement d’un objet sans que la personnalité de son
possesseur y laisse des indices qu’un observateur exercé puisse
lire. Or, j’ai acquis depuis peu une montre de poche. Auriez-vous
la bonté de me donner votre opinion quant aux habitudes ou à la
personnalité de son ancien propriétaire ? »
Je lui tendis la montre non sans malice : l’examen, je le
savais, allait se révéler impossible, et le caquet de mon compagnon
s’en trouverait rabattu. Il soupesa l’objet, scruta attentivement
le cadran, ouvrit le boîtier et examina le mouvement d’abord à
l’œil nu, puis avec une loupe. J’eus du mal à retenir un sourire
devant son visage déconfit lorsqu’il referma la montre et me la
rendit.
« Il n’y a que peu d’indices, remarqua-t-il. La montre
ayant été récemment nettoyée, je suis privé des traces les plus
évocatrices.
– C’est exact ! répondis-je. Elle a été nettoyée avant de
m’être remise. »
En moi-même, j’accusai mon compagnon de présenter une excuse
boiteuse pour couvrir sa défaite. Quels indices pensait-il tirer
d’une montre non nettoyée ?
« Bien que peu satisfaisante, mon enquête n’a pas été
entièrement négative, observa-t-il, en fixant le plafond d’un
regard terne et lointain. Si je ne me trompe, cette montre
appartenait à votre frère aîné qui l’hérita de votre père.
– Ce sont sans doute les initiales H. W. gravées au dos du
boîtier qui vous suggèrent cette explication ?
– Parfaitement. Le W. indique votre nom de famille. La montre
date de près de cinquante ans ; les initiales sont aussi
vieilles que la montre qui fut donc fabriquée pour la génération
précédente. Les bijoux sont généralement donnés au fils aîné,
lequel porte généralement de nom de son père. Or, votre père, si je
me souviens bien, est décédé depuis plusieurs années. Il s’ensuit
que la montre était entre les mains de votre frère aîné.
– Jusqu’ici, c’est vrai ! dis-je. Avez-vous trouvé autre
chose ?
– C’était un homme négligent et désordonné ; oui, fort
négligent. Il avait de bons atouts au départ, mais il les gaspilla.
Il vécut dans une pauvreté coupée de courtes périodes de
prospérité ; et il est mort après s’être adonné à la boisson.
Voilà tout ce que j’ai pu trouver. »
L’amertume déborda de mon cœur. Je bondis de mon fauteuil et
arpentai furieusement la pièce malgré ma jambe blessée.
« C’est indigne de vous, Holmes ! m’écriai-je. Je ne
vous aurais jamais cru capable d’une telle bassesse ! Vous
vous êtes renseigné sur la vie de mon malheureux frère : et
vous essayez de me faire croire que vous avez déduit ces
renseignements par je ne sais quel moyen de fantaisie.
« Ne vous attendez pas à ce que je croie que vous avez lu
tout ceci dans une vieille montre ! C’est un procédé peu
charitable qui, pour tout dire, frôle le charlatanisme.
– Mon cher docteur, je vous prie d’accepter mes excuses, dit-il
gentiment. Voyant l’affaire comme un problème abstrait, j’ai oublié
combien cela vous touchait de près et pouvait vous être pénible. Je
vous assure, Watson, que j’ignorais tout de votre frère et jusqu’à
son existence avant d’examiner cette montre.
– Alors, comment, au nom du Ciel, ces choses-là vous
furent-elles révélées ? Tout est vrai, jusqu’au plus petit
détail.
– Ah ! c’est de la chance ! Je ne pouvais dire que ce
qui me paraissait le plus probable. Je ne m’attendais pas à être si
exact.
– Ce n’était pas, simplement, un exercice de
devinettes ?
– Non, non ; jamais je ne devine. C’est une habitude
détestable, qui détruit la faculté de raisonner. Ce qui vous semble
étrange l’est seulement parce que vous ne suivez pas mon
raisonnement et n’observez pas les petits faits desquels on peut
tirer de grandes déductions. Par exemple, j’ai commencé par dire
que votre frère était négligent. Observez donc la partie inférieure
du boîtier et vous remarquerez qu’il est non seulement légèrement
cabossé en deux endroits, mais également couvert d’éraflures ;
celles-ci ont été faites par d’autres objets : des clefs ou
des pièces de monnaie qu’il mettait dans la même poche. Ce n’est
sûrement pas un tour de force que de déduire la négligence chez un
homme qui traite d’une manière aussi cavalière une montre de
cinquante guinées. Ce n’est pas non plus un raisonnement génial qui
me fait dire qu’un héritage comportant un objet d’une telle valeur
a dû être substantiel. »
Je hochai la tête pour montrer que je le suivais.
« D’autre part, les prêteurs sur gages ont l’habitude en
Angleterre de graver sur la montre, avec la pointe d’une épingle,
le numéro du reçu délivré lors de la mise en gage de l’objet. C’est
plus pratique qu’une étiquette qui risque d’être perdue ou
transportée sur un autre article. Or, il n’y a pas moins de quatre
numéros de cette sorte à l’intérieur du boîtier ; ma loupe les
montre distinctement. D’où une première déduction : votre
frère était souvent dans la gêne. Deuxième déduction : il
connaissait des périodes de prospérité faute desquelles il n’aurait
pu retirer sa montre. Enfin, je vous demande de regarder dans le
couvercle intérieur l’orifice où s’introduit la clef du remontoir.
Un homme sobre ne l’aurait pas rayé ainsi ! En revanche,
toutes les montres des alcooliques portent les marques de mains pas
trop sûres d’elles-mêmes pour remonter le mécanisme. Que reste-t-il
donc de mystérieux dans mes explications ?
– Tout est clair comme le jour, répondis-je. Je regrette d’avoir
été injuste à votre égard. J’aurais dû témoigner d’une plus grande
foi en vos capacités. Puis-je vous demander si vous avez une
affaire sur le chantier en ce moment ?
– Non. D’où la cocaïne. Je ne puis vivre sans faire travailler
mon cerveau. Y a-t-il une autre activité valable dans la vie ?
Approchez-vous de la fenêtre, ici. Le monde a-t-il jamais été aussi
lugubre, médiocre et ennuyeux ? Regardez ce brouillard
jaunâtre qui s’étale le long de la rue et qui s’écrase inutilement
contre ces mornes maisons ! Quoi de plus cafardeux et de plus
prosaïque ? Dites-moi donc, docteur, à quoi peuvent servir des
facultés qui restent sans utilisation ? Le crime est banal, la
vie est banale, et seules les qualités banales trouvent à s’exercer
ici-bas. »
J’ouvris la bouche pour répondre à cette tirade, lorsqu’on
frappa à la porte ; notre logeuse entra, apportant une carte
sur le plateau de cuivre.
« C’est une jeune femme qui désire vous voir, dit-elle à
mon compagnon.
– Mlle Mary Morstan, lut-il. Hum ! Je n’ai aucun souvenir
de ce nom. Voulez-vous introduire cette personne, madame
Hudson ? Ne partez pas, docteur ; je préférerais que vous
assistiez à l’entrevue. »
Chapitre 2 - Présentation de l’affaire
Le Signe des quatre
Chapitre 2
Présentation de l’affaire
Mademoiselle Morstan pénétra dans la pièce d’un pas décidé.
C’était une jeune femme blonde, petite et délicate. Sa mise simple
et modeste, bien que d’un goût parfait, suggérait des moyens
limités. La robe, sans ornements ni bijoux, était d’un beige sombre
tirant sur le gris. Elle était coiffée d’un petit turban, de la
même couleur blanche sur le côté. Sa beauté ne consistait pas dans
la régularité des traits, ni dans l’éclat du teint ; elle
résidait plutôt dans une expression ouverte et douce, dans deux
grands yeux bleus sensibles et profonds. Mon expérience des femmes,
qui s’étend à plusieurs pays des trois continents, ne m’avait
jamais montré un visage exprimant mieux le raffinement du cœur.
Elle prit place sur le siège que Sherlock Holmes lui avança. Je
remarquai aussitôt le tremblement de sa bouche et la crispation de
ses mains ; tous les signes d’une agitation intérieure intense
étaient réunis.
« Je viens à vous, monsieur Holmes, dit-elle, parce que
vous avez aidé Mme Cecil Forrester pour qui je travaille, à
démêler une petite complication domestique. Elle a été très
impressionnée par votre talent et votre obligeance.
– Mme Cecil Forrester ? répéta-t-il pensivement. Oui,
je crois lui avoir rendu un petit service. C’était pourtant, si je
m’en souviens bien, une affaire très simple.
– Ce n’est pas son avis. Mais en tout cas, vous n’en direz pas
autant de mon histoire. Je puis difficilement en imaginer une plus
étrange, plus complètement inexplicable. »
Holmes se frotta les mains. Ses yeux brillèrent. Il pencha en
avant dans son fauteuil son profil d’oiseau de proie, et ses traits
fortement dessinés exprimèrent soudain une extraordinaire
concentration.
« Exposez votre cas », dit-il.
Il avait pris le ton d’un homme d’affaires. Ma position était
embarrassante et je me levai :
« Vous m’excuserez, j’en suis sûr ! »
À ma grande surprise, la jeune femme me retint d’un geste de sa
main gantée :
« Si votre ami avait l’amabilité de rester, dit-elle, il
pourrait me rendre un grand service. »
Je n’eus plus qu’à me rasseoir.
« Voici brièvement les faits, continua-t-elle. Mon père
était officier aux Indes ; il m’envoya en Angleterre quand je
n’étais encore qu’une enfant. Ma mère était morte et je n’avais
aucun parent ici. Je fus donc placée dans une pension, d’ailleurs
excellente, à Édimbourg, et j’y demeurai jusqu’à dix-sept ans. En
1878, mon père, alors capitaine de son régiment, obtint un congé de
douze mois et revint ici. Il m’adressa un télégramme de Londres
annonçant qu’il était bien arrivé et qu’il m’attendait
immédiatement à l’hôtel Langham. Son message était plein de
tendresse. En arrivant à Londres, je me rendis à Langham ; je
fus informée que le capitaine Morstan était bien descendu ici, mais
qu’il était sorti la veille au soir et qu’il n’était pas encore
revenu. J’attendis tout le jour, en vain. À la nuit, sur les
conseils du directeur de l’hôtel, j’informai la police. Le
lendemain matin, une annonce à ce sujet paraissait dans tous les
journaux. Nos recherches furent sans résultat ; et depuis ce
jour je n’eus plus aucune nouvelle de mon malheureux père. Il
revenait en Angleterre le cœur riche d’espoir pour trouver un peu
de paix et de réconfort, et au lieu de cela… »
Elle porta la main à la gorge, et un sanglot étrangla sa
phrase.
« La date ? demanda Holmes, en ouvrant son carnet.
– Il disparut le 3 décembre 1878, voici presque dix ans.
– Ses bagages ?
– Étaient restés à l’hôtel. Mais ils ne contenaient aucun
indice ; des vêtements, des livres, et un grand nombre de
curiosités des îles Andaman. Il avait été officier de la garnison
en charge des criminels relégués là-bas.
– Avait-il quelque ami en ville ?
– Un seul, que je sache : le major Sholto, du même
régiment, le 34e d’infanterie de Bombay. Le major avait pris sa
retraite un peu auparavant et il vivait à Upper Norwood. Nous
l’avons joint, bien entendu ; mais il ignorait même que son
ami était en Angleterre.
– Singulière affaire ! remarqua Holmes.
– Je ne vous ai pas encore raconté la partie la plus déroutante.
Il y a six ans, le 4 mai 1882, pour être exacte, une annonce parut
dans le Times, demandant l’adresse de Mlle Mary Morstan et
déclarant qu’elle aurait avantage à se faire connaître. Il n’y
avait ni nom, ni adresse. Je venais d’entrer, alors, comme
gouvernante dans la famille de Mme Cecil Forrester. Sur les
conseils de cette dame, je fis publier mon adresse dans les
annonces. Le même jour, je recevais par la poste un petit écrin en
carton contenant une très grosse perle du plus bel orient ;
rien d’autre. Depuis ce jour, j’ai reçu chaque année à la même
date, un colis contenant une perle semblable, et sans aucune
indication de l’expéditeur. J’ai consulté un expert : ces
perles sont d’une espèce rare, et d’une valeur considérable. Jugez
vous-même si elles sont belles ! »
Elle ouvrit une boîte plate, et nous présenta six perles :
les plus pures que j’aie jamais vues.
« Votre récit est très intéressant, dit Sherlock Holmes. Y
a-t-il eu autre chose ?
– Oui. Pas plus tard qu’aujourd’hui. C’est pourquoi je suis
venue à vous. J’ai reçu une lettre ce matin. La voici.
– Merci, dit Holmes. L’enveloppe aussi, s’il vous plaît.
Estampille de la poste : Londres, secteur Sud-Ouest.
Date : 7 juillet. Hum ! La marque d’un pouce dans le
coin ; probablement celui du facteur. Enveloppe à six pence le
paquet. Papier à lettres luxueux. Pas d’adresse. « Soyez
ce soir à sept heures au Lyceum Theater, près du troisième pilier
en sortant à partir de la gauche. Si vous n’avez pas confiance
convoquez deux amis. Vous êtes victime d’une injustice qui sera
réparée. N’amenez pas la police. Si vous le faisiez, tout
échouerait. Votre ami inconnu. » « Eh bien, voilà un
très joli petit mystère ! Qu’avez-vous l’intention de faire,
mademoiselle Morstan ?
– C’est exactement la question que je voulais vous poser.
– Dans ce cas, nous irons certainement au rendez-vous ;
vous, moi, et… oui, bien entendu, le docteur Watson. Votre
correspondant permet deux amis ; le docteur est exactement
l’homme qu’il faut. Nous avons déjà travaillé ensemble.
– Mais voudra-t-il venir ? demanda-t-elle d’une voix
pressante.
– Je serai fier et heureux, dis-je avec ferveur, si je puis vous
être de quelque utilité.
– Vous êtes très aimables tous les deux ! répondit-elle. Je
mène une vie retirée, et je n’ai pas d’amis à qui je puisse faire
appel. Je pense que nous aurons le temps si je reviens ici à six
heures ?
– Pas plus tard, dit Holmes. Une autre question, si vous
permettez. L’écriture sur cette enveloppe est-elle la même que
celle que vous avez vue sur les boîtes contenant les
perles ?
– Je les ai ici, répondit-elle, en montrant une demi-douzaine de
morceaux de papier.
– Vous êtes une cliente exemplaire ; vous savez
intuitivement ce qui est important. Voyons, maintenant. »
Étalant les papiers sur la table, il les compara d’un regard vif
et pénétrant.
« L’écriture est déguisée, sauf sur la lettre, mais
l’auteur est certainement une seule et même personne, dit-il.
Regardez comment l’e grec réapparaît à la moindre
inattention ; et la courbure particulière de l’s final !
Je ne voudrais surtout pas vous donner de faux espoirs,
mademoiselle Morstan, mais y a-t-il une ressemblance quelconque
entre cette écriture et celle de votre père ?
– Aucune. Elles sont très différentes.
– Je m’attendais à cette réponse. Eh bien, à ce soir six heures,
donc ! Permettez-moi de garder ces papiers. Il n’est que trois
heures et demie et je peux en avoir besoin avant votre retour. Au
revoir !
– Au revoir », répondit la jeune femme.
Reprenant sa boîte de perles, elle gratifia chacun de nous d’un
charmant sourire et se retira rapidement.
Je la regardai par la fenêtre marcher dans la rue d’un pas vif,
jusqu’à ce que le turban gris et la plume blanche se fondissent
dans la foule.
« Quelle séduisante jeune femme ! » m’écriai-je
en me retournant vers mon compagnon.
Il avait rallumé sa pipe et s’était renfoncé dans son fauteuil,
les yeux fermés.
« Vraiment ? dit-il languissamment. Je n’avais pas
remarqué.
– Vous êtes un véritable automate ! dis-je. Une machine à
raisonner. Je vous trouve parfois radicalement inhumain. »
Il sourit pour répliquer :
« Il est essentiel que je ne me laisse pas influencer par
des qualités personnelles. Un client n’est pour moi que l’élément
d’un problème. L’émotivité contrarie le raisonnement clair et le
jugement sain. La femme la plus séduisante que j’aie connue, fut
pendue parce qu’elle avait empoisonné trois petits enfants afin de
toucher l’assurance vie contractée sur leurs têtes. D’autre part,
l’homme le plus antipathique de mes relations est un philanthrope
qui a dépensé près de 250 000 livres pour les pauvres.
– Dans ce cas particulier, cependant…
– Je ne fais jamais d’exception. L’expression INFIRME la règle.
Avez-vous jamais eu l’occasion d’étudier le caractère de quelqu’un
à travers son écriture ? Que pensez-vous de
celle-ci ?
– Elle est lisible et régulière, répondis-je. Celle d’un homme
habitué aux affaires, et doué d’une certaine force de
caractère. »
Holmes secoua la tête.
« Regardez les lettres à bouche : elles se
différencient à peine du reste. Ce d pourrait être un a, et ce l un
e. Les hommes de caractère différencient toujours les lettres à
bouche, aussi mal qu’ils écrivent. Les k vacillent un peu, et les
majuscules dénotent une certaine vanité… Bien ! Maintenant, je
vais sortir ; j’ai besoin de quelques renseignements.
Laissez-moi vous recommander ce livre, Watson ; il est
remarquable. C’est Le Martyre de l’Homme, de Winwood
Reade. Je serai de retour dans une heure. »
Je pris le volume et m’installai près de la fenêtre, mais mes
pensées s’éloignèrent bientôt des audacieuses spéculations de
l’écrivain. Je revoyais la jeune femme, son sourire ;
j’entendais à nouveau sa voix flexible et mélodieuse racontant
l’étrange mystère qui planait sur sa vie. Si elle avait dix-sept
ans au moment de la disparition de son père, elle en avait
vingt-sept maintenant : le bel âge ! La jeunesse, encore
éclatante, et dépouillée de son égoïsme, tempérée par l’expérience…
Ainsi rêvais-je, assis dans mon fauteuil, jusqu’à ce que des
pensées dangereuses me vinssent à l’esprit : alors, je me
précipitai à mon bureau et me jetai à corps perdu dans le dernier
traité de pathologie. Que me croyais-je donc, moi, simple
chirurgien militaire affligé d’une jambe faible et d’un compte en
banque encore plus faible, pour me laisser aller à de telles
idées ? Cette jeune femme n’était que l’un des éléments, des
facteurs du problème. Si mon avenir était sombre, mieux valait le
regarder en face, comme un homme, plutôt que de le camoufler sous
les fantaisies irréelles de l’imagination.
Chapitre 3 - En quête d’une solution
Le Signe des quatre
Chapitre 3
En quête d’une solution
Holmes ne revint qu’à cinq heures et demie. Alerte et souriant,
il paraissait d’excellente humeur (état d’esprit qui alternait,
chez lui, avec des accès de dépression profonde).
« Il n’y a pas grand mystère dans cette affaire !
dit-il en prenant la tasse de thé que je venais de lui verser. Les
faits ne semblent admettre qu’une seule explication.
– Quoi ! Vous avez déjà trouvé la solution ?
– Ma foi, ce serait aller trop loin ! J’ai découvert un
fait significatif, c’est tout ; mais il est très significatif.
Il manque encore les détails. Je viens de trouver en effet, en
consultant les archives du Times, que le major Sholto, de
Upper Norwood, ancien officier du 34e régiment d’infanterie, est
mort le 28 avril 1882.
– Je suis peut-être très obtus, Holmes, mais je ne vois rien de
significatif en cela.
– Non ? Vous me surprenez ! Eh bien, veuillez
considérer les faits que voici : Le capitaine Morstan
disparaît. La seule personne qu’il connaissait à Londres est le
major Sholto. Or, celui-ci affirme ignorer la présence du capitaine
en Angleterre. Quatre ans plus tard, Sholto meurt. Dans la
semaine qui suit sa mort, la fille du capitaine Morstan reçoit
un présent d’une grande valeur, lequel se répète chaque année. La
lettre d’aujourd’hui la décrit comme victime d’une injustice. Or,
cette jeune femme a-t-elle subi d’autres préjudices que la
disparition de son père ? Et pourquoi les cadeaux
commencent-ils immédiatement après la mort de Sholto, sinon parce
que son héritier, sachant quelque chose, veut réparer un
tort ? À moins que vous n’ayez une autre théorie qui cadre
avec tous ces faits !…
– Tout de même, n’est-ce pas une étrange façon de compenser la
disparition d’un père ? Et quelle curieuse manière de
procéder ! Pourquoi, d’autre part, écrire cette lettre
aujourd’hui, plutôt qu’il y a six ans ? Enfin, il est question
de réparer une injustice. Comment ? En lui rendant son
père ? On ne peut admettre qu’il soit encore vivant. Or, cette
jeune femme n’est victime d’aucune autre injustice.
– Il y a des difficultés ! Mais notre expédition de ce soir
les aplanira toutes. Ah ! voici un fiacre ; Mlle Morstan
est à l’intérieur. Êtes-vous prêt ? Alors, descendons, car il
est six heures passées. »
Je pris mon chapeau et ma plus grosse canne. J’observai que
Holmes prenait son revolver dans le tiroir et le glissait dans sa
poche. Il pensait donc que notre soirée pourrait se compliquer.
Mlle Morstan était enveloppée d’un manteau sombre ; son
visage fin était pâle, mais calme. Il aurait fallu qu’elle fût plus
qu’une femme pour ne pas éprouver un malaise devant l’étrange
expédition dans laquelle nous nous embarquions. Cependant elle
était très maîtresse d’elle-même, à en juger par les claires
réponses qu’elle fit aux questions que Holmes lui posa.
« Dans ses lettres, papa parlait beaucoup du major Sholto,
dit-elle. Ils devaient être amis intimes. Ils s’étaient sans doute
trouvés très souvent ensemble puisqu’ils commandaient les troupes
des îles Andaman. Pendant que j’y pense, un étrange document a été
trouvé dans le bureau de papa. Personne n’a pu le comprendre. Je ne
pense pas qu’il soit de la moindre importance, mais peut-être
aimeriez-vous en prendre connaissance. Le voici. »
Holmes déplia soigneusement la feuille de papier et la lissa sur
son genou. Puis il l’examina à l’aide de sa loupe.
« Le papier a été fabriqué aux Indes, remarqua-t-il. Il
fut, à un moment, épinglé à une planche. Le schéma dessiné semble
être le plan d’une partie d’un grand bâtiment pourvu de nombreuses
entrées, couloirs et corridors. Une petite croix a été tracée à
l’encre rouge ; au-dessus d’elle, il y a : 3, 37 à
partir de la gauche » écrit au crayon. Dans le coin
gauche, un curieux hiéroglyphe ressemblant à quatre croix alignées
à se toucher. À côté, en lettres malhabiles et grossières, il est
écrit : “Le Signe des Quatre. Jonathan Small, Mahomet
Singh, Abdullah Khan, Dost Akbar.”
« Non, j’avoue ne pas voir comment ce document pourrait se
rattacher à notre affaire. Mais il est certainement
important ; il a été soigneusement rangé dans un portefeuille,
car le verso est aussi propre que le recto.
– Je l’ai en effet trouvé dans son portefeuille.
– Gardez-le précieusement, mademoiselle Morstan ; il
pourrait nous servir. Je commence à me demander si cette affaire
n’est pas plus profonde et subtile que je ne l’avais d’abord
supposé. Il me faut reconsidérer mes idées. »
Il se rencogna dans le siège de la voiture. À son front plissé
et à son regard absent, je devinai qu’il réfléchissait intensément.
Mlle Morstan et moi conversâmes à mi-voix sur notre présente
expédition et ses résultats possibles, mais Holmes se cantonna dans
une réserve impénétrable jusqu’à la fin du voyage.
Nous étions en septembre ; la soirée s’annonçait aussi
lugubre que le jour. Un brouillard dense et humide imprégnait la
grande ville. Des nuages couleur de boue se traînaient
misérablement au-dessus des rues bourbeuses. Le long du Strand, les
lampadaires n’étaient plus que des points de lumière diffuse et
détrempée, jetant une faible lueur circulaire sur le pavé gluant.
Les lumières jaunes des vitrines éclairaient par places
l’atmosphère moite. Il y avait, me semblait-il, quelque chose de
fantastique et d’étrange dans cette procession sans fin de visages
surgissant un instant pour disparaître ensuite : visages
tristes ou heureux, hagards ou satisfaits. Glissant de la morne
obscurité à la lumière pour retomber bientôt dans les ténèbres, ils
symbolisaient l’humanité entière. Je ne suis pas généralement
impressionnable, mais cette ambiance et les bizarreries de notre
entreprise s’allièrent pour me déprimer. L’attitude de Mlle Morstan
reflétait la mienne. Holmes, lui, pouvait s’élever au-dessus
d’influences semblables. Il tenait son carnet ouvert sur son genou
et, s’éclairant de sa lampe de poche, il inscrivait de temps à
autre des phrases et des chiffres.
Au Lyceum Theater, la foule se pressait devant les entrées
latérales. Le long de la façade, défilait une ligne ininterrompue
de fiacres et de voitures particulières qui déchargeaient leur
cargaison d’hommes et de femmes en tenue de soirée. À peine
étions-nous parvenus au troisième pilier, lieu de notre
rendez-vous, qu’un petit homme brun et vif, vêtu en cocher nous
accostait.
« Êtes-vous les personnes qui accompagnent Mlle
Morstan ? demanda-t-il.
– Je suis mademoiselle Morstan, et ces deux messieurs sont mes
amis », dit-elle.
Il leva vers nous un regard étonnamment scrutateur.
« Vous m’excuserez, mademoiselle, dit-il d’un ton plutôt
rogue, mais il faut que vous me donniez votre parole d’honneur
qu’aucun de ces messieurs n’est un policier.
– Je vous en donne ma parole », répondit-elle.
Il émit un sifflement aigu ; un gamin amena une voiture
dont il ouvrit la porte. L’homme qui nous avait abordés monta sur
le banc du conducteur tandis que nous prenions place à l’intérieur.
À peine étions-nous installés que le cocher fouetta ses chevaux et
nous entraîna dans les rues brumeuses à une allure folle.
Notre situation était curieuse : nous nous rendions dans un
endroit inconnu pour des raisons inconnues. Cependant cette
invitation était, ou bien une mystification complète, hypothèse
difficile à soutenir, ou bien la preuve que des événements
importants se préparaient. Mlle Morstan paraissait plus résolue et
plus décidée que jamais. J’entrepris de la distraire par le récit
de certaines de mes aventures en Afghanistan. Mais, à dire vrai,
j’étais moi-même si curieux de notre destination, que mes histoires
s’embrouillèrent quelque peu. Aujourd’hui encore elle affirme que
je lui ai raconté une émouvante anecdote, selon laquelle la gueule
d’un fusil ayant surgi à l’intérieur de ma tente au milieu de la
nuit, j’aurais empoigné un fusil de chasse et tiré en cette
direction. En tout cas, notre itinéraire m’intéressait plus que ces
vieilles histoires. J’avais suivi au début la direction dans
laquelle nous allions ; mais, bientôt, le brouillard, la
vitesse, et ma connaissance limitée de Londres me fit perdre le
fil. Je ne sus plus rien, sinon que nous faisions un long trajet.
Mais Sherlock Holmes suivait notre route. Il murmurait le nom des
quartiers et des rues tortueuses que notre voiture dévalait à grand
bruit.
« Rochester Row, dit-il. Maintenant, Vincent Square. Nous
arrivons sur la route du pont de Vauxhall. Apparemment, nous nous
dirigeons du côté du Surrey. Oui, c’est ce que je pensais. Nous
sommes sur le pont, à présent. Vous pouvez apercevoir les reflets
du fleuve. »
Nous pûmes distinguer, en effet, une partie de la Tamise dans
laquelle les lampadaires miroitaient faiblement. Mais déjà notre
véhicule s’engageait de l’autre côté dans un labyrinthe de
rues.
« Wandsworth Road, dit mon compagnon. Priory Road. Larkhall
Lane. Stockwell Place. Robert Street. Coldharbour Lane. Notre
enquête ne semble pas nous mener vers un quartier bien
élégant… »
Il est vrai que l’aspect des rues n’était pas encourageant. La
monotonie des maisons de briques n’était coupée, çà et là, que par
les cafés situés aux croisements. Puis apparurent des villas à deux
étages, chacune possédant son jardin miniature. Et ce fut à nouveau
l’interminable alignement de bâtiments neufs et criards qui
ressemblaient à des tentacules monstrueux que la ville géante
aurait lancés dans la campagne environnante. Notre voiture stoppa
enfin à la troisième maison d’une rue nouvellement percée. Les
autres immeubles paraissaient inhabités. Celui devant lequel nous
nous étions arrêtés était aussi sombre que les autres, mais une
faible lueur brillait à la fenêtre de la cuisine. Dès que l’on
frappa, la porte fut ouverte par un serviteur hindou nanti d’un
turban jaune et d’amples vêtements blancs serrés à la taille par
une ceinture également jaune. Il y avait quelque chose d’incongru
dans cette apparition orientale qui s’encadrait dans la porte d’une
banale maison de banlieue.
« Le sahib vous attend ! » dit-il.
Au même moment, une voix pointue et criarde s’éleva de
l’intérieur.
« Faites-les entrer, khitmutgar ! cria-t-elle.
Introduis-les ici tout de suite ! »
Chapitre 4 - Le récit de l’homme chauve
Le Signe des quatre
Chapitre 4
Le récit de l’homme chauve
Nous suivîmes l’Hindou le long d’un couloir sordide, mal éclairé
et encore plus mal meublé ; au bout il ouvrit une porte sur la
droite. L’éclat d’une lampe jaune nous accueillit. Au milieu de
cette clarté soudaine se tenait un petit homme au crâne immense,
nu, étincelant : une couronne de cheveux roux autour de la
tête évoquait irrésistiblement le sommet d’une montagne surgissant
d’entre une forêt de sapins. L’homme, debout, tordait nerveusement
ses mains. Les traits de son visage s’altéraient sans cesse et
l’expression de sa physionomie passait du sourire à la maussaderie
sans qu’on sût pourquoi. En outre, il était affligé d’une lèvre
inférieure pendante qui laissait voir une rangée de dents jaunes et
mal plantées ; il tentait de les dissimuler en promenant
constamment sa main sur la partie inférieure de son visage. Il
paraissait jeune, malgré sa calvitie : de fait, il venait
d’avoir trente ans.
« Je suis votre serviteur, mademoiselle Morstan !
répétait-il de sa voix pointue. Votre serviteur, messieurs !
Je vous prie d’entrer dans mon petit sanctuaire. Il n’est pas
grand, mademoiselle, mais je l’ai aménagé selon mon goût : une
oasis de beauté dans le criant désert du Sud de Londres. »
Nous fûmes tous abasourdis par l’aspect de la pièce dans
laquelle il nous conviait. Elle paraissait aussi déplacée dans
cette triste maison qu’un diamant de l’eau la plus pure sur une
monture de cuivre. Les murs étaient ornés de tapisseries et de
rideaux d’un coloris et d’un travail incomparables ; ici et
là, on les avait écartés pour mieux faire ressortir un vase
oriental ou quelque peinture richement encadrée. Le tapis ambre et
noir était si doux, si épais, que le pied s’y enfonçait avec
plaisir comme dans un lit de mousse. Deux grandes peaux de tigre
ajoutaient à l’impression de splendeur orientale. Un gros
narghileh, posé sur un plateau, ne déparait pas l’ensemble.
Suspendu au milieu de la pièce par un fil d’or presque invisible,
un brûle-parfum en forme de colombe répandait une odeur subtile et
pénétrante.
Le petit homme se présenta en sautillant :
« M. Thaddeus Sholto ; tel est mon nom. Vous êtes
Mlle Morstan, bien entendu ? Et ces messieurs… ?
– Voici M. Sherlock Holmes et le docteur Watson.
– Un médecin, eh ? s’écria-t-il, très excité. Avez-vous
votre stéthoscope ? Pourrais-je vous demander… ?
Auriez-vous l’obligeance… ? J’ai des doutes sérieux quant au
bon fonctionnement de ma valvule mitrale, et si ce n’était trop
abuser… ? Je crois pouvoir compter sur l’aorte, mais
j’aimerais beaucoup avoir votre opinion sur la mitrale. »
J’auscultai son cœur comme il me le demandait, mais je ne
trouvai rien d’anormal, sauf qu’il souffrait d’une peur
incontrôlable : il tremblait d’ailleurs de la tête aux
pieds.
« Tout semble normal, dis-je. Vous n’avez aucune raison de
vous inquiéter.
– Vous voudrez bien excuser mon anxiété, mademoiselle Morstan,
remarqua-t-il légèrement. Je suis de santé fragile, et depuis
longtemps cette valvule me préoccupait. Je suis enchanté
d’apprendre que c’était à tort. Si votre père, mademoiselle,
n’avait fatigué son cœur à l’excès, il pourrait être encore vivant
aujourd’hui. »
J’aurais voulu le gifler. J’étais indigné par cette façon
grossière et nonchalante de parler d’un sujet aussi pénible. Mlle
Morstan s’assit ; une pâleur extrême l’envahit ; ses
lèvres devinrent blanches.
« Au fond de moi, je savais qu’il était mort !
murmura-t-elle.
– Je peux vous donner tous les détails, dit-il. Mieux, je puis
vous faire justice. Et je le ferai, quoi qu’en dise mon frère
Bartholomew. Je suis très heureux de la présence de vos amis ici.
Non seulement parce qu’ils calment votre appréhension, mais aussi
parce qu’ils seront témoins de ce que je vais dire et faire. Nous
quatre pouvons affronter mon frère Bartholomew. Mais n’y mêlons pas
des étrangers ; ni police, ni d’autres fonctionnaires !
S’il n’y a pas d’intervention intempestive, nous parviendrons à
tout arranger d’une manière satisfaisante. Rien n’ennuierait plus
mon frère Bartholomew que de la publicité autour de cette
affaire. »
Il s’assit sur un pouf et ses yeux bleus, fables et larmoyants,
nous interrogèrent.
« En ce qui me concerne, ce que vous direz n’ira pas plus
loin », fit Holmes.
J’acquiesçai d’un signe de tête.
« Voilà qui est bien ! dit l’homme. Très bien !
Puis-je vous offrir un verre de chianti, mademoiselle
Morstan ? Ou de tokay ? Je n’ai pas d’autre vin.
Ouvrirai-je une bouteille ? Non ? J’espère alors que la
fumée ne vous incommode pas ? Le tabac d’Orient dégage une
odeur balsamique. Je suis un peu nerveux, voyez-vous, et le
narghileh est pour moi un calmant souverain. »
Il approcha une bougie et bientôt la fumée passa en bulles
joyeuses à travers l’eau de rose. Assis en demi-cercle, tête en
avant, le menton reposant sur les mains, nous regardions tous trois
le petit homme à l’immense crâne luisant, qui nous faisait face en
tirant sur sa pipe d’un air mal assuré.
« Après avoir décidé d’entrer en relation directe avec
vous, dit-il, j’ai hésité à vous donner mon adresse. Je craignais
que, ne tenant pas compte de ma demande, vous n’ameniez avec vous
des gens déplaisants. Je me suis donc permis de vous donner un
rendez-vous de telle manière que Williams puisse d’abord vous voir.
J’ai complètement confiance en cet homme. Je lui avais d’ailleurs
recommandé de ne pas vous amener au cas où vous lui sembleriez
suspects. Vous me pardonnerez ces précautions, mais je mène une vie
quelque peu retirée. De plus, rien n’est plus répugnant à ma
sensibilité – que je pourrais qualifier de raffinée – qu’un
policier. J’ai une tendance naturelle à éviter toute forme de
matérialisme grossier ; et c’est rarement que j’entre en
contact avec la vulgarité de la foule. Je vis, comme vous pouvez le
constater, dans une ambiance élégante. Je pourrais m’appeler un
protecteur des Arts. C’est ma faiblesse. Ce paysage est un Corot
authentique. Un expert pourrait peut-être formuler quelque réserve
en ce qui concerne ce Salvator Rosa ; mais ce Bouguereau, en
revanche, n’offre pas matière à discussion. J’ai un penchant marqué
pour la récente École française, je l’avoue.
– Vous m’excuserez, monsieur Sholto, dit Mlle Morstan, mais je
suis ici, sur votre demande, pour entendre quelque chose que vous
désirez me dire. Il est déjà très tard, et j’aimerais que
l’entrevue soit aussi courte que possible.
– Même si tout va bien, ce sera long ! répondit-il. Il nous
faudra certainement aller à Norwood pour voir mon frère
Bartholomew. Nous essaierons tous de lui faire entendre raison. Il
est très en colère contre moi parce que j’ai fait ce qui me
semblait juste. Nous nous sommes presque querellés la nuit
dernière. Vous ne pouvez imaginer comme il est terrible lorsqu’il
est en colère.
– S’il nous faut aller à Norwood, nous ferions peut-être aussi
bien de partir tout de suite ? » hasardai-je.
Il rit au point d’en faire rougir ses oreilles.
« Ce n’est pas possible ! s’écria-t-il. Je ne sais
comment il réagirait si je vous amenais d’une façon aussi
impromptue. Non, je dois d’abord expliquer nos positions
respectives. Et tout d’abord, il y a plusieurs points que j’ignore
moi-même dans cette histoire. Je puis seulement vous exposer les
faits tels qu’ils me sont connus.
« Le major John Sholto, qui appartenait à l’armée des
Indes, était mon père, comme vous l’avez peut-être deviné. Il prit
sa retraite il y a environ onze ans et vint s’installer à
Pondichery Lodge, situé dans Upper Norwood. Il avait fait fortune
aux Indes ; il en ramena une somme d’argent considérable, une
grande collection d’objets rares et précieux, et enfin quelques
serviteurs indigènes. Il s’acheta alors une maison et vécut d’une
manière luxueuse. Mon frère jumeau Bartholomew et moi étions ses
seuls enfants.
« Je me souviens fort bien de la stupéfaction que causa la
disparition du capitaine Morstan. Nous lûmes les détails dans les
journaux et, sachant qu’il avait été un ami de notre père, nous
discutâmes librement le cas en sa présence. D’ailleurs, il prenait
part aux spéculations que nous fîmes pour expliquer le mystère.
Jamais, l’un ou l’autre, nous n’avons soupçonné qu’il en gardait le
secret caché en son cœur. Pourtant, il connaissait, et lui seul au
monde, le destin d’Arthur Morstan.
« Ce que nous savions, c’est qu’un mystère, un danger
positif, pesait sur notre père. Il avait grand-peur de sortir seul,
et il avait engagé comme portiers deux anciens professionnels de la
boxe. Williams, qui vous a conduit ce soir, était l’un d’eux. Il
fut en son temps champion d’Angleterre des poids légers. Notre père
ne voulait pas nous confier le motif de ses craintes, mais il avait
une aversion profonde pour les hommes à jambe de bois. À tel point
qu’un jour il n’hésita pas à tirer une balle de revolver contre
l’un d’eux, qui n’était qu’un inoffensif commis voyageur en quête
de commandes. Il nous fallut payer une grosse somme pour étouffer
l’affaire. Mon frère et moi avions fini par penser qu’il s’agissait
d’une simple lubie. Mais les événements qui suivirent nous firent
changer d’avis.
« Au début de 1882, mon père reçut une lettre en provenance
des Indes. Il faillit s’évanouir devant son petit déjeuner en la
lisant, et de ce jour il dépérit. Nous n’avons jamais découvert le
contenu de cette lettre, mais je pus voir, au moment où il en
prenait connaissance, qu’elle ne comportait que quelques phrases
griffonnées. Depuis des années mon père souffrait d’une dilatation
du foie ; son état empira rapidement. Vers la fin avril, nous
fûmes informés qu’il était perdu et qu’il désirait nous entretenir
une dernière fois.
« Quand nous entrâmes dans sa chambre, il était assis,
soutenu par de nombreux oreillers, et il respirait péniblement. Il
nous demanda de fermer la porte à clef et de venir chacun d’un côté
du lit. Étreignant nos mains, il nous fit un étrange récit.
L’émotion autant que la douleur l’interrompaient. Je vais essayer
de vous le dire en ses propres termes :
« En ce dernier instant, dit-il, une seule chose me
tourmente l’esprit : la manière dont j’ai traité l’orpheline
de ce malheureux Morstan. La maudite avarice qui fut mon péché
capital a privé cette enfant d’un trésor dont la moitié au moins
lui revenait. Et pourtant, je ne l’ai pas utilisé moi-même, tant
l’avarice est aveugle et stupide. Le simple fait de posséder
m’était si cher que je répugnais à partager, si peu que ce fût.
Voyez-vous ce chapelet de perles à côté de ma bouteille de
quinine ? Je n’ai pu me résoudre à m’en séparer ! Et
pourtant, je l’ai sorti avec le ferme dessein de le lui envoyer.
Vous, mes enfants, vous lui donnerez une part équitable du trésor
d’Agra. Mais ne lui envoyez rien, pas même le chapelet, avant ma
mort. Après tout, bien des hommes plus malades que moi se sont
rétablis !
« Je vais vous dire comment Morstan est mort,
poursuivit-il. Depuis longtemps il souffrait du cœur, mais il ne
l’avait dit à personne. Moi seul était au courant. Aux Indes, par
un concours de circonstances extraordinaires, lui et moi étions
entrés en possession d’un trésor considérable. Je le transportai en
Angleterre et dès le soir de son arrivée, Morstan vint me réclamer
sa part. Il avait marché depuis la gare, et ce fut mon fidèle Lal
Chowder, mort depuis, qui l’introduisit. Nous discutâmes de la
répartition du trésor, et une violente querelle éclata. Au comble
de la fureur, Morstan s’était levé, mais il porta soudain la main
au côté ; son visage changea de couleur ; il tomba en
arrière ; dans la chute sa tête heurta l’angle du coffre au
trésor. Quand je me penchai sur lui, je constatai avec horreur
qu’il était mort.
Un long moment je restai immobile dans mon fauteuil, le cerveau
vidé, sans savoir quoi faire. Ma première pensée fut, bien sûr, de
courir chercher de l’aide. Mais n’avais-je pas toutes les chances
d’être accusé de meurtre ? Sa mort était survenue au cours
d’une querelle ; et il y avait cette entaille à la tête qu’il
s’était faite en tombant : autant de lourdes présomptions
contre moi. De plus, une enquête officielle dévoilerait à propos du
trésor certains faits que je ne tenais nullement à divulguer.
Morstan m’avait dit que personne au monde ne savait qu’il s’était
rendu chez moi ; il ne me paraissait pas nécessaire que
quiconque l’apprît jamais.
« J’étais en train de remuer tout cela dans ma tête quand,
levant les yeux, je vis Lal Chowder dans l’encadrement de la porte.
Il entra sans bruit, et ferma à clef derrière lui.
« Ne craignez rien, sahib ! dit-il. Personne n’a
besoin de savoir que vous l’avez tué. Allons le cacher au loin. Qui
pourrait savoir ?
« – Je ne l’ai pas tué ! »
« Lal Chowder secoua la tête et sourit.
« J’ai entendu, sahib ! dit-il. J’ai entendu la
dispute, et j’ai entendu le coup. Mais mes lèvres sont scellées.
Tous dorment dans la maison. Emmenons-le au loin. »
« Ces paroles arrachèrent ma décision. Si le plus fidèle de
mes serviteurs ne pouvait croire en mon innocence, comment
convaincrais-je les douze lourdauds d’un jury ? Lal Chowder et
moi nous fîmes disparaître le corps cette même nuit. Et quelques
jours plus tard, les journaux londoniens s’interrogeaient sur la
disparition mystérieuse du capitaine Morstan. Vous comprenez, par
mon récit, que sa mort ne saurait m’être imputée. Ma faute réside
en ceci : j’ai caché non seulement le corps, mais aussi le
trésor dont une part revenait de droit à Morstan ou à ses
descendants. Je désire donc que vous fassiez une restitution. Venez
tout près. Le trésor est caché dans… »
« À cet instant, l’horreur le défigura : ses yeux
s’affolèrent et sa mâchoire tomba.
« Chassez-le ! Au nom du Christ,
chassez-le ! » cria-t-il d’une voix que je n’oublierai
jamais.
« Nous avons regardé vers la fenêtre sur laquelle son
regard s’était fixé. Un visage surgi des ténèbres nous observait.
C’était une tête chevelue et barbue dont le regard cruel, sauvage,
exprimait une haine ardente. Nous nous précipitâmes vers la
fenêtre, mais l’homme avait disparu. Quand nous revînmes vers notre
père, son menton s’était affaissé, et son pouls avait cessé de
battre.
« Nous fouillâmes le jardin cette nuit-là, mais sans
trouver d’autre trace que l’empreinte d’un pied unique dans le lit
de fleurs. Sans cette marque, peut-être aurions-nous cru que seule
notre imagination avait fait surgir ce visage féroce. Nous eûmes
cependant une autre preuve, encore plus flagrante, que des ennemis
nous entouraient : le lendemain matin, on trouva ouverte la
fenêtre de la chambre de notre père ; placards et tiroirs
avaient été fouillés ; et sur la poitrine du mort était fixé
un morceau de papier avec ces mots griffonnés : le Signe
des Quatre. Nous n’avons jamais appris ce que signifiait cette
expression, ni qui en était l’auteur. À première vue rien n’avait
été dérobé, et pourtant tout avait été mis sens dessus dessous. Mon
frère et moi avons fait un rapprochement normal entre ce mystérieux
incident et la peur dont notre père souffrit durant sa vie. Mais le
mystère pour nous reste entier. »
Le petit homme s’arrêta pour rallumer son narghileh et il fuma
quelques instants en silence. Nous étions tous assis, immobiles,
sous le coup de ce récit extraordinaire. Durant les brefs instants
où la mort de son père avait été décrite, Mlle Morstan était
devenue livide et j’avais craint qu’elle ne s’évanouît. Elle
s’était cependant reprise après avoir bu un verre d’eau que je lui
avais discrètement versé d’une carafe vénitienne à ma portée.
Sherlock Holmes s’était renfoncé dans son siège dans une attitude
absente, les yeux à peine ouverts. Je ne pus m’empêcher de penser
en le regardant, que le matin même, il s’était plaint de la
banalité de l’existence ! Là en tout cas, il tenait un
problème qui allait mettre sa sagacité à l’épreuve… Le regard de
M. Thaddeus Sholto allait de l’un à l’autre ;
manifestement fier de l’effet produit par son histoire, il en
reprit le fil, s’interrompant parfois pour tirer une bouffée.
« Mon frère et moi étions fort intéressés, comme vous
pouvez l’imaginer, par ce trésor dont notre père avait parlé.
Pendant des semaines et des mois nous avons fouillé et retourné
chaque parcelle du jardin sans pourtant trouver la cachette. La
pensée que le secret était sur ses lèvres quand il mourut nous
rendait fous de dépit. Nous pouvions préjuger de la splendeur de ce
trésor d’après le chapelet de perles qui en faisait partie. Nous
eûmes d’ailleurs une discussion à ce sujet, mon frère et moi. Les
perles étaient évidemment d’une grande valeur et Bartholomew ne
voulait pas s’en séparer. Il avait hérité, soit dit entre nous, le
penchant de mon père vers l’avarice. Il pensait aussi que le
chapelet exciterait la curiosité et pourrait nous attirer des
ennuis. Tout ce que je pus obtenir de lui fut que je trouverais
l’adresse de mlle Morstan et que je lui enverrais une perle à
intervalles réguliers, afin qu’elle ne se trouve jamais dans le
dénuement.
– C’était très charitable de votre part, dit la jeune femme
spontanément. Je vous en suis très reconnaissante ! »
Le petit homme agita sa main.
« Point du tout ! dit-il. Nous étions votre
dépositaire. Telle était du moins mon opinion ; mais j’avoue
que mon frère Bartholomew ne m’a jamais suivi jusque-là. Nous
jouissions nous-même d’une belle aisance. Je ne désirais pas plus.
D’ailleurs, il eût été du plus mauvais goût de se montrer aussi
ladre envers une jeune femme. Le mauvais goût mène au
crime, comme disent les Français non sans élégance… Bref,
notre désaccord s’accentua au point que je trouvai préférable de
m’installer chez moi. J’ai donc quitté Pondichery Lodge, emmenant
avec moi Williams et le vieux khitmutgar. Mais hier j’ai appris une
nouvelle de grande importance : le trésor a été découvert.
J’ai aussitôt écrit à Mlle Morstan et il ne nous reste plus qu’à
nous rendre à Norwood pour réclamer notre part. J’ai déjà exposé
mon point de vue à mon frère la nuit dernière. Notre visite n’est
sans doute pas souhaitée, mais elle est attendue. »
M. Thaddeus Sholto se tut, mais ne cessa pas pour autant de
s’agiter sur son pouf de luxe. Nous restions tous silencieux pour
mieux réfléchir aux nouveaux développements de cette mystérieuse
affaire : Holmes fut le premier à se lever.
« Vous avez fort bien agi, monsieur, du commencement à la
fin ! dit-il. Nous serons peut-être à même de vous prouver
modestement notre reconnaissance en éclaircissant ce qui vous est
encore obscur. Mais il est tard, comme l’a remarqué Mlle Morstan,
et nous ferions bien de ne pas perdre de temps. »
Notre hôte enroula soigneusement le tuyau de son narghileh, puis
sortit de derrière un rideau un long et lourd manteau pourvu d’un
col et de parements d’astrakan. Il le boutonna soigneusement malgré
la douceur oppressante de la nuit, et il ajusta sur sa tête une
casquette en peau de lapin dont les pans se rabattaient sur les
oreilles.
« Ma santé est quelque peu fragile, remarqua-t-il, tout en
nous conduisant dans le couloir. Je suis donc obligé de prendre de
grandes précautions. »
La voiture nous attendait. Notre voyage était apparemment prévu,
car le conducteur partit aussitôt à vive allure. Thaddeus Sholto ne
cessa pas de parler d’une voix de tête qui dominait le bruit des
roues sur le pavé.
« Bartholomew est un homme plein d’idées, commença-t-il.
Comment pensez-vous qu’il découvrit le trésor ? Il était
arrivé à la conclusion qu’il se trouvait quelque part dans la
maison. Il se mit donc à calculer les dimensions exactes de
celle-ci, puis à les reporter et les vérifier ; de cette
manière pas un seul centimètre de la construction ne pouvait
échapper à ses investigations. Il s’aperçut, entre autres choses,
que la hauteur du bâtiment était de 25 mètres, mais qu’en
additionnant la hauteur des pièces superposées, il ne trouvait que
23, 70 mètres, même en tenant largement compte de l’espace entre le
plafond et le plancher. Il manquait donc 1, 30 mètre ; ce
mètre 30 ne pouvait être situé qu’au sommet du bâtiment. Mon frère
fit alors un trou dans le plafond de la plus haute pièce et
découvrit une petite mansarde ; étant complètement emmurée,
elle était restée inconnue de tous. Le coffre au trésor était là,
au milieu, reposant sur deux poutres. Il le fit descendre par le
trou et prit connaissance du contenu, dont il estime la valeur à
cinq cent mille livres sterling, au moins. »
À l’énoncé de cette somme gigantesque, nous nous regardâmes les
yeux écarquillés. Si nous parvenions à assurer ses droits, Mlle
Morstan, gouvernante dans le besoin, deviendrait la plus riche
héritière d’Angleterre ! Un ami loyal ne pouvait évidemment
que se réjouir d’une telle nouvelle. Cependant, je dois avouer,
pour ma honte, que mon égoïsme fut le plus fort et que mon cœur
devint de plomb. Je balbutiai quelques mots de félicitations puis,
affaissé sur mon siège, la tête baissée, je m’abîmai dans ma
déception, sans écouter le bavardage de Thaddeus Sholto. C’était un
hypocondriaque authentique. Je l’entendais vaguement qui dévidait
un chapelet interminable de symptômes et qui implorait des
renseignements sur la composition et l’action thérapeutique
d’innombrables remèdes de charlatan ; il en avait dans la
poche quelques spécimens soigneusement rangés dans un étui en cuir.
J’espère qu’il ne se souvient d’aucune des réponses que je lui ai
faites cette nuit-là ! Holmes assure qu’il m’a entendu le
mettre en garde contre le danger de prendre plus de deux gouttes
d’huile de ricin. J’aurais même, par contre, recommandé la
strychnine en dose massive, comme sédatif ! Quoi qu’il en eût
été, je fus certainement soulagé quand la voiture s’arrêta après
une dernière secousse. Le cocher sauta de son siège pour nous
ouvrir la porte.
« Voici Pondichery Lodge, mademoiselle Morstan », dit
Thaddeus Sholto en lui tendant la main pour descendre.
Chapitre 5 - La tragédie de Pondichéry Lodge
Le Signe des quatre
Chapitre 5
La tragédie de Pondichéry Lodge
Il était près de onze heures. Nous avions laissé derrière nous
la brume humide de la grande ville, et la nuit était assez belle.
Un vent tiède charriant des nuages lourds et lents soufflait de
l’ouest à travers le ciel. Une demi-lune faisait des apparitions
intermittentes. La clarté naturelle suffisait pour voir à quelle
distance, mais Thaddeus Sholto s’empara d’une des lanternes de la
voiture.
Pondichéry Lodge possédait un vaste jardin ; un très haut
mur de pierres hérissé de tessons de bouteilles l’isolait
complètement. Une porte étroite renforcée de barres de fer
constituait le seul moyen d’accès. Notre guide frappa suivant un
certain code.
« Qui est là ? cria une voix peu avenante.
– C’est moi, McMurdo. Depuis le temps, vous connaissez
certainement ma façon de frapper, voyons ! »
Il y eut en réponse un bruit inarticulé, puis le cliquetis d’un
trousseau de clefs. La porte tourna lourdement sur ses gonds ;
un petit homme à la carrure forte se montra dans l’embrasure, nous
regardant d’un œil soupçonneux qui clignotait à la lumière de notre
lanterne.
« C’est bien vous, monsieur Thaddeus ? Mais qui sont
ces personnes ? Je n’ai pas d’ordre à leur sujet.
– Non ? Vous m’étonnez, McMurdo ! J’ai prévenu mon
frère hier soir que je viendrais avec mes amis.
– Il n’est pas sorti de sa chambre aujourd’hui, monsieur
Thaddeus, et je n’ai pas reçu d’instructions spéciales. Vous savez
très bien que les ordres sont stricts. Je peux vous laisser entrer,
mais vos amis resteront dehors. »
Devant cet obstacle inattendu, Thaddeus Sholto nous regarda d’un
air perplexe.
« Vous faites preuve de mauvaise volonté ! dit-il
enfin au portier. Il devrait vous suffire que je réponde d’eux.
Parmi nous il se trouve une jeune dame ; elle ne peut pas
attendre sur la route à une heure pareille !
– Je regrette beaucoup, monsieur Thaddeus ! dit l’homme
d’une voix inexorable. Ces personnes peuvent être vos amis sans
être pour autant ceux du patron. Je suis payé, et bien payé, pour
exécuter certains ordres : il n’y a pas à sortir de là. Je ne
les connais pas vos amis, moi !
– Oh, si ! Vous en connaissez un, McMurdo ! s’écria
Sherlock Holmes d’une voix avenante. Je ne pense pas que vous ayez
pu m’oublier. Ne vous rappelez-vous pas le boxeur amateur qui
combattit contre vous pendant trois rounds ? C’était il y a
quatre ans, chez Alison, lors de la nuit organisée à votre
bénéfice.
– Vous ne voulez pas dire M. Sherlock Holmes ? s’écria
l’ancien boxeur. Mais si ! Au nom du Ciel, comment ne vous
ai-je pas reconnu ? Au lieu de rester là tranquillement, vous
auriez dû me donner ce satané crochet du menton. Pour sûr qu’alors
je vous aurais reconnu tout de suite. Ah ! vous avez bien
gaspillé vos dons, vous, alors ! Vous auriez pu aller loin si
vous aviez voulu consacrer au noble art…
– Vous voyez, Watson, que si tout venait à me manquer, il me
resterait encore une dernière profession scientifique, dit Holmes
en riant. Je suis sûr que maintenant cet ami ne nous laissera pas
exposés aux rigueurs de la nuit.
– Entrez, monsieur ! répondit-il. Entrez donc, vous et vos
amis… Je suis désolé, monsieur Thaddeus, mais vous savez combien
les ordres sont sévères ! Il fallait que je sois bien sûr de
vos amis avant de les laisser entrer. »
À l’intérieur de l’enceinte, un chemin semé de gravier
serpentait à travers un terrain vague jusqu’à une énorme maison à
l’architecture banale, plongée dans une obscurité totale sauf en un
coin où le clair de lune se reflétait dans une lucarne. Ce grand
bâtiment sombre et silencieux dégageait une atmosphère oppressante.
Même Thaddeus semblait mal à l’aise, et la lanterne au bout de son
bras avait des soubresauts singuliers.
« Je ne comprends pas ce qui se passe, dit-il. Il doit y
avoir un malentendu. J’avais pourtant dit clairement à Bartholomew
que nous viendrions ce soir. Pourquoi n’y a-t-il pas de lumière à
sa fenêtre ? Je me demande ce que cela veut dire.
– Fait-il toujours garder l’entrée avec autant de
vigilance ? s’enquit Holmes.
– Oui, il a conservé les habitudes de mon père. C’était le fils
préféré, vous savez, et je me demande parfois s’il ne lui en a pas
dit plus long qu’à moi. La fenêtre de Bartholomew est éclairée par
la lune à présent ; je ne crois pas qu’il y ait de la lumière
à l’intérieur.
– Non, dit Holmes. Mais j’aperçois une faible clarté à la petite
fenêtre du côté de la porte.
– Ah ! c’est la chambre de la femme de charge. La vieille
Mme Berstone va pouvoir nous dire ce que tout cela
signifie.
« Cependant, vous ne verrez peut-être pas d’objection à
m’attendre ici une minute ou deux ? Si elle n’est pas avertie
de notre venue et qu’elle nous voie arriver tous, elle prendra
peut-être peur. Mais chut ! Qu’est-ce que
cela ? »
Il éleva la lanterne ; sa main tremblait tellement que le
cercle de lumière dansait tout autour de nous. Mlle Morstan saisit
mon poignet ; nous restâmes tous immobiles, le cœur battant,
tendant l’oreille. De la grande maison noire jaillit la plus
pitoyable, la plus triste des voix ; elle résonnait
lamentablement dans la nuit silencieuse ; c’était le sanglot
d’une femme épouvantée.
« Mme Berstone ! expliqua Sholto. Elle est la
seule femme dans la maison. Attendez ici. Je reviens. »
Il se hâta vers la porte et frappa suivant son code. Nous pûmes
voir une grande femme âgée ouvrir et s’ébrouer d’aise en le
voyant.
« Oh ! monsieur Thaddeus ! Je suis si heureuse de
vous voir ! Oui, je suis vraiment bien contente que vous soyez
ici, monsieur. »
La porte se referma sur eux ; les manifestations de
soulagement firent place à un monologue assourdi.
Notre guide nous avait laissé la lanterne. Holmes la balança
lentement au bout de son bras, scrutant attentivement la maison et
les tas de gravats disséminés sur le terrain. Mlle Morstan et moi
restions immobiles l’un près de l’autre la main dans la main.
L’amour est décidément d’une subtilité merveilleuse ! Ainsi
nous, qui ne nous étions jamais vus avant ce jour, nous qui
n’avions jamais échangé de regard ou de paroles d’affection, nous
obéissions à la même impulsion : nos mains se cherchaient. Je
m’en suis émerveillé depuis lors, mais ce soir-là, il me paraissait
tout naturel de me rapprocher d’elle ; et de son côté, elle
m’a confié plus tard qu’elle avait trouvé normal de se tourner vers
moi pour obtenir protection et réconfort. Nous étions donc comme
deux enfants ; nous nous tenions par la main, et malgré les
ténèbres mystérieuses qui nous entouraient de toutes parts, nous
connaissions la paix.
« Quel lieu étrange ! soupira-t-elle.
– On dirait que toutes les taupes de l’Angleterre ont été
rassemblées ici, dis-je. J’ai vu quelque chose de similaire sur le
flanc d’une colline, près de Ballarat, après une époque de
prospection fébrile.
– Et pour les mêmes raisons, intervint Holmes. Ce sont les
traces de la fouille au trésor. Il ne faut pas oublier qu’ils l’ont
cherché pendant six ans ; rien d’étonnant à ce que l’endroit
ressemble à un carreau de mine. »
À ce moment, la porte d’entrée s’ouvrit violemment, et Thaddeus
Sholto courut vers nous, les bras levés, les yeux emplis de
terreur.
« Il doit être arrivé quelque chose à Bartholomew !
cria-t-il. J’ai peur ! Mes nerfs n’y résisteront
pas. »
Il hoquetait de peur, en effet. Encadré par le grand col
d’astrakan, son visage aux traits mous avait l’expression
suppliante et désespérée d’un enfant terrifié.
« Entrons dans la maison, dit Holmes avec calme et
fermeté.
– Oui, s’il vous plaît, dit Thaddeus Sholto. Je ne sais plus ce
qu’il faut faire. »
Nous le suivîmes tous dans la chambre de la femme de charge,
située sur la gauche dans le couloir. La vieille femme arpentait la
pièce en se rongeant les ongles. La vue de Mlle Morstan parut
cependant l’apaiser.
« Dieu bénisse votre doux visage ! s’écria-t-elle
d’une voix hystérique. Cela fait du bien de vous voir. J’ai connu
tant de tourments aujourd’hui ! »
La jeune femme prit sa main émaciée et usée par l’ouvrage en
murmurant quelques mots de réconfort. Sa bienveillance affectueuse
ramena quelque couleur sur les joues exsangues de la femme de
charge.
« Monsieur s’est enfermé et ne veut pas me répondre,
expliqua-t-elle. J’ai attendu toute la journée qu’il m’appelle. Je
sais qu’il aime rester seul, mais j’ai fini par me demander s’il
n’y avait pas quelque chose. Alors je suis montée, il y a environ
une heure, et j’ai regardé par le trou de la serrure. Il faut que
vous y alliez, monsieur Thaddeus. Il faut que vous y alliez, et que
vous voyiez vous-même. Depuis dix ans j’ai connu
M. Bartholomew Sholto dans la peine et dans la joie, mais
jamais je ne l’ai vu avec un tel visage. »
Sherlock Holmes prit la lampe et s’aventura le premier, car
Thaddeus Sholto, claquant des dents, semblait pétrifié. Je dus
l’aider à monter l’escalier : ses jambes se dérobaient sous
lui. Par deux fois durant notre ascension, Holmes sortit sa loupe
pour examiner attentivement quelques marques là où je ne voyais que
de simples traces de boue sur les fibres de cocotier qui servaient
de tapis dans l’escalier. Il gravissait lentement chaque marche,
plaçant la lampe contre ceci ou contre cela, et explorant autour de
lui avec un regard fureteur. Mlle Morstan était restée derrière
nous auprès de la femme de charge.
Le troisième étage aboutissait à un assez long couloir ;
sur le mur de droite se trouvait une grande tapisserie des
Indes ; trois portes s’alignaient sur la gauche. Nous suivions
immédiatement Holmes qui avançait de la même manière lente,
méthodique. Nos ombres s’étiraient derrière nous. La troisième
porte était celle qui nous intéressait. Holmes y frappa sans
obtenir de réponse, puis, tournant la poignée tenta de l’ouvrir de
force. En approchant la lampe, nous vîmes qu’elle était solidement
verrouillée de l’intérieur. La clef engagée dans la serrure et
tournée dans le pêne laissait toutefois un espace partiellement
libre. Sherlock Holmes s’accroupit, y plaqua un œil, mais se releva
aussitôt, le souffle coup.
« Il y a quelque chose de démoniaque là-dedans, dit-il
d’une voix que je n’avais jamais entendue aussi émue. Que
pensez-vous que cela signifie, Watson ? »
Je m’accroupis à mon tour devant la serrure, mais je reculai
d’horreur. La lune éclairait la pièce d’un rayon pâle et
froid ; alors je vis, me regardant droit dans les yeux, et se
détachant sur les ténèbres, un visage qui paraissait flotter dans
l’air ; c’était la reproduction de Thaddeus : même crâne
haut et luisant, même teint blafard… Mais les traits s’étaient
crispés cependant sur un horrible sourire ; ce rictus figé
était plus effrayant sous cette clarté lunaire que n’importe quelle
grimace. C’était tellement le portrait de notre petit ami que je me
retournai pour m’assurer qu’il était bien avec nous. Alors, je me
souvins de l’avoir entendu dire que son frère et lui étaient
jumeaux.
« Ceci est terrible ! murmurai-je. Que faut-il faire,
Holmes ?
– Il faut que la porte cède ! »
Il s’élança, pesant de tout son poids sur la serrure. La porte
crissa, grinça, mais résista. Ensemble, cette fois, nous nous
jetâmes à l’assaut. Avec un brusque craquement la porte s’ouvrit et
nous fûmes projetés dans la chambre de Bartholomew Sholto.
On aurait dit un laboratoire : une double rangée de flacons
bouclés s’alignait contre le mur en face de la porte ; la
table était jonchée de becs Bunsen, d’éprouvettes et de cornues.
Dans les angles il y avait des bonbonnes d’acide cerclées
d’osier ; l’une d’elle devait être cassée ; de toute
façon elle fuyait, car un liquide sombre s’en était écoulé qui
avait imprégné l’air d’une odeur de goudron particulièrement forte.
Dans un coin de la pièce, au milieu d’un tas de gravats, un
escabeau montait vers une ouverture du plafond, assez large pour
qu’un homme puisse y passer. Au bas de l’escabeau une longue corde
gisait en tas.
Près de la table se tenait Bartholomew Sholto, tassé sur un
fauteuil, la tête inclinée sur l’épaule gauche et souriant de ce
même sourire indéchiffrable. Le corps était raide et froid. La mort
remontait à plusieurs heures. Il me sembla que les contorsions
singulières du visage se retrouvaient sur les membres pour conférer
au cadavre une apparence fantastique. Sur la table, à portée de sa
main, je vis un instrument bizarre : une sorte de manche en
bois brun, auquel était grossièrement ficelée une masse de pierre.
Mais à côté, il y avait une feuille de papier déchirée sur laquelle
quelques mots étaient griffonnés. Holmes y jeta un coup d’œil, puis
me la tendit.
« Vous voyez ! » dit-il en levant les sourcils
d’un air significatif.
J’approchai la lanterne et je tressaillis d’horreur en
lisant : Le Signe des Quatre.
« Au nom du Ciel ! Qu’est-ce que tout cela signifie
donc ? demandai-je.
– Un assassinat, répondit-il en se penchant sur l’homme mort…
Ah ! je m’y attendais ! Regardez ici… »
Son doigt désignait une sorte de longue épine noire fichée dans
la peau, juste au-dessus de l’oreille.
« Cela ressemble à une épine, dis-je.
– C’en est une. Vous pouvez la retirer. Mais faites
attention ; elle est empoisonnée !
Je la saisis entre le pouce et l’index. Elle se détacha très
facilement, en ne laissant presque pas de trace. Seule, une petite
gouttelette de sang indiquait l’endroit de la piqûre.
« Ce mystère me paraît insoluble ! dis-je. Au lieu de
s’éclaircir, il s’embrouille de plus en plus.
– Au contraire ! répondit Holmes. L’affaire se simplifie à
mesure. Il ne manque que quelques détails pour la
compléter. »
Depuis que nous avions forcé la porte, nous avions presque
oublié Thaddeus. Il se tenait sur le seuil, il tordait ses mains,
il gémissait : c’était une vivante image de la terreur. Mais
soudain, un cri de rage lui échappa :
« Le trésor n’est plus là ! dit-il. Ils ont volé le
trésor ! Voilà l’ouverture par laquelle nous l’avions
descendu. Je le sais ; je l’ai aidé. Je suis la dernière
personne qui l’ait vu ! Il était dans sa chambre et je l’ai
entendu verrouiller la porte derrière moi.
– Quelle heure était-il, alors ?
– Il était dix heures. Et maintenant, il est mort. Et la police
va venir. Et je serai soupçonné, suspecté, accusé… Oh ! oui,
j’en suis sûr ! Mais vous, messieurs, vous ne pensez pas que
j’aurais pu… ? Vous ne pensez pas que c’est moi, n’est-ce
pas ? Je ne vous aurais pas amenés ici, voyons !
Oh ! Ciel. Oh ! Ciel. J’en deviendrai fou, je le
sais. »
Il agitait les bras, il trépignait ; une sorte de panique
frénétique le possédait tout entier.
« Vous n’avez aucune raison d’avoir peur, monsieur
Sholto ! dit Holmes gentiment, en posant sa main sur son
épaule. Suivez mes conseils. Faites-vous conduire au poste de
police. Racontez le meurtre et proposez votre aide. Nous attendrons
ici votre retour. »
Le petit homme acquiesça d’un air à moitié hébété, et nous
l’entendîmes descendre l’escalier d’un pas trébuchant.
Chapitre 6 - Sherlock Holmes fait une démonstration
Le Signe des quatre
Chapitre 6
Sherlock Holmes fait une démonstration
« Maintenant, Watson, nous voici avec une demi-heure devant
nous, dit Holmes en se frottant les mains. Il s’agit d’en profiter.
Mon dossier est, comme je vous l’ai dit, presque complet. Mais ne
péchons pas par excès de confiance ! Aussi simple que semble
l’affaire à présent, elle peut avoir des ramifications
souterraines.
– Simple ? m’écriai-je.
– Certainement ! dit-il avec l’air d’un professeur
d’hôpital s’expliquant devant ses internes. Asseyez-vous dans ce
coin-là pour que l’empreinte de vos pas ne complique pas les
choses. Bien. Au travail, maintenant ! Tout d’abord, comment
ces gens sont-ils venus ? La porte n’a pas été ouverte depuis
la nuit dernière. Et la fenêtre ? »
Il l’éclaira avec la lanterne tout en faisant des observations
qui, bien qu’articulées à haute voix, s’adressaient plutôt à
lui-même qu’à moi.
« La fenêtre est fermée de l’intérieur. Le châssis est
solide. Pas de gonds sur le côté. Ouvrons… aucune gouttière dans le
voisinage. Le toit est tout à fait inaccessible d’ici… Et pourtant,
un homme est monté par la fenêtre ; car il est tombé un peu de
pluie la nuit dernière, et voici l’empreinte d’un pied boueux sur
le rebord. Là, se trouve une marque terreuse de forme
circulaire ; la voici encore sur le plancher, et à nouveau
près de la table. Regardez ici, Watson ! C’est vraiment une
très jolie démonstration. »
Je me penchai sur l’empreinte bien nette d’une sorte de
disque.
« Cela ne vient pas d’un pied, dis-je.
– C’est beaucoup plus précis et précieux que cela. C’est la
marque d’un pilon de bois. Regardez sur le rebord ; voilà une
lourde botte au talon large et ferré ; à côté, se trouve la
marque de l’autre pied, mais circulaire cette fois.
– C’est l’homme à la jambe de bois.
– Exact. Mais il y eut quelqu’un d’autre ; un allié très
capable et très efficace. Voyons, pourriez-vous escalader cette
façade, docteur ? »
Je regardai par la fenêtre ouverte. La lune éclairait encore
cette face de la maison. Le sol était à plus de vingt mètres. Et
même en écarquillant les yeux, je ne pus distinguer le moindre
point d’appui ni la moindre faille dans le mur de briques. Je
secouai la tête en déclarant :
« C’est impossible !
– Impossible tout seul, oui. Mais si vous aviez un ami à cette
fenêtre, et si cet ami vous faisait descendre cette corde solide
que je vois dans le coin, après l’avoir attachée à ce grand crochet
dans le mur ? Je crois alors que, si vous étiez tant soit peu
en forme, vous parviendriez à vous hisser jusqu’ici, jambe de bois
comprise. Et vous repartiriez, bien entendu, de la même manière.
Après quoi votre allié remonterait la corde, la détacherait du
crochet, fermerait la fenêtre, la verrouillerait de l’intérieur, et
enfin s’en irait par où il est venu… J’ajouterai un détail
secondaire, poursuivit-il en tripotant la corde. Notre ami à la
jambe de bois, bien que bon grimpeur, n’est pourtant pas un
matelot. Il n’a pas les mains calleuses. Ma loupe montre plus d’une
trace de sang, surtout vers la fin. J’en déduis qu’il s’est laissé
glisser à une vitesse telle que ses mains en furent écorchées.
– Tout cela est très bien, dis-je. Mais cette histoire est plus
incompréhensible que jamais. Quel est donc cet allié
mystérieux ? Comment a-t-il pu pénétrer dans cette
pièce ?
– Ah ! oui, l’allié ? répéta Holmes, d’un air songeur.
Il apporte des éléments intéressants cet allié. Grâce à lui,
l’affaire sort de l’ordinaire. Je crois bien que cet allié
introduit du neuf dans les annales criminelles de ce pays. Des cas
similaires se présentent cependant à l’esprit, notamment en Inde
et, si ma mémoire est bonne, en Sénégambie.
– Mais comment est-il venu ? insistai-je. La porte était
verrouillée, la fenêtre est inaccessible. Serait-ce par la
cheminée ?
– La grille est trop petite, répondit-il. J’y avais déjà
pensé…
– Alors, qui ? par où ?
– Vous ne voulez donc pas appliquer mes principes ?…
Combien de fois vous ai-je dit que, une fois éliminées toutes les
impossibilités, l’hypothèse restante, aussi improbable qu’elle
soit, doit être la bonne ! Nous savons qu’il n’est venu
ni par la porte, ni par la fenêtre, ni par la cheminée. Nous avons
aussi qu’il n’était pas dissimulé dans la pièce, puisque celle-ci
n’offre aucune cachette. D’où, alors, peut-il être venu ?
– Par un trou dans le toit ? m’écriai-je.
– Bien sûr ! Il faut que ce soit par-là. Si vous aviez
l’amabilité de me tenir cette lampe, nous pousserions nos
recherches jusqu’à ce grenier secret où le trésor a été
découvert. »
Il gravit l’escabeau et, après avoir pris appui de ses mains sur
deux poutres, il se hissa dans le grenier. Là, s’aplatissant sur le
ventre, il me débarrassa de la lampe pour que je puisse le
suivre.
La pièce avait à peu près 3, 50 mètres de long sur 2 mètres de
large. Le plancher était formé par des poutres, et il fallait
sauter de l’une à l’autre, car il n’y avait entre elles que des
lattes minces. Le toit remontant en angle était évidemment la
partie intérieure du vrai toit de la maison. La pièce était
absolument vide. La poussière des ans reposait en couche épaisse
sur le sol.
« Et nous y voilà ! dit Sherlock Holmes, en mettant sa
main sur le mur en pente. C’est une tabatière qui donne sur le
toit. Je puis la pousser ; le toit apparaît descendant en
pente douce. Voici donc le chemin par lequel le Numéro Un est
entré. Voyons si nous pouvons trouver d’autres marques qui
l’identifieraient. »
Il approcha la lampe du plancher et, pour la seconde fois cette
nuit-là, je vis son visage prendre une expression de surprise
choquée. Suivant son regard, je sentis ma peau se hérisser sous mes
vêtements. Car le plancher était couvert d’empreintes de pieds
nus ; elles étaient claires, parfaitement délimitées, mais
leur taille ne dépassait pas la moitié de l’empreinte d’un pied
normal.
« Holmes ! murmurai-je. Un enfant aurait donc fait
cette chose horrible ? »
Il avait tout de suite retrouvé sa maîtrise de soi.
« J’ai été surpris sur le moment ! dit-il. Pourtant il
n’y a rien là que de très naturel. Ma mémoire a eu une défaillance,
car j’aurais pu le prévoir. Nous n’avons plus rien à découvrir ici.
Redescendons.
– Quelle est donc votre théorie concernant ces empreintes ?
interrogeai-je lorsque nous fûmes revenus dans la pièce du bas.
– Mon cher Watson, analysez donc un peu vous-même ! dit-il
avec un soupçon d’impatience dans la voix. Vous connaissez mes
méthodes. Mettez-les en application. Il sera intéressant de
comparer nos résultats.
– Je ne puis concevoir quoi que ce soit qui s’accorde avec les
faits, répondis-je.
– Tout vous paraîtra bientôt très clair, jeta-t-il avec
désinvolture. Je pense qu’il n’y a plus rien d’important ici, mais
je vais m’en assurer. »
Il nettoya sa loupe, sortit son mètre, et se mit à parcourir la
pièce à quatre pattes ; il mesurait, comparait, examinait, son
long nez fin frôlant le parquet ; ses yeux enfoncés dans les
orbites brillaient d’un éclat nacré. Ses mouvements étaient
rapides, silencieux et furtifs ; ceux d’un limier cherchant
une piste. Et je ne pus m’empêcher de penser qu’il eût fait un bien
dangereux criminel s’il avait tourné sa sagacité et son énergie
contre la loi, au lieu de les exercer pour sa défense. Il
n’arrêtait pas de murmurer inintelligiblement en travaillant.
Finalement, il explosa en un grand cri d’allégresse.
« Nous avons le hasard avec nous ! s’écria-t-il. Nous
ne devrions plus avoir d’ennui, maintenant. Notre Numéro Un a eu la
malchance de marcher dans la créosote. On peut apercevoir le
contour de son petit pied ici, à côté de ce puant gâchis. La
bonbonne est cassée, comprenez-vous ? Et son contenu s’est
répandu.
– Et alors ? demandai-je.
– Et bien, nous le tenons, c’est tout ! Je connais un chien
qui suivrait une odeur aussi tenace au bout du monde. Nous le
tenons : c’est aussi mathématique qu’une règle de trois… Mais,
qu’est-ce que j’entends ? Les représentants accrédités de la
loi, assurément ! »
D’en bas montaient des voix bruyantes : des pas lourds
résonnèrent ; la porte d’entrée se referma avec fracas.
« Avant qu’ils arrivent, posez votre main sur le bras de ce
pauvre garçon, dit Holmes. Maintenant là, sur sa jambe. Que
sentez-vous ?
– Les muscles sont aussi durs que du bois, répondis-je.
– Tout à fait. Ils sont dans un état d’extrême contraction qui
dépasse de beaucoup l’ordinaire Ricor Mortis. Ajoutez à
cela la distorsion du visage, ce sourire d’Hippocrate, ou Risus
Sardonicus, comme l’appelaient les anciens. Quelle conclusion,
docteur ?
– Mort provoquée par un alcaloïde végétal très puissant,
répondis-je sans hésiter. Une substance comme la strychnine qui
provoquerait le tétanos.
– C’est aussi l’idée qui m’est venue, aussitôt que j’ai vu
l’hypertension des muscles faciaux. En entrant dans la chambre,
j’ai cherché tout de suite le moyen par lequel le poison avait
pénétré dans le corps. J’ai découvert une épine qui avait été ou
piquée, ou projetée, dans le cuir chevelu, mais en tout cas, sans
grande force ! Vous observerez que, si l’homme était assis
droit dans son fauteuil, la partie atteinte faisait face au trou
dans le plafond. Maintenant, examinez cette épine. »
Je m’en emparai avec précaution, et la regardai à la lumière de
la lanterne. Elle était longue, noire, pointue ; son extrémité
paraissait vernissée, comme si une substance gommeuse y avait
séché ; la pointe émoussée avait été taillée et arrondie au
couteau.
« Est-ce une épine qu’on trouve en Angleterre ?
demanda-t-il.
– Non, certainement pas !
Eh bien, avec toutes ces données, vous devriez pouvoir faire
quelques inférences correctes. Mais voici les officiels. Les forces
auxiliaires peuvent donc sonner la retraite. »
Comme il parlait, les pas se firent entendre bruyamment dans le
couloir, et un homme trapu, sanguin, corpulent, vêtu d’un costume
gris, pénétra lourdement dans la pièce. Il avait le visage
gras ; des paupières bouffies, les yeux très petits et
clignotants filtraient un regard perçant. Immédiatement derrière
lui, apparurent un inspecteur en uniforme et Thaddeus Sholto qui
paraissait toujours aussi ému.
« Bon Dieu, en voilà une affaire ! s’écria le gros
homme d’une voix rauque et voilée. Une belle histoire, oui !
Mais qui sont ces gens ? Ma parole, cette maison est aussi
encombrée qu’un terrier.
– Je crois que vous pouvez me reconnaître, monsieur Athelney
Jones, dit Holmes tranquillement.
– Ah ! mais oui. Bien sûr ! fit-il d’une voix
essoufflée. Monsieur Sherlock Holmes, le théoricien. Vous
reconnaître ? Je n’oublierai jamais la petite conférence que
vous nous avez faite à tous sur les causes, inférences, effets,
dans l’affaire du joyau de Bishopgate. C’est vrai que vous nous
avez mis sur la bonne piste ; mais vous admettrez bien,
maintenant, que c’était plus par hasard que par l’effet d’une
découverte véritable.
– Il suffisait d’un raisonnement très simple.
– Oh ! allons, allons. Il ne faut jamais avoir honte
d’admettre la vérité. Mais ceci ? Sale affaire ! Sale
affaire, hein ! Des faits précis, n’est-ce pas ? pas de
place pour les théories. Quelle chance j’ai eue de me trouver à
Norwood pour une autre affaire ! J’étais au commissariat quand
la nouvelle est arrivée. D’après vous, de quoi l’homme est-il
mort ?
– Oh ! c’est une affaire qui ne laisse aucune place pour
les théories, dit Holmes sèchement.
– Non, non. Mais enfin, on ne peut nier que vous touchez juste,
quelquefois. Mon Dieu ! la porte était verrouillée, m’a-t-on
dit. Un demi-million de joyaux disparus. Comment était la
fenêtre ?
– Fermée de l’intérieur ; mais il y a des traces de pas sur
le rebord.
– Bien, bien. Mais si elle était fermée, les pas n’ont rien à
voir dans l’histoire. C’est une question de bon sens. L’homme est
peut-être mort d’une attaque ; seulement les joyaux manquant.
Ah ! J’ai une idée. J’ai parfois de ces éclairs. Laissez-moi,
inspecteur ; vous aussi, monsieur Sholto. Votre ami peut
rester, Holmes. Dites-moi ce que vous pensez de ceci : Sholto
a avoué, de lui-même, qu’il était hier soir avec son frère. Ce
dernier meurt d’une attaque, et Sholto part avec le trésor. Qu’en
dites-vous ?
– Après quoi, le mort, craignant sans doute de s’enrhumer, s’est
levé pour verrouiller la porte.
– Hum ! Il y a une faille. Voyons, usons un peu de bon
sens. Ce Thaddeus Sholto était avec son frère ; et il y eut
une querelle. Cela, nous le savons. Le frère est mort, et les
joyaux sont disparus. Nous savons aussi cela. Nul n’a vu le frère
depuis le départ de Thaddeus. Le lit n’est pas défait ; la
victime ne s’est donc pas couchée. D’autre part, Thaddeus est, de
toute évidence, dans un état d’esprit agité. Il est… voyons,
disons : peu sympathique. Vous voyez que je suis en train de
tisser ma toile. Le filet se resserre autour de lui.
– Vous n’êtes pas encore tout à fait en possession des faits,
dit Holmes. Cet éclat de bois que j’ai toutes les raisons de croire
empoisonné, était fiché dans le cuir chevelu ; la marque s’y
trouve encore. Cette carte, et l’inscription que vous pouvez y
voir, étaient sur la table à côté de ce curieux instrument formé
d’un manche et d’une masse en pierre. Comment tout ceci
s’applique-t-il à votre théorie ?
– Chaque détail s’en trouve confirmé au contraire !
répliqua le gros détective pompeusement. La maison est pleine de
curiosités des Indes. Thaddeus a pu apporter cet instrument qui,
utiliser à des fins meurtrières cet éclat de bois, si celui-ci
s’avère empoisonné. La carte est un truc, une fausse piste,
probablement. La seule question est : comment est-il
parti ? Ah ! évidemment ! Il y a un trou dans le
plafond. »
Il bondit sur l’escabeau, avec une vitesse surprenante pour un
homme aussi corpulent et il se fraya un chemin à travers
l’ouverture. Puis, nous l’entendîmes annoncer triomphalement qu’il
avait trouvé la tabatière.
« Il peut découvrir quelque chose, remarqua Holmes, en
haussant les épaules. Il a parfois des lueurs d’intelligence. Il
n’y a pas de sots si incommodes que ceux qui ont de
l’esprit !
– Vous voyez ! dit Jones en redescendant les marches de
l’escabeau. Les faits valent mieux que les théories après tout. Mon
opinion sur l’affaire se confirme. Il y a une tabatière qui est
même entrouverte.
– C’est moi qui l’ai ouverte.
– Tiens ! Vous l’aviez donc remarquée ? dit-il en
baissant sa voix d’un ton. Quoi qu’il en soit, cela nous montre
comment notre monsieur est sorti de la pièce. Inspecteur !
– Oui, monsieur, dit une voix dans le couloir.
– Demandez à M. Sholto de venir. Monsieur Sholto, mon
devoir me commande de vous informer que tout ce que vous direz
pourra se retourner contre vous. Au nom de la reine, je vous
arrête, comme étant impliqué dans le meurtre de votre frère.
– Eh bien voilà ! Est-ce que je ne vous l’avais pas
dit ? s’écria à notre adresse le pauvre homme en levant les
bras.
– Ne vous inquiétez pas, monsieur Sholto ! dit Holmes. Je
vous promets d’apporter la preuve de votre innocence.
– Ne faites pas trop de promesses, monsieur le théoricien !
coupa le détective officiel d’un ton cassant. Ne promettez pas
trop ! Vous pourriez éprouver plus de difficultés que vous ne
le pensez à tenir vos engagements.
– Non seulement je le laverai de tout soupçon, monsieur Jones,
mais je vais, dès à présent, vous faire un cadeau : le nom et
la description de l’une des deux personnes qui pénétrèrent ici la
nuit dernière. J’ai toutes raisons de croire qu’il s’appelle
Jonathan Small. C’est un homme peu instruit, petit, agile et qui a
perdu sa jambe droite ; il porte un pilon de bois dont le côté
intérieur est usé. Sa botte gauche possède une semelle épaisse et
carrée avec un fer au talon. C’est un ancien condamné d’âge moyen,
à la peau très brunie. Ces quelques indications vous aideront
peut-être. J’ajouterai encore que la paume de ses mains est
ensanglantée. Quant à l’autre homme…
– Ah ! l’autre homme ? » demanda Jones en
ricanant.
Il était néanmoins visible que les manières précises de Holmes
l’avaient impressionné.
« C’est un être plutôt curieux ! dit mon ami, en
tournant les talons. J’espère pouvoir vous les présenter tous deux
d’ici très peu de temps. J’ai un mot à vous dire,
Watson. »
Il me conduisit vers l’escalier pour me chuchoter.
« Cet événement imprévu nous a plutôt fait perdre de vue la
raison première de notre voyage.
– J’étais en train d’y penser, répondis-je. Il n’est pas bon que
Mlle Morstan reste dans cette maison de malheur.
– Non. Vous allez la raccompagner. Elle vit chez Mme Cecil
Forrester, dans le Lower Camberwell ; ce n’est donc pas très
loin. Je vous attendrai ici si vous voulez revenir. Mais peut-être
serez-vous trop fatigué ?
– Absolument pas. Je serais incapable de me reposer avant d’en
savoir davantage sur cette affaire fantastique. Je connais déjà la
vie sous un certain nombre de ses aspects, et non des plus
tendres ! Mais je vous jure que cette succession rapide de
coups de théâtre m’a brisé les nerfs ! Tout de même,
j’aimerais bien aller avec vous jusqu’au bout, puisque je suis déjà
si loin…
– Votre présence m’aidera beaucoup ! répondit-il. Nous
allons laisser ce Jones se satisfaire de toutes les vessies qu’il
voudra prendre pour des lanternes, et travailler seuls. J’aimerais
que vous alliez au n° 3, Pinchin Lane, à Lambeth, près du bord de
l’eau, lorsque vous aurez reconduit Mlle Morstan. La troisième
maison sur la droite est celle d’un empailleur d’oiseau. Il
s’appelle Sherman. Vous verrez à la fenêtre une belette tenant un
lapin. Donnez mon meilleur souvenir à ce vieux Sherman et dites-lui
que j’ai besoin de Toby tout de suite. Vous le ramènerez avec vous
dans la voiture.
– Un chien, j’imagine ?
– Oui, un curieux bâtard doué d’un odorat étonnant. Je
préférerais l’aide de Toby à celle de tout Scotland Yard.
– Bon. Je vous ramènerai Toby… Il est une heure du matin. Je
devrais être de retour avant trois heures si je peux changer de
cheval.
– Et moi, dit Holmes, je vais voir ce qu’il y a à tirer de mme
Berstone et du serviteur hindou. Ce dernier dort dans la mansarde à
côté, m’a dit M. Thaddeus. Puis j’étudierai les méthodes de
Jones, le grand détective, en écoutant ses sarcasmes peu subtils.
« Wir sind gewohnt dass die Menschen verhöhnen was sie nicht
verstehen.[1] » Goethe est décidément toujours
plein de sève. »
Chapitre 7 - L’épisode du tonneau
Le Signe des quatre
Chapitre 7
L’épisode du tonneau
La police avait amené une voiture ; je la pris pour ramener
Mlle Morstan chez elle.
Selon la manière angélique des femmes, elle avait tout supporté
aussi longtemps qu’il lui avait fallu réconforter quelqu’un de plus
faible qu’elle. Je l’avais trouvée placide et souriante aux côtés
de la femme de charge qui n’était pas revenue de ses frayeurs. Mais
dans la voiture, elle défaillit et fondit en larmes, tant les
aventures de cette nuit l’avaient ébranlée. Elle m’a dit depuis
qu’elle m’avait trouvé froid et distant pendant ce voyage… Quel
combat, pourtant, se livrait dans mon cœur ! Et quels efforts
dus-je faire pour me contenir ! Mon amour et mon amitié
s’élançaient vers elle, tout comme dans le jardin ma main avait
cherché la sienne. Des années d’une vie conventionnelle ne
m’auraient pas mieux révélé sa nature douce et courageuse que ces
quelques heures étranges. Cependant, les mots affectueux ne
passaient pas ma bouche ; deux pensées la scellaient. D’abord,
elle était faible, sans défense, avec l’esprit désemparé :
serait-il correct d’imposer à un tel moment mon amour ? Par
ailleurs, elle était riche ! Si les recherches de Holmes
aboutissaient, elle deviendrait une héritière enviée ;
était-il juste, était-il honorable, qu’un chirurgien en demi-solde
tirât un tel avantage d’une intimité dont le hasard était seul
responsable ? Ne pourrait-elle me prendre alors pour un
vulgaire aventurier ? Qu’une telle idée pût lui traverser
l’esprit m’était intolérable. Entre nous se dressait le trésor
d’Agra, obstacle insurmontable.
Il était près de deux heures quand nous arrivâmes chez
Mme Forrester. Les domestiques avaient depuis longtemps quitté
leur service, mais le message reçu par Mlle Morstan avait tant
intrigué Mme Forrester, qu’elle avait veillé. Elle nous ouvrit
la porte elle-même. C’était une femme gracieuse, d’un certain
âge ; elle accueillit la jeune fille d’une voix maternelle et
passa tendrement son bras autour de sa taille. Je pris plaisir à
constater qu’elle n’était pas une simple gouvernante salariée, mais
une amie estimée. Je fus présenté, et aussitôt Mme Forrester
me pria d’entrer et de lui raconter nos aventures. Mais je lui
expliquai l’importance de ma mission et promis avec sincérité de
venir les instruire des progrès que nous pourrions faire. Tandis
que la voiture s’éloignait, je me retournai vers elles. Il me
semble encore voir leur petit groupe sous le porche, les deux
gracieuses silhouettes enlacées, la porte entrouverte, la lumière
de l’entrée brillant à travers la vitre de couleurs, le baromètre
et la rampe d’escalier luisante. Cette image, même fugitive, d’un
tranquille intérieur anglais était un entracte reposant dans cette
sombre affaire.
Plus j’y réfléchissais d’ailleurs, plus elle me paraissait
compliquée. Je repassai en revue les événements dans leur ordre
chronologique. Pour ce qui était du problème original, il était
maintenant clair. La mort du capitaine Morstan, l’envoi des perles,
l’annonce dans le journal, la lettre, autant de détails
débrouillés. Mais nous n’en avions pas moins été conduits vers un
mystère encore plus profond et beaucoup plus tragique. Ce trésor
des Indes, la curieuse carte trouvée dans les bagages du capitaine,
l’apparition au moment de la mort du major Sholto, la redécouverte
du trésor, et celle-ci immédiatement suivie du meurtre de son
auteur, les circonstances fort singulières entourant le crime, les
marques de pas, l’arme inusitée, les mots sur la feuille de papier
qui correspondaient avec la carte du capitaine, il y avait de quoi
donner sa langue au chat pour tout homme moins doué que Sherlock
Holmes.
Pinchin Lane était un alignement de douteuses maisons de brique
à deux étages, dans le bas quartier de Lambeth. Il me fallut
frapper assez longtemps au n° 3 pour obtenir un résultat. La lueur
d’une bougie filtra enfin derrière le volet et un visage regarda
par la fenêtre supérieure.
« Allons, du vent, poivrot ! gronda une voix. Si tu
n’arrêtes pas ton tapage, je lâche mes quarante-trois chiens à tes
trousses !
– C’est exactement ce que je suis venu chercher. Si vous vouliez
en laisser sortir un…
– Va te faire voir ailleurs ! répondit la voix. J’ai là un
bon morceau de fonte. Du diable si je ne te l’envoie pas sur la
tête.
– Mais il me faut un chien ! criai-je.
– Pas de discussion ! hurla M. Sherman. Du balai,
maintenant ! Je compte jusqu’à trois et je balance ma
fonte…
– M. Sherlock Holmes… » Commençai-je.
Le nom eut un effet magique. La fenêtre se referma
instantanément, la porte fut déverrouillée et ouverte dans la
minute qui suivit. Monsieur Sherman était un long vieillard
efflanqué aux épaules tombantes, au cou noueux ; il portait
des lunettes teintées de bleu.
« Les amis de M. Sherlock Holmes sont toujours les
bienvenus ! prononça-t-il. Entrez donc, monsieur ! Ne
vous approchez pas du blaireau : il mord. Ah ! méchante,
méchante ! Tu voudrais attraper le monsieur,
hein ? »
Cette dernière phrase s’adressait à une hermine passant sa tête
avide et ses yeux rouges à travers les barreaux de sa cage.
« Ne vous occupez pas de celui-là ! continua-t-il.
C’est seulement un lézard. Il n’a pas de crocs ; je le laisse
en liberté, car il chasse les scarabées. Il ne faut pas m’en
vouloir si je ne vous ai pas trop bien reçu tout à l’heure :
je suis un peu la tête de turc des gamins, et ils viennent souvent
m’embêter. Que désire M. Sherlock Holmes ?
– Un de vos chiens.
– Toby, je parie ?
– Oui, c’est bien Toby.
– Il habite au n° 7, ici à gauche. »
Élevant sa bougie, il avança lentement parmi la curieuse faune
animale qu’il avait rassemblée autour de lui. À la lueur incertaine
et dansante de la flamme, je vis, sortant de chaque fente ou
recoin, des yeux vifs qui nous regardaient. Même les poutres
au-dessus de nos têtes étaient parées de volailles d’allure
solennelle qui, dérangées dans leur sommeil, changeaient
paresseusement de position d’une patte sur l’autre.
Toby était vraiment laid ! Il avait les oreilles pendantes,
le poil long, et il marchait avec un dandinement très
disgracieux ; moitié épagneul, moitié berger, il avait le poil
blanc et roux. Il accepta, avec quelque hésitation, le morceau de
sucre que le vieux naturaliste m’avait remis ; puis, ayant
ainsi conclu un pacte, il me suivit jusqu’à la voiture et ne fit
pas de difficulté pour m’accompagner. L’horloge du Palais sonnait
trois heures lorsque je me retrouvai à nouveau à Pondichery Lodge.
J’appris que l’ancien champion de boxe McMurdo avait été arrêté
pour complicité, et que M. Sholto et lui avaient été conduits
au commissariat. Deux agents gardaient l’étroite entrée, mais ils
me laissèrent passer avec le chien lorsque je mentionnai le nom du
détective.
Holmes se tenait devant le porche, fumant sa pipe, les mains
dans ses poches.
« Ah ! vous l’avez amené ? dit-il. En voilà un
bon chien ! Athelney Jones est parti. Il y a eu un formidable
déploiement d’activité depuis votre départ. Il a mis en arrestation
non seulement notre ami Thaddeus, mais le portier, la femme de
charge et le serviteur hindou. Nous avons le champ libre, à part
l’agent là-haut. Laissez le chien ici et remontons. »
J’attachai Toby à la table dans l’entrée et le suivi. La pièce
était telle que nous l’avions laissée, sauf qu’un drap avait été
jeté sur la victime. Un brigadier de police à l’air fatigué s’était
adossé dans un coin.
« Prêtez-moi votre lanterne, brigadier, dit mon compagnon.
Maintenant, attachez-la avec ce bout de ficelle autour de mon cou,
afin qu’elle pende devant moi. Merci. Il me reste à enlever
chaussures et chaussettes. Vous les porterez en bas. Watson. Je
m’en vais faire un peu d’escalade. Trempez donc mon mouchoir dans
la créosote. C’est parfait. Maintenant, montez un instant avec moi
dans le grenier. »
Nous nous hissâmes à travers l’ouverture. Holmes approcha à
nouveau la lumière des empreintes de pas dans la poussière.
« Je voudrais que vous examiniez attentivement ces marques,
dit-il. Voyez-vous quelque chose qui vaut la peine d’être
remarqué ?
– Elles appartiennent à un enfant ou à une petite femme,
dis-je.
– Mais en dehors de leur taille ? N’y a-t-il rien
d’autre ?
– Elles ressemblent à n’importe quelle autre empreinte de
pas.
– Absolument pas ! Regardez ici ! Voici l’empreinte
d’un pied droit. À présent, j’imprime mon pied dans la poussière, à
côté, quelle est la différence essentielle ?
– Vos doigts sont tous resserrés. L’autre empreinte montre
chacun des doigts de pied distinctement séparé des autres.
– Exactement. Voilà l’important. Souvenez-vous-en. Maintenant,
ayez l’amabilité d’aller près de cette fenêtre et d’en sentir le
rebord. Je reste ici, car ce mouchoir dans ma main pourrait
brouiller la piste. »
Je fis ce qu’il me demandait, et je perçus immédiatement une
forte odeur de goudron.
« C’est donc là où il a mis son pied en sortant. Si vous
pouvez sentir sa trace, je pense que Toby n’aura pas de
difficultés. Descendez, maintenant ; lâchez le chien et venez
voir l’acrobate. »
Le temps d’arriver dans le jardin, Sherlock Holmes était parvenu
sur le toit, et je pouvais le suivre, comme un énorme ver luisant,
rampant très lentement le long de la crête. Je le perdis de vue
derrière un groupe de cheminées, mais il réapparut bientôt, pour
s’évanouir à nouveau de l’autre côté. Je fis le tour de la maison
et le retrouvai assis tout au bord, à l’angle du toit.
« Est-ce vous, Watson ? cria-t-il.
– Oui.
– Voilà l’endroit. Quelle est cette masse noire, juste en
bas ?
– Un tonneau d’eau.
– Avec un couvercle dessus ?
– Oui.
– Pas de trace d’une échelle ?
– Non.
– Quel diable d’homme ! C’est un chemin à se rompre vingt
fois le cou. Mais je dois pouvoir descendre par où il est monté. La
gouttière semble solide. En tout cas, allons-y ? »
Il y eut un frottement de pieds, et la lanterne commença de
descendre régulièrement sur le côté du mur. Puis, d’un saut léger,
il parvint sur la barrique, et de là atterrit.
« C’était une piste facile, dit-il en remettant ses bas et
ses chaussures. Les tuiles étaient déplacées tout au long de sa
course. Dans sa hâte, il a laissé tomber ceci, qui confirme mon
diagnostic… comme vous dites, vous autres médecins. »
L’objet qu’il me présentait avait l’aspect d’un petit
portefeuille ou cartouchière fait d’une sorte de jonc coloré,
tressé, et décoré de quelques pierres de couleur. Par la taille et
la forme, il rappelait un étui à cigarettes. À l’intérieur, il y
avait une demi-douzaine d’épines en bois sombre dont l’une des
extrémités était pointue, l’autre arrondie. Elles étaient
identiques à celle qui avait frappé Bartholomew Sholto.
« Ce sont des armes infernales ! dit-il. Faites
attention de ne pas vous piquer. Je suis très content de les avoir
en ma possession, car c’est probablement toute sa réserve. Il y a
moins à craindre que l’un de nous en reçoive une prochainement dans
la peau. Pour ma part, je préférerais encore recevoir une balle
explosive. Êtes-vous d’attaque pour une randonnée de dix
kilomètres, Watson ?
– Certainement, répondis-je.
– Votre jambe ira-t-elle jusqu’au bout ?
– Oh ! oui.
– Ah ! vous voilà, mon chien ? Brave vieux Toby !
Flaire, Toby ; renifle-le ! »
Il mit sous le nez du chien le mouchoir imbibé de créosote. Toby
se tint immobile, les pattes écartées, la tête inclinée sur le côté
d’une façon tout à fait comique, comme un connaisseur reniflant le
« bouquet » d’un cru fameux. Puis Holmes jeta le mouchoir
au loin, attacha une corde solide au collier de la bête, et l’amena
à côté du tonneau. Le chien poussa immédiatement une série de
glapissements aigus et, le nez au sol, la queue en l’air, prit la
piste à une allure si endiablée que, même freiné par sa laisse, il
nous obligea de marcher aussi vite que possible.
À l’est, le ciel s’étant éclairci peu à peu, et la lumière
froide et grise de l’aube nous permettait de voir à quelque
distance. L’énorme maison carrée se dressait derrière nous, avec
ses hautes fenêtres vides et ses grandes façades nues. Notre route
conduisit tout droit à travers un terrain bouleversé de tranchées
et de trous qu’il nous fallut franchir. Avec ses monticules de
terre éparpillés, et ses arbustes malingres, toute cette propriété
avait un aspect de mauvais augure qui s’accordait bien avec la
tragédie qui s’était abattue sur elle.
Atteignant le mur d’enceinte, Toby se mit à le longer, gémissant
impatiemment dans l’ombre ; il s’arrêta finalement dans un
angle que masquait un jeune hêtre. À l’intersection des murs,
plusieurs briques avaient été descellées ; les marches ainsi
faites avaient dû être fréquemment utilisées à en juger par leur
aspect usé et poli. Holmes grimpa sur le faîte puis, prenant le
chien que je lui tendais, il le laissa retomber de l’autre
côté.
« Voilà la main de l’homme à la jambe de bois,
remarqua-t-il, tandis que je le rejoignais au faîte du mur.
Voyez-vous les légères traces de sang sur ce plâtre blanc ?
Quelle chance qu’il n’y ait pas eu de fortes averses depuis
hier ! L’odeur restera sur la route en dépit de leurs
vingt-huit heures d’avance. »
J’avoue que, personnellement, j’avais des doutes. Sur cette
route de Londres, la circulation avait dû être intense dans
l’intervalle. Cependant, mon scepticisme fut vite balayé. Sans
jamais hésiter ni faire d’écart, Toby trottait à sa manière
dégingandée : l’odeur entêtante de la créosote devait dominer
toutes les autres.
« N’allez pas imaginer, dit Holmes que mon succès dépend du
pur hasard qui a voulu que l’un de ces individus posât le pied dans
la créosote. J’en sais assez maintenant pour retrouver leurs traces
de plusieurs façons. Celle-ci est la plus facile, et j’aurais tort
de la négliger puisque la chance l’a mise entre nos mains.
Toutefois, elle prive l’affaire d’un savant petit problème
intellectuel qu’elle promettait tout à l’heure de me poser. J’avoue
que sans cette indication vraiment trop évidente, il y aurait eu du
mérite à percer l’énigme !
– Mais là où il y a du mérite, et à revendre, c’est dans la
manière dont vous conduisez cette affaire ! dis-je. Je vous
assure que je suis encore plus émerveillé que lors du meurtre de
Jefferson Hope. Cette affaire me semble encore plus profonde et
inexplicable. Comment, par exemple, avez-vous pu décrire avec une
telle assurance l’homme à la jambe de bois ?
– Peuh ! c’est la simplicité même, mon cher ami ! Je
ne cherche pas à faire du théâtre, moi ! Tout est patent, tout
est dans les faits. Deux officiers qui commandent un pénitencier
apprennent un secret important à propos d’un trésor caché. Une
carte est tracée à leur intention par un Anglais du nom de Jonathan
Small. Souvenez-vous que nous avons vu ce nom sur le plan qui se
trouvait dans les affaires du capitaine Morstan. Jonathan Small l’a
signée en son nom et au nom de ses associés : « Le Signe
des Quatre », telle était la désignation quelque peu
dramatique qu’il avait choisie. À l’aide de ce plan, les officiers
– ou peut-être l’un d’eux seulement – s’emparent du trésor et le
ramènent en Angleterre, mais sans remplir, supposons-le, certaines
obligations en échange desquelles le plan leur avait été remis. Et
maintenant, pourquoi Jonathan Small ne s’est-il pas emparé lui-même
du trésor ? La réponse est évidente. Le plan est daté d’une
époque où Morstan se trouvait en contact avec des forçats. Jonathan
Small n’a pas pris le trésor parce que ni lui ni ses associés, tous
forçats, ne pouvaient se rendre à la cachette pour le
récupérer.
– Mais c’est une simple hypothèse !
– C’est la seule qui jusqu’ici cadre avec les faits. C’est donc
plus qu’une hypothèse. Voyons si elle continue de cadrer avec la
suite. Pendant quelques années, le major Sholto vit dans la paix et
le bonheur que lui apporte la possession du trésor. Puis il reçoit
une lettre des Indes qui lui cause une grande frayeur. Que
pouvait-elle contenir ? Elle disait que les hommes qu’il avait
trahis avaient été relâchés ?
« Ou qu’ils s’étaient évadés ! Et cette éventualité
est la plus probable, car il connaissait la durée de leur peine, et
si celle-ci était arrivée à terme, il n’en aurait pas été surpris.
Que fait-il au contraire ? Il cherche à se protéger. Il craint
par-dessus tout un homme à la jambe de bois : un homme blanc,
notez-le, puisque il va jusqu’à tirer par erreur sur un commis
voyageur anglais !… Bien. Sur le plan, il n’y a qu’un
nom ; les autres sont hindous ou mahométans. C’est pourquoi
nous pouvons affirmer avec confiance que l’homme à la jambe de bois
et Jonathan Small sont la même personne. Le raisonnement vous
paraît-il avoir quelque défaut ?
– Non : il est clair et précis.
– Bon. Maintenant, mettons-nous à la place de Jonathan Small.
Voyons les choses de son point de vue. Il vient en Angleterre avec
deux buts : reprendre ce qu’il considère comme son bien, et se
venger de l’homme qui l’a trahi. Il découvre où s’est établi Sholto
et il est fort possible qu’il ait lié connaissance avec quelqu’un
dans la maison. Il y a par exemple ce Lal Rao, le maître d’hôtel.
Mme Berstone m’en a fait une description qui n’est guère
élogieuse. Cependant, Small ne peut découvrir où le trésor est
caché, car personne ne le sait : personne sauf le major et un
fidèle serviteur mort depuis. Small apprend soudain que Sholto est
sur son lit de mort. Pris de panique à l’idée que le secret du
trésor pourrait être enseveli avec lui, il échappe à la
surveillance des serviteurs et parvient jusqu’à la fenêtre derrière
laquelle le major agonise ; seule la présence des deux fils
l’empêche d’entrer. Sa haine contre le mort le rend fou ; il
pénètre dans la chambre pendant la nuit et il fouille les papiers
secrets dans l’espoir de découvrir quelque document ayant trait au
trésor. Finalement, il laisse un souvenir de sa visite au moyen des
mots inscrits sur la carte. Il avait sans doute prévu que, s’il lui
advenait de tuer le major, il laisserait ce genre de marque pour
indiquer qu’il ne s’agissait pas d’un meurtre banal, mais d’un acte
de justice, du moins du point de vue des quatre associés. Des idées
aussi étranges et baroques sont assez communes dans les annales du
crime ; elles offrent généralement d’utiles indications quant
à la personnalité du criminel. Me suivez-vous bien ?
– Très bien.
– Maintenant, que pouvait faire Jonathan Small ? Rien
d’autre que d’observer discrètement les efforts entrepris pour
trouver le trésor. Peut-être quitta-t-il l’Angleterre pour n’y
revenir que de temps en temps. Mais survient la découverte du
grenier ; il en est immédiatement informé. À nouveau, nous
constatons la présence d’un allié dans la place. Jonathan est
incapable, avec sa jambe de bois, d’atteindre la chambre si haut
perchée de Bartholomew. Alors, il emmène un complice assez
mystérieux qui escalade bien mais trempe son pied nu dans la
créosote ! D’où Toby, et pour un officier en demi-solde avec
un tendon d’Achille endommagé, une claudication sur dix
kilomètres.
– Mais c’est le complice, et non Jonathan qui a commis le
crime !
– C’est exact. Et Jonathan en fut plutôt furieux, si j’en juge
par la façon dont il arpenta la pièce quand il y fut parvenu. Il
n’avait ni haine ni rancune contre Bartholomew Sholto ; il
aurait préféré simplement le bâillonner et le ligoter. Il ne tenait
pas du tout, cet homme, à se mettre la corde au cou ! Mais il
n’avait pu empêcher les instincts sauvages de son complice de se
donner libre cours ; le poison avait fait son œuvre. Jonathan
laissa donc sa signature, fit descendre le trésor jusqu’au sol et
prit le même chemin. Tel a été l’enchaînement des événements pour
autant que j’aie pu les déchiffrer. Quant à son allure personnelle,
il doit être évidemment d’un certain âge et fort bruni puisqu’il a
purgé sa peine dans un four tel que les Andaman. Sa taille, je l’ai
aisément calculée d’après la longueur de ses enjambées ; et
nous savons qu’il portait la barbe. Son système pileux fut la seule
chose qui impressionna Thaddeus Sholto quand il le vit à la
fenêtre. À part cela…
– Le complice ?
– Eh bien, il n’y a pas grand mystère à cela ! Mais bientôt
vous saurez tout… Comme l’air du matin est doux ! Regardez ce
petit nuage : il flotte comme une plume rose détachée de
quelque gigantesque flamant. Maintenant, le bord rouge du disque
solaire se hisse au-dessus de la couche de nuages qui surplombe
Londres. Ce soleil brille pour un bon nombre de gens, mais aucun,
je parie, n’accomplit une mission plus étrange que la nôtre !
Comme nous nous sentons petits, avec nos ambitions aussi mesquines
que nos efforts, en présence des grandes forces élémentaires de la
nature ! Êtes-vous bien avancé dans votre Jean-Paul ?
– Assez. Je suis revenu à lui à travers Carlyle.
– C’est remonter le ruisseau jusqu’à la source. Il fait une
remarque curieuse mais profonde : à savoir que la première
preuve de la grandeur de l’homme réside dans la perception de sa
propre petitesse. Cela implique, voyez-vous, un pouvoir de
comparaison et d’appréciation qui sont, en eux-mêmes, une preuve de
noblesse. Richter donne beaucoup à penser ! Vous n’avez pas de
revolver, n’est-ce pas ?
– J’ai ma canne.
– Il est possible que nous ayons besoin de quelque chose de ce
genre si nous parvenons à leur tanière. Je vous abandonnerai
Jonathan, mais si l’autre devient méchant, je l’abats
raide ! »
Tout en parlant, il avait pris son revolver. Il y introduisit
deux balles puis le remit dans la poche droite de sa veste.
Durant ce temps, Toby nous avait guidés le long de routes
bordées de villages et menant vers Londres. Mais nous arrivions
maintenant dans de véritables rues où dockers et ouvriers se
rendaient à leur travail ; des femmes d’aspect négligé
ouvraient leurs volets et balayaient les marches d’entrée. Des
bistrots commençaient déjà à sortir des hommes à l’allure rude qui
s’essuyaient la barbe d’un coup de manche après la lampée matinale.
Des chiens minables, qui flânaient, nous observaient avec
étonnement ; mais notre Toby, ne regardant ni à droite, ni à
gauche, allait de l’avant, le nez au sol, traduisant parfois par un
gémissement une nouvelle odeur fraîche.
Nous avions traversé Streatham, Brixton, Camberwell, et nous
étions maintenant dans Kennington Lane ; nous avions donc été
déportés par des rues transversales à l’est de l’Oval. Les hommes
que nous pourchassions semblaient avoir suivi une route en zigzag,
probablement avec l’intention d’éviter d’être repérés. Pas une fois
ils n’avaient pris une rue importante si une petite rue parallèle
se présentait. Au début de Kenningston Lane, ils avaient biaisé
vers la gauche à travers Bond Street et Miles Street. Toby s’arrêta
à l’endroit où cette dernière rue tourne dans Knight’s Place. Puis
il se mit à courir en avant, en arrière, avec une de ses oreilles
dressée et l’autre traînante : exactement l’image de
l’indécision canine ! Enfin, il se mit à trottiner en rond,
levant la tête vers nous de temps en temps, comme pour demander que
l’on veuille bien comprendre son embarras.
« Qu’est-ce qu’il a, ce chien, nom d’une pipe ? grogna
Holmes. Ils n’ont sûrement pas pris de voiture, et ils ne se sont
pas envolés en ballon, tout de même.
– Peut-être se sont-ils arrêtés ici un moment ?
suggérai-je.
– Ah ! tout va bien : le voilà qui
repart ! » dit mon compagnon avec soulagement.
Toby était en effet à nouveau sur la piste. Il avait encore fait
un autre tour en reniflant, puis s’était décidé tout d’un coup. Il
s’élançait à présent avec une énergie et une détermination qu’il
n’avait pas encore déployées. L’odeur apparaissait beaucoup plus
fraîche qu’auparavant, car il n’avait même pas besoin de renifler
le sol. Il tirait frénétiquement sur sa laisse et tentait de
courir. Je pus voir au regard brillant de Holmes qu’il pensait
arriver à la fin de notre voyage.
Notre route nous conduisait maintenant vers Nine Elma. Nous
arrivâmes au grand chantier par l’entrée latérale, où les scieurs
étaient déjà au travail. Tirant sans relâche, Toby courut à travers
sciure et copeaux, fonça dans un chemin, fila entre deux piles de
bois et, poussant enfin un glapissement de triomphe, il sauta sur
un gros tonneau encore posé sur le wagonnet qui l’avait amené. La
langue pendante, les yeux clignotants, Toby trônait sur le
couvercle, nous regardant l’un après l’autre, visiblement en quête
d’une approbation. Les douves et les roues du wagonnet étaient
enduites d’un liquide noir, et l’air ambiant était saturé de
l’odeur de créosote.
Sherlock Holmes et moi nous nous regardâmes d’un air déconcerté,
pour, tout à coup, éclater d’un fou rire irrépressible.
Chapitre 8 - Les francs-tireurs de Baker Street
Le Signe des quatre
Chapitre 8
Les francs-tireurs de Baker Street
« Et maintenant, demandai-je, Toby s’est trompé ?
– Il a fait ce qu’on lui demandait, dit Holmes en le faisant
descendre du tonneau et en le tirant hors du chantier. Si vous
voulez bien réfléchir à la quantité de créosote qui est charriée
dans Londres en un jour, il n’y a rien d’étonnant à ce que notre
piste ait été coupée. On l’emploie beaucoup maintenant, surtout
pour l’apprêt du bois. Le pauvre Toby n’est pas à blâmer.
– Je suppose qu’il nous faut revenir à la première piste.
– Oui. Heureusement, le chemin n’est pas long ! Ce qui a
désorienté le chien au coin de Knight’s Place c’est évidemment le
fait que deux pistes se croisaient et s’éloignaient dans la
direction opposée. Nous avons pris la mauvaise. Il ne nous reste
qu’à suivre l’autre. »
Cela n’offrit pas de difficultés. Revenu à l’endroit où il avait
commis son erreur, Toby effectua un large cercle, puis bondit dans
une nouvelle direction.
« Il faudra veiller à ce qu’il ne nous mène pas à l’endroit
d’où vient le tonneau de créosote ! observai-je.
– Oui, j’y ai pensé. Mais remarquez qu’il reste sur le trottoir
alors que le tonneau était véhiculé sur la chaussée. Non, Watson,
nous sommes sur la bonne piste, à présent ! »
Elle se dirigeait du côté du fleuve, passait à travers Belmont
Place et Prince’s Street. À la fin de Bond Street, elle descendit
tout droit jusqu’au bord de l’eau où se trouvait une petite jetée
de bois. Toby nous conduisit jusqu’à son extrémité, et se tint là,
gémissant face à l’eau sombre.
« Nous n’avons pas de chance, dit Holmes. Ils ont pris un
bateau.
Plusieurs barques et légers esquifs se balançaient sur l’eau au
bord de la jetée. Nous guidâmes Toby vers chacun d’entre eux, mais
ses reniflements vigoureux ne donnèrent aucun résultat.
Non loin du quai rudimentaire, se trouvait une petite maison de
brique ; à la deuxième fenêtre était pendue une pancarte en
bois. « Mordecai Smith » était imprimé en grosses
lettres ; en dessous « Bateaux à louer à l’heure ou à la
journée ». Une deuxième pancarte au-dessus de la porte nous
informa que la maison possédait également une chaloupe à vapeur. Je
remarquai en effet un gros tas de coke près de la jetée. Holmes
inspecta les environs avec un regard désabusé.
« Mauvais, mauvais ! fit-il. Ces individus sont plus
malins que je ne le pensais. Ils semblent avoir couvert leurs
traces. J’ai peur qu’ils n’aient obéi à un plan soigneusement
concerté d’avance. »
Il s’approchait de la maison, lorsque la porte s’ouvrit ;
un petit gamin frisé, d’environ six ans, sortit en courant, suivi
d’une vigoureuse femme au visage coloré, tenant une grande
éponge.
« Jack, reviens ici te faire laver ! cria-t-elle.
Reviens ici, petit diable ! Si ton père revient à la maison et
te trouve dans cet état, il nous en fera entendre de belles…
– Quel beau petit garçon ! s’écria Holmes pour établir des
positions stratégiques. A-t-on idée d’avoir des joues aussi
roses ! Dis-moi, Jack, y a-t-il quelque chose que tu aimerais
avoir ? »
Le marmot réfléchit un moment.
« J’aimerais bien avoir un shilling ! répondit-il.
– Rien d’autre que tu aimerais mieux ?
– Je préférerais deux shillings, répondit le jeune prodige après
un instant de réflexion.
– Eh bien, les voilà ! Attrape ! C’est du vif-argent
que vous avez là, madame Smith.
– Dieu vous protège, monsieur ! Il est même plus que
cela ! Il me donne bien du mal, parfois ; surtout quand
mon homme s’en va pendant plusieurs jours.
– Il est donc parti ? dit Holmes, d’une voix déçue. J’en
suis désolé, car je voulais lui parler.
– Il est parti depuis hier matin, mon bon monsieur, et pour dire
vrai, je commence à m’inquiéter. Mais si c’est au sujet d’un
bateau, monsieur, peut-être pourrais-je vous aider ?
– Je voudrais louer sa chaloupe à vapeur.
– Ah ! mon pauvre monsieur, c’est justement dans la
chaloupe qu’il est parti. C’est bien ce qui m’étonne, car elle a
tout juste assez de charbon pour aller à Woolwich et revenir. S’il
était parti dans la péniche, je n’y penserais même pas : son
travail l’entraîne souvent jusqu’à Gravesend, et quand il y a de
quoi faire là-bas, il lui arrive de rester. Mais à quoi peut servir
une chaloupe à vapeur sans charbon ?
– Il a pu en acheter à l’un des quais, en descendant le
fleuve.
– Peut-être bien, monsieur ; mais ce n’est pas son
habitude. Combien de fois l’ai-je entendu pester contre les prix
qu’ils demandent pour quelques sacs. D’ailleurs, je n’aime pas cet
homme à la jambe de bois avec son parler étranger : il a une
sale tête ! Pourquoi vient-il toujours rôder par
ici ?
– Un homme à la jambe de bois ? demanda Holmes d’une voix
innocemment étonnée.
– Oui, monsieur, un type au visage tout brun qu’il en ressemble
à un singe ! Il est venu plus d’une fois voir mon homme. C’est
lui qui l’a réveillé, l’avant-dernière nuit. Ce qu’il y a de plus
fort, c’est que mon homme savait qu’il viendrait, car il avait
chargé la chaudière de la chaloupe. Je vous parlerai sans détours,
monsieur : je me fais du souci !
– Mais enfin, ma chère madame Smith, vous vous effrayez sans
raison ! dit Holmes en haussant les épaules. D’abord, comment
vous est-il possible de dire que c’est bien l’homme à la jambe de
bois qui est venu la nuit ? Je ne comprends pas comment vous
pouvez être aussi affirmative.
– C’est sa voix, monsieur. Je connais sa voix ; elle est
comme qui dirait rauque et voilée. Il a frappé à la fenêtre :
ça devait être vers les trois heures du matin : « Debout
là-dedans », qu’il a dit « il est temps d’aller relever
la garde ». Mon homme a réveillé Jim – c’est le fils aîné – et
les voilà partis, sans même me dire un mot. J’ai entendu le pilon
de bois résonner sur les pierres.
– Et cet homme à la jambe de bois, il était seul ?
– Je ne pourrais dire pour sûr, monsieur ! Je n’ai entendu
personne d’autre.
– Je regrette beaucoup, madame Smith. Je voulais une chaloupe à
vapeur, et j’avais entendu dire beaucoup de bien de la… Voyons,
comment s’appelle-t-elle déjà ?
– L’Aurore, monsieur.
– Ah ! N’est-ce pas cette vieille chaloupe verte, bordée
d’une ligne jaune et très large d’assiette ?
– Non pas du tout ! C’est l’un des bateaux les plus
allongés qu’il y ait sur le fleuve. Et elle vient d’être repeinte à
neuf toute en noir avec deux bandes rouges.
– Merci. J’espère que vous aurez bientôt des nouvelles de
monsieur Smith. Je vais descendre le fleuve et si je vois
l’Aurore, je dirai au patron que vous êtes inquiète. Une
cheminée noire, disiez-vous ?
– Non, monsieur. Noire avec une bande blanche.
– Ah ! bien entendu ! Ce sont les côtés qui sont
noirs. Au revoir, madame Smith. Voici un batelier et sa barque,
Watson. Demandons à traverser le fleuve.
« L’important avec les gens de cette espèce, continua
Holmes comme nous prenions place près du gouvernail de
l’embarcation, c’est de ne jamais leur donner l’occasion de
supposer que ce qu’ils vous racontent présente pour vous de
l’importance. Autrement, ils se ferment instantanément comme une
huître ! Mais si, par contre, vous feignez de les écouter,
pour ainsi dire, contre votre gré, vous avez des chances
d’apprendre ce que vous désirez savoir.
– En tout cas, nous savons ce qu’il nous reste à faire,
dis-je.
– Et quel serait votre plan ?
– Louer une chaloupe et descendre la rivière sur les traces de
l’Aurore.
– Mais, mon cher ami, ce serait une tâche colossale !
L’embarcation a pu accoster à n’importe quelle jetée des deux rives
entre ici et Greenwich. Passé le pont, les points d’accostage
forment un labyrinthe de plusieurs kilomètres. Il vous faudrait, je
ne sais combien de jours, pour tout explorer seul.
– Faisons appel à la police, alors.
– Non. Je me mettrai sans doute en rapport avec Athelney Jones,
mais au dernier moment seulement. Ce n’est pas un méchant homme, et
je ne voudrais rien faire qui puisse lui nuire professionnellement.
Mais travailler seul m’amuse beaucoup plus : surtout
maintenant que nous sommes si avancés !
– Peut-être pourrions-nous alors mettre une annonce demandant
des renseignements aux gardiens des quais ?
– De mal en pis ! Nos hommes sauraient alors que nous les
talonnons, et ils quitteraient immédiatement le pays. Certes, ils
partiront de toute façon, mais tant qu’ils se sentiront en parfaite
sécurité, ils ne se presseront pas. L’énergie déployée par Jones,
le détective, nous sera utile à ce sujet ! Les quotidiens vont
certainement présenter son point de vue, et nos fuyards croiront
que la police est sur une fausse piste.
– Qu’allons-nous donc faire ? demandai-je comme nous
touchions terre près de la prison de Millbank.
– Nous allons prendre ce fiacre, rentrer à la maison, nous faire
servir un petit déjeuner, et nous coucher une heure. Il est fort
probable que nous soyons sur pied toute la nuit prochaine.
Arrêtez-vous au premier bureau de poste sur votre chemin,
conducteur ! Toby peut encore nous être utile : nous
allons le garder. »
La voiture s’arrêta devant la poste de Great Peter Street, et
Holmes descendit envoyer un télégramme.
« À qui croyez-vous que j’aie télégraphié ? me
demanda-t-il à son retour.
– Je n’en ai pas la moindre idée.
– Vous souvenez-vous de la police spéciale de Baker
Street ? J’avais fait un appel à eux dans l’affaire Jefferson
Hope.
– Oui, eh bien ?
– C’est exactement le problème type où leur aide peut nous être
très précieuse. S’ils échouent, j’ai d’autres moyens. Mais je vais
d’abord essayer celui-là. Mon télégramme s’adressait à notre petit
lieutenant, le dénommé Wiggins. Je pense que lui et sa bande
viendront nous rendre visite avant que nous ayons terminé notre
petit déjeuner. »
Il devait être entre huit et neuf heures, maintenant, et les
événements de la nuit commençaient à peser lourd. J’étais courbatu
et las ; mon esprit s’embrouillait. Je n’avais pas, pour me
soutenir, l’enthousiasme professionnel de mon compagnon, et il
m’était impossible d’ailleurs de considérer abstraitement l’affaire
comme un simple problème intellectuel. En ce qui concernait
Bartholomew j’avais entendu dire peu de bien sur lui, et ses
meurtriers ne m’inspiraient pas une trop violente aversion. Mais
pour le trésor c’était une autre histoire ! Il appartenait de
droit, en tout ou en partie, à Mlle Morstan. Tant qu’il resterait
une chance de le recouvrer, je serais prêt à y consacrer ma
vie ! Pourtant notre réussite placerait probablement la jeune
fille hors de ma portée pour toujours. Mais mon amour aurait été
bien égoïste et mesquin s’il s’était laissé influencer par une
telle pensée ! Holmes pouvait travailler à la capture des
criminels : j’avais, quant à moi, une raison dix fois plus
forte de recouvrer le trésor.
Un bain à Baker Street, suivi d’un complet changement de linge,
me rafraîchit magnifiquement. Lorsque je descendis de ma chambre,
je trouvai le petit déjeuner servi, et Holmes en train de verser le
café.
« On parle du meurtre, dit-il en désignant un journal
ouvert. Un journaliste doué d’ubiquité et l’énergique Jones ont
arrangé l’affaire entre eux. Mais vous devez en avoir assez de
cette histoire ! Mangez d’abord vos œufs au jambon. »
Je m’emparai du journal et lus le court article qui
s’intitulait :
UNE MYSTERIEUSE AFFAIRE À UPPER NORWOOD.
« Hier soir, vers minuit », était-il écrit dans le
Standard, « M. Bartholomew Sholto, de Pondichery
Lodge, Upper Norwood, a été trouvé mort dans sa chambre. Les
circonstances démontraient un acte criminel. »
« Pour autant que nous le sachions, aucune trace de
violence ne fut relevée sur la victime. Mais une précieuse
collection héritée de son père, avait disparu. Le crime fut
découvert par M. Sherlock Holmes et le docteur Watson, qui
s’étaient rendus dans la maison en compagnie de M. Thaddeus
Sholto, frère du décédé. Une chance singulière a voulu que
M. Athelney Jones, le détective bien connu de Scotland Yard,
se trouvât justement au commissariat de police de Norwood. Il fut
ainsi sur les lieux moins d’une demi-heure après que l’alerte eut
été donnée. Son expérience et son talent se tournèrent aussitôt
vers la recherche des criminels. L’heureuse conséquence en fut
l’arrestation du frère de la victime, Thaddeus Sholto, de la femme
de charge, Mrs Berstone, du maître d’hôtel hindou, un dénommé Lal
Rao, et du portier McMurdo. Il est en effet certain que le, ou les
voleurs connaissaient bien la maison. Les connaissances techniques
réputées de M. Jones s’alliant à ses dons non moins célèbres
d’observation, lui ont permis de prouver irréfutablement que les
bandits n’avaient pu pénétrer ni par la porte, ni par la
fenêtre ; grimpant sur le toit du bâtiment, ils se sont
introduits par une tabatière dans une pièce s’ouvrant sur la
chambre où fut trouvé le corps. L’hypothèse d’un simple cambriolage
par des étrangers se trouve ainsi définitivement écartée. L’action
prompte et énergique des représentants de la loi montre qu’en de
telles circonstances il y a grand avantage à ce que l’enquête soit
menée par un seul esprit, vigoureux et maître de ses moyens. Nous
ne pouvons nous empêcher de penser qu’un tel résultat offre un
argument de poids à ceux qui désireraient voir une décentralisation
de nos forces de détectives ; ceux-ci se trouveraient alors en
contact plus étroit et plus effectif avec les affaires sur
lesquelles ils doivent enquêter. »
« N’est-ce pas superbe ? dit Holmes en souriant
au-dessus de sa tasse de café. Qu’en pensez-vous ?
– Je pense que nous avons nous-mêmes frôlé l’arrestation.
– C’est mon avis. Je n’oserais répondre de notre liberté s’il
est repris tout à coup par une autre crise
d’énergie ! »
À cet instant précis un coup de sonnette prolongé résonna dans
toute la maison. Nous entendîmes Mme Hudson, notre logeuse,
pousser des lamentations et de véhémentes imprécations.
« Bonté divine ! m’écriai-je en me soulevant de mon
siège. Je crois, Holmes, qu’ils viennent vraiment nous arrêter.
– Non, ce n’est pas aussi terrible que cela ! Je reconnais
ma police auxiliaire, les francs-tireurs de Baker
Street. »
De fait, des cris aigus et une galopade de pieds nus retentirent
dans l’escalier. Et une douzaine de petits voyous, sales et
déguenillés, firent irruption dans la pièce. Je reconnais que
malgré l’invasion bruyante, ils firent preuve de discipline. Ils se
mirent immédiatement en rang, et leurs frimousses éveillées nous
firent face. Après quoi l’un d’entre eux s’avança avec une
supériorité nonchalante, fort drôle chez ce jeune garçon aussi peu
engageant qu’un épouvantail.
« Bien reçu votre message, monsieur ! dit-il. Je vous
les amène au complet. Cela fait trois shillings et six pence de
frais de transports.
– Les voilà, dit Holmes en sortant de la monnaie. À l’avenir,
ils vous feront leur rapport, et vous me les transmettrez. Il ne
faut plus que la maison soit envahie. Cependant, j’aime autant que
vous entendiez tous, mes instructions. Je veux découvrir où se
trouve une chaloupe à vapeur s’appelant l’Aurore. Le nom
du patron est Mordecai Smith. Le bateau a dû descendre le fleuve et
s’arrêter quelque part. Il est noir, bordé de deux lignes
rouges ; sa cheminée, noire également, a une bande blanche. Il
faut que l’un de vous se poste à l’embarcadère de Mordecai Smith,
en face de Millbank, pour voir si le bateau revient. Les autres
doivent se partager les deux rives et chacun explorer soigneusement
sa portion. Prévenez-moi dès que vous aurez des nouvelles. Est-ce
que tout est compris ?
– Oui, mon colonel ! dit Wiggins.
– Ce sera le même tarif que d’habitude, plus une guinée à celui
qui trouvera le bateau. Voici un jour d’avance. Et maintenant, au
travail ! »
Il remit un shilling à chacun, puis les gamins dévalèrent
l’escalier. Un instant plus tard, je les aperçus filant dans la
rue.
« Si la chaloupe est au-dessus de l’eau, ils la
trouveront ! dit Holmes en se levant de table.
Il alluma sa pipe.
« Ils peuvent aller partout, tout voir, et tout entendre.
Je compte qu’ils la découvriront avant ce soir. En attendant, nous
ne pouvons rien faire. Il faut, pour reprendre la piste, retrouver
l’Aurore ou M. Mordecai Smith.
– Je suis sûr que Toby va se régaler de nos restes. Allez-vous
vous coucher, Holmes ?
– Non, je ne suis pas fatigué. J’ai une curieuse constitution.
Je ne me souviens pas d’avoir jamais été fatigué par le travail. En
revanche, l’oisiveté m’épuise complètement. Je m’en vais fumer et
réfléchir à cette étrange affaire que nous amena une cliente
charmante. Si jamais tâche fut facile, la nôtre doit l’être. Les
hommes à la jambe de bois ne sont pas légion. Quant à l’autre je
pense qu’il est absolument unique en son genre.
– Encore cet autre homme !
– Je ne tiens pas spécialement à jouer au mystérieux,
Watson ! Cependant, vous devez bien vous être fait votre
petite opinion, non ? Considérez les données : des petits
pieds nus, dont les doigts ne furent jamais compressés par des
chaussures ; une massue en pierre ; une grande
agilité ; des fléchettes empoisonnées…
– Un sauvage ! m’exclamai-je. Peut-être l’un de ces Hindous
avec lesquels Jonathan Small était associé ?
– C’est fort douteux ! dit-il. J’ai envisagé cette
explication quand j’ai vu les armes étranges. Mais les empreintes
singulières des pieds m’ont fait reconsidérer la question. Certains
habitants des Indes sont en effet petits ; mais aucun n’aurait
pu laisser de telles marques. L’Hindou a des pieds longs et minces.
Le mahométan n’a que le pouce nettement séparé des autres doigts,
car il porte des sandales avec une lanière qui passe entre le pouce
et les orteils. De plus ces fléchettes ne peuvent se lancer que
d’une seule manière : avec une sarbacane. D’où, alors, peut
venir notre sauvage ?
– De l’Amérique du Sud ? » hasardai-je.
Il leva les bras vers l’étagère, et en tira un gros volume.
« Voici le premier tome d’une encyclopédie en cours de
publication. On peut la considérer comme la plus moderne. Qu’est-ce
que je lis ? « Les îles Andaman sont situées à cinq cent
soixante-dix kilomètres au nord de Sumatra, dans la baie du
Bengale. » Hum ! Hum ! Qu’est-ce que tout
ceci ? Voyons : climat humide, récifs de corail, requins,
Port Blair, pénitencier, l’île Rutland, plantations de cotonniers…
Ah ! nous y voici ! « les indigènes des îles Andaman
pourraient prétendre au titre de la race la plus petite sur la
terre bien que certains anthropologues le réservent aux Bushmen
d’Afrique, aux Diggers d’Amérique, et aux habitants de la Terre de
Feu. Leur taille moyenne ne dépasse pas un mètre trente, mais de
nombreux adultes normalement constitués sont beaucoup plus petits.
Cette race est farouche et intraitable. Cependant, lorsqu’on
parvient à gagner l’amitié de l’un d’eux, il est capable du plus
grand dévouement. » Souvenez-vous de cela Watson. Maintenant,
écoutez la suite. « Ils sont d’une apparence hideuse. La tête
est volumineuse et déformée ; les yeux sont petits ; les
traits sont déformés ; les pieds et les mains d’une petitesse
remarquable. Ils sont si farouches et si intraitables que les
autorités britanniques ont échoué dans tous leurs efforts pour
gagner leur confiance. Ils ont toujours été la terreur des
naufragés qu’ils massacrent à l’aide de leurs massues de pierre, ou
de leurs flèches empoisonnées. Ces tueries se terminent
invariablement par un festin cannibale. » Voilà un peuple
amical et paisible, Watson ! Si notre sauvage avait été laissé
libre d’agir à sa guise, cette affaire aurait pu prendre une
tournure encore plus macabre. J’imagine, pourtant, que même à
présent Jonathan Small paierait cher pour ne l’avoir pas
utilisé.
– Mais comment s’est-il procuré un pareil complice ?
– Ah ! je ne saurais vous en dire davantage !
Cependant, nous avons déjà déterminé que Small avait séjourné aux
Andaman ; il n’y a donc rien de très étonnant à ce qu’il ait
pour compagnon un indigène. Nous apprendrons tout cela en temps
voulu, je n’en doute pas ! Allons, étendez-vous là sur le
canapé, et voyons si je puis vous endormir. »
Il prit son violon, et il commença de jouer tandis que je
m’allongeais. C’était un air rêveur et mélodieux ; de sa
propre composition certainement, car il savait improviser avec
beaucoup de talent. Je me souviens vaguement de ses bras maigres,
de son visage attentif, et du va-et-vient de l’archet. Puis il me
sembla que je m’éloignais paisiblement, flottant sur une douce mer
de sons, pour ensuite atteindre le royaume des rêves où le joli
visage de Mary Morstan se penchait vers moi.
Chapitre 9 - La chaîne se rompt
Le Signe des quatre
Chapitre 9
La chaîne se rompt
L’après-midi était fort avancé quand je me réveillai,
reposé ; Sherlock Holmes était toujours assis, exactement
comme je l’avais laissé, sauf qu’il avait mis son violon de côté,
et qu’il était plongé dans un livre. Au mouvement que je fis, il me
regarda, et je constatai que son visage était sombre et ennuyé.
– Vous avez dormi profondément, dit-il. J’ai eu peur que notre
conversation ne vous éveillât.
– Je n’ai rien entendu. Avez-vous donc des nouvelles
fraîches ?
– Je n’ai rien appris, malheureusement. J’avoue que je suis
surpris et déçu. Je m’attendais à quelque chose de bien défini, à
cette heure-ci. Wiggins vient de me faire son rapport. Il dit qu’on
n’a pu trouver aucune trace de la chaloupe. C’est un contretemps
ennuyeux, car chaque heure est importante.
– Puis-je faire quelque chose ? Je suis tout à fait reposé
présent, et tout prêt pour une autre sortie nocturne.
– Non, nous ne pouvons rien faire. Nous ne pouvons qu’attendre.
Si nous y allons, un message peut venir en notre absence, et
provoquer un retard. Vous pouvez faire ce qu’il vous plaira, mais
je dois rester de garde.
– Alors, j’irai jusqu’à Camberwell rendre visite à madame
Forrester. Elle m’en a prié hier.
– À madame Cecil Forrester ? interrogea-t-il avec un
sourire malicieux dans les yeux.
– Eh bien ! À mademoiselle Morstan aussi, bien sûr. Elles
étaient anxieuses de savoir ce qui arriverait.
– Ne leur en dites pas trop. On ne saurait faire entièrement
confiance aux femmes, pas même aux meilleures d’entre elles.
Je ne m’arrêtai pas à discuter cette appréciation
affligeante.
– Je reviendrai dans une heure ou deux.
– Ça va ! Bonne chance ! Mais, dites-moi, puisque vous
passez de l’autre côté du fleuve, vous pouvez aussi bien reconduire
Toby car, à mon avis, il n’est pas probable que nous en ayons
encore besoin.
Je pris donc le chien, et je le laissai chez le vieux
naturaliste de Pinchin Lane, en même temps qu’un demi-souverain. À
Camberwell, je trouvai mademoiselle Morstan un peu fatiguée par ses
aventures de la nuit, mais très anxieuse d’entendre les nouvelles.
Madame Forrester aussi était pleine de curiosité. Je leur racontai
tout ce que nous avions fait, en omettant toutefois les parties les
plus terribles de la tragédie. Ainsi, après avoir parlé de la mort
de monsieur Sholto, je ne dis rien de la manière exacte dont il
avait été tué. En dépit de toutes mes omissions, pourtant, mon
compte rendu comportait assez d’éléments pour les faire frémir.
– C’est une histoire romanesque ! s’écria madame Forrester,
une dame qu’on a lésée, un trésor d’un demi-million de livres, un
cannibale noir et un bandit à jambe de bois. Ces derniers
remplacent le conventionnel dragon et le méchant baron.
– Et les deux chevaliers errants viennent à mon secours, ajouta
mademoiselle Morstan en me jetant un regard plein de feu.
– Eh bien, Mary, votre fortune dépend maintenant de l’issue de
ces recherches. Il me semble que vous n’en soyez pas surexcitée.
Imaginez ce que ça doit être d’être si riche, et d’avoir le monde à
ses pieds !
De remarquer qu’à cette perspective mademoiselle Morstan ne
manifestait aucun enthousiasme fit courir dans mes veines un petit
frisson de joie. Au contraire, elle agita la tête fièrement, comme
si elle ne prenait que peu d’intérêt à tout cela.
– C’est pour monsieur Thaddée Sholto, dit-elle, que je suis
inquiète. Rien d’autre n’a d’importance, mais je crois que d’un
bout à l’autre sa conduite a été tout à fait bienveillante et très
honorable. C’est notre devoir de le laver de cette terrible
accusation sans fondement.
Le soir était venu quand je quittai Camberwell, et il faisait
tout à fait nuit quand je rentrai à la maison. Le livre et la pipe
de mon compagnon étaient près de sa chaise, mais lui-même avait
disparu. Je regardai çà et là dans l’espoir de trouver un billet,
mais il n’y en avait pas.
– Je suppose que monsieur Sherlock Holmes est sorti ?
dis-je à madame Hudson quand elle monta pour abaisser les
stores.
– Non, monsieur. Il est allé dans sa chambre. Savez vous,
monsieur (elle baissait la voix et ce n’était plus qu’un murmure
impressionnant) que j’ai peur pour sa santé ?
– Comment cela, madame Hudson ?
– Eh ! Il est si étrange, monsieur. Après que vous êtes
parti, il a arpenté la pièce au point que j’étais fatiguée de
l’entendre aller et venir. Puis, je l’ai entendu qui parlait tout
seul, qui marmonnait, et chaque fois qu’on sonnait il venait sur le
palier et criait :
« Qu’est-ce que c’est, madame Hudson ? »
« Après il a claqué sa porte, mais je peux l’entendre aller
et venir dans sa chambre, comme tout à l’heure. Je me suis risquée
à lui toucher deux mots d’une potion calmante, mais il s’est
retourné sur moi avec un air tel que je ne sais pas comment je suis
sortie de la chambre.
– Je ne pense pas, madame Hudson, que vous ayez aucune raison
d’être inquiète. Je l’ai déjà vu comme cela. Il a quelque chose qui
le tracasse et qui l’agite.
Je tentais d’en parler à la légère à la digne madame Hudson. Je
me sentis moi-même un peu inquiet quand, toute la longue nuit,
j’entendis encore le bruit de ses pas, et que je devinai à quel
point son esprit ardent s’irritait de cette inaction
involontaire.
À l’heure du déjeuner, il avait l’air usé, hagard, avec une
petite rougeur de fièvre aux joues.
– Vous vous éreintez, mon vieux, lui dis-je. Je vous ai entendu
marcher toute la nuit.
– Non, je ne pouvais pas dormir. Ce problème infernal me dévore.
C’est trop fort d’être coincé par un obstacle aussi insignifiant,
quand tout le reste a été débrouillé ! Je connais les hommes,
la chaloupe, tout ce qui est important, et pour tant je n’ai pas de
nouvelles. J’ai mis d’autres agences à l’œuvre, et j’ai employé
tous les moyens dont je dispose.
La rivière a été entièrement fouillée, des deux côtés, mais on
n’a rien obtenu et madame Smith n’a pas entendu parler de son mari.
J’en arriverai bientôt à la conclusion qu’ils ont camouflé la
chaloupe. Mais il y a des objections à cela.
– Ou que madame Smith nous a mis sur une fausse piste.
– Non. Je crois qu’on peut écarter cette supposition. J’ai pris
des renseignements, il y a bien une chaloupe avec ces
caractéristiques.
– Aurait-elle remonté la rivière ?
– J’ai considéré aussi cette possibilité, et il y a un groupe de
chercheurs qui ira jusqu’à Richmond. Si rien de nouveau ne me
parvient aujourd’hui, je partirai moi-même demain et je
rechercherai les hommes plutôt que le bateau. Mais, à coup sûr,
nous saurons quelque chose.
Nous n’apprîmes rien, pourtant. Pas un mot ne vint, soit de
Wiggins, soit des autres agences. Il y avait, dans la plupart des
journaux, des articles sur la tragédie de Norwood. Ils paraissaient
tous être plutôt hostiles au malheureux Thaddée Sholto. Dans aucun,
on ne trouvait de nouveaux détails, si ce n’est qu’une enquête
judiciaire devait avoir lieu le lendemain. J’allai jusqu’à
Camberwell dans la soirée pour informer ces dames de notre insuccès
et, à mon retour, je trouvai Sherlock Holmes déprimé et assez
morose. Il voulut à peine répondre à mes questions, et toute la
soirée il s’occupa d’une analyse chimique délicate, qui impliquait
le chauffage de nombreuses cornues et la distillation de vapeurs,
ce qui finit par répandre dans la pièce une odeur qui m’en chassa
bel et bien. Jusqu’au petit matin, je pus entendre distinctement le
tintement de ses éprouvettes, qui m’annonçait qu’il était toujours
occupé à ses expériences malodorantes.
– Je descends à la rivière, Watson, me dit-il. J’ai bien tourné
et retourné ça dans ma tête, et je ne vois qu’un moyen d’en sortir.
Ça vaut la peine d’essayer, en tout cas.
– Je peux sans doute aller avec vous ?
– Non, vous pouvez m’être beaucoup plus utile si vous voulez
bien rester ici pour me représenter. Je m’en vais contrecœur, car
il y a de grandes chances pour qu’un message arrive dans la
journée, quoique Wiggins fût déjà assez découragé hier soir. Je
vous prie d’ouvrir toutes les lettres, tous les télégrammes, et
d’agir suivant votre propre jugement si quelque nouvelle vous
parvient. Puis-je compter sur vous ?
– Très certainement.
– J’ai peur que vous ne puissiez me télégraphier, car je peux
difficilement vous dire où j’ai des chances d’être. Si je suis en
veine pourtant, peut-être ne serai-je pas parti trop longtemps.
D’une façon ou d’une autre, j’aurai des nouvelles avant de
rentrer.
À l’heure du déjeuner, je n’avais rien appris le concernant. En
ouvrant le Standard, cependant, je trouvai un prolongement
à l’affaire.
« En ce qui concerne la tragédie d’Upper Norwood, nous
avons des raisons de croire que cette affaire promet d’être plus
compliquée et plus mystérieuse qu’on ne le supposait d’abord. De
nouveaux témoignages ont montré qu’il est tout à fait impossible
que monsieur Thaddée Sholto ait pu y être impliqué d’une façon
quelconque. Lui et la gouvernante, madame Bernstone, ont été tous
deux remis en liberté hier soir. On croit toutefois que la police
est sur la piste des vrais coupables, piste suivie par monsieur
Athelney Jones, de Scotland Yard, avec toute l’énergie et la
sagacité qu’on lui connaît. On doit s’attendre, à tout moment, à
d’autres arrestations. »
– C’est assez satisfaisant jusqu’ici, pensai-je. L’ami Sholto
s’en tire, en tout cas. Je me demande ce que peut être la nouvelle
piste, bien que cela semble une formule stéréotypée toutes les fois
que la police a fait une gaffe.
Je jetais le journal sur la table quand mon regard tomba sur une
annonce dans la « Petite Correspondance » :
« PERDU : Attendu que Mordecai Smith, batelier, et son
fils Jim ont quitté le quai de Smith vers trois heures du matin
mardi dernier dans la chaloupe à vapeur l’Aurore, noire
avec deux bandes rouges, cheminée noire à bande blanche, on paiera
la somme de cinq livres à quiconque pourra donner des
renseignements à madame Smith, au quai de Smith, ou à 221 Baker
Street, concernant les déplacements dudit Mordecai Smith et
l’endroit où se trouve la chaloupe Aurore. »
C’était là clairement ce qui se rapportait au travail de
Sherlock. L’adresse de Baker Street le prouvait assez. Cela me
parut plutôt ingénieux, car les fugitifs pouvaient lire cette
annonce sans y voir autre chose que l’anxiété d’une femme pour son
mari disparu.
Ce fut une longue journée. Chaque fois que l’on frappait à la
porte de la maison, chaque fois que j’entendais monter l’escalier,
je m’imaginais que c’était ou bien Holmes qui rentrait ou une
réponse à son annonce. Je tentais de lire, mais mes pensées
vagabondes s’échappaient vers notre étrange enquête, vers ces deux
canailles mal assorties que nous poursuivions. Y avait-il, me
demandais-je, quelque faille radicale dans le raisonnement de mon
compagnon ? Ne souffrait-il pas de quelque énorme erreur, par
sa propre faute ? N’était-il pas possible que son esprit
subtil et spéculatif eût bâti cette théorie fantastique sur de
fausses prémisses ? Je ne l’avais jamais vu avoir tort, et
pourtant le logicien le plus pénétrant peut parfois se tromper. Il
était vraisemblable, pensais-je, qu’il tombât dans l’erreur par un
raffinement exagéré de sa logique, préférant une explication
subtile et bizarre, alors qu’une autre plus simple, plus terre à
terre s’offrait à lui. D’autre part j’avais vu moi-même l’évidence
des preuves et observé sa méthode déductive. Quand je me rappelais
la longue chaîne de circonstances curieuses, plusieurs d’entre
elles, banales en elles-mêmes, mais tendant toutes dans la même
direction, je ne pouvais me dissimuler à moi-même que si
l’explication de Holmes était erronée, la vraie solution devait
être également étonnante, voire extraordinaire.
À trois heures de l’après-midi, la sonnette retentit bruyamment.
J’entendis dans le vestibule une voix autoritaire et, à ma grande
surprise, je découvris monsieur Athelney Jones qui se présenta à
moi. Il ne ressemblait guère, pourtant, au professeur de sens
commun, brusque et supérieur, qui avait pris en charge l’affaire
d’Upper Norwood. Il arborait un air abattu, montrait une affabilité
inhabituelle, et l’on eût dit qu’il s’excusait.
– Bonjour, monsieur ; monsieur Sherlock Holmes est sorti,
je crois.
– Oui, et je ne suis pas sûr de l’heure à laquelle il reviendra.
Mais peut-être désirez-vous l’attendre ? Prenez cette chaise
et goûtez un de ces cigares.
– Je vous remercie. J’ai le temps.
Il s’essuyait le visage avec un grand mouchoir de poche.
– Un whisky ?
– Merci, juste un demi-verre. Il fait très chaud pour la saison,
et pas mal de choses m’ont ennuyé et fatigué. Vous connaissez ma
théorie concernant l’affaire de Norwood ?
– Je me souviens que vous en avez exposé une.
– J’ai dû la réviser. J’avais étroitement resserré mon filet
autour de monsieur Sholto, et ne voilà-t-il pas qu’il passe par un
trou au beau milieu. Depuis le moment où il a quitté son frère, il
y a des gens qui l’ont vu à plusieurs reprises. Ce n’est donc pas
lui qui a pu monter sur le toit et passer par la trappe. C’est une
affaire très obscure, et mon renom professionnel est en jeu. Je
serais très heureux d’être un peu aidé.
– Nous avons tous besoin d’aide, parfois.
– Votre ami, monsieur Sherlock Holmes, est un homme étonnant,
continua-t-il d’un ton bas et confidentiel. C’est un homme qu’on ne
peut battre. J’ai vu cet homme, jeune encore, étudier bien des
affaires, mais je n’en connais pas une sur laquelle il n’ait pu
jeter quelque lumière. Il est peu conformiste dans ses méthodes, un
peu prompt à sauter sur des théories mais, somme toute, je crois
qu’il aurait fait un officier de police plein d’avenir, et je ne me
cache pas pour le dire. J’ai reçu ce matin un télégramme de lui,
qui me donne à comprendre qu’il tient une piste dans l’affaire
Sholto. Le voici.
Il tira le télégramme de sa poche et me le passa. Il était daté
de Poplar à midi, et disait :
« Allez tout de suite à Baker Street. Si je ne suis pas
encore rentré, attendez-moi. Je suis sur les talons de la bande
Sholto. Vous pourrez venir avec nous ce soir, si cela vous plaît,
pour assister au dénouement. »
– Voilà qui promet ; il a évidemment retrouvé la piste,
dis-je.
– Ah ! Il a donc été en défaut lui aussi ! s’écria
Jones, manifestement satisfait. Même les meilleurs d’entre nous se
perdent quelquefois. Naturellement, ça peut être encore une fausse
alerte. Mais c’est mon devoir en tant qu’officier de police de ne
laisser échapper aucune chance. Mais quelqu’un vient. C’est
peut-être lui.
On entendait un pas lourd dans l’escalier, une respiration
bruyante, sifflante, celle d’un individu qui avait bien de la peine
à souffler. Une fois ou deux, il s’arrêta comme si la montée était
trop dure pour lui mais, à la fin, il arriva à notre porte et
entra. Son aspect correspondait aux bruits que nous avions
entendus. C’était un homme âgé, vêtu comme un matelot d’une vieille
jaquette boutonnée jusqu’au cou. Le dos était voûté, les genoux
vacillants, la respiration était pénible et asthmatique. Tandis
qu’il s’appuyait sur un gros gourdin en chêne, ses épaules se
levaient dans l’effort qu’il faisait pour aspirer l’air dans ses
poumons. Il avait un gros cache-nez de couleur autour du cou, et je
ne voyais guère de son visage qu’une paire d’yeux noirs et vifs
qu’ombrageaient des sourcils blancs et touffus. Il portait aussi de
longs favoris gris. Dans l’ensemble, il me donnait l’impression
d’un respectable maître marinier, écrasé par les ans et la
pauvreté.
– Qu’est-ce que c’est, mon brave ?
Il jeta un regard circulaire dans la chambre, à la façon
méthodique des vieillards.
– Monsieur Sherlock Holmes est-il ici ?
– Non, mais je le remplace. Vous pouvez me confier tout message
que vous auriez pour lui.
– C’était à lui-même que je voulais le dire.
– Mais je vous répète que je le remplace. Était-ce à propos du
bateau de Mordecai Smith ?
– Oui ; j’sais bien où il est, et j’sais où sont les hommes
qu’il cherche. Et j’sais où est le trésor, j’sais tout.
– Alors dites-le-moi, et je lui transmettrai.
– C’est à lui que j’voulais le dire, répéta-t-il, obstiné.
– Alors, il vous faut l’attendre !
– Non, je ne vais pas perdre une journée pour faire plaisir à
quelqu’un. Si monsieur Holmes n’est pas ici, alors il devra trouver
ça tout seul. Et puis, je n’aime pas votre air à tous les deux, et
je ne veux pas dire un mot.
Et, traînant les pieds, il se dirigea vers la porte, mais Jones
se plaça en face de lui.
– Attendez un peu, mon ami. Vous avez des renseignements
importants, et vous ne vous en irez pas. Nous vous garderons, bon
gré mal gré, jusqu’à ce que notre ami revienne.
Le vieillard s’avança rapidement vers la porte, mais quand Jones
y appuya son large dos, il reconnut l’inutilité de toute
résistance.
– Jolie façon de traiter les gens ! cria-t-il en tapant son
bâton sur le plancher. Je viens ici pour voir un gentleman et vous
deux que je n’ai jamais vus de ma vie, vous m’saisissez et vous
m’traitez comme ça !
– Vous ne vous en porterez pas plus mal, dis-je. Nous vous
paierons votre journée perdue. Asseyez-vous là, sur le canapé. Vous
n’aurez pas à attendre longtemps.
L’air grognon, il revint et s’assit, la tête reposant sur ses
mains. Jones et moi nous reprîmes nos cigares et notre
conversation. Soudain, la voix d’Holmes éclata :
– Tout de même, vous pourriez bien m’offrir un cigare !
Nous sursautâmes sur nos chaises. Holmes était assis près de nous,
avec un air de doux amusement.
– Holmes ! m’écriai-je. Vous ici ! Mais où est le
vieillard ?
– Le voici, dit-il, tenant en main un tas de cheveux blancs.
Tout y est : perruque, favoris, sourcils… Je pensais que mon
déguisement n’était pas mauvais, mais je doutais qu’il supporte
brillamment cette épreuve.
– Ah ! Coquin ! s’écria Jones, enchanté. Vous auriez
fait un acteur, et un rare !… Vous avez bien la toux rauque
des vieux de l’asile et ces jambes flageolantes qui vous portaient
valent bien dix livres par semaine. Tout de même, je croyais bien
reconnaître l’éclat de vos yeux. Vous ne nous avez pas lâchés si
facilement que ça, hein ?
– J’ai travaillé toute la journée sous ce déguisement. Il y a,
vous le savez, beaucoup de gens dans le milieu des criminels qui
commencent à me connaître, surtout depuis que notre ami, ici
présent, s’est mis à publier quelques-unes de mes affaires. Aussi,
je ne peux partir sur le sentier de la guerre que sous quelque
simple accoutrement comme celui- ci. Vous avez eu mon
télégramme ?
– Oui, c’est ce qui m’a amené ici.
– Et comment votre affaire a-t-elle marché ?
– Il n’en est rien sorti. J’ai dû relâcher deux de mes
prisonniers. Il n’y a aucune preuve contre les deux autres.
– Ne vous en faites pas. Nous vous en donnerons deux autres à
leur place, mais vous devrez suivre mes instructions. Je vous cède
volontiers tout l’honneur officiel du succès, mais vous devrez agir
suivant mes directives. Est-ce convenu ?
– Absolument, si vous voulez m’aider à prendre les
coupables.
– Eh bien, il faudra donc tout d’abord qu’un bateau de la
police, rapide, une chaloupe à vapeur, se trouve aux escaliers de
Westminster, à sept heures, ce soir.
– C’est facile à arranger. Il y en a toujours une par là, mais
je pourrais traverser la rue et téléphoner, pour en être sûr.
– Puis, il me faudra deux hommes vigoureux, en cas de
résistance.
– Il y en aura deux ou trois dans le bateau. Quoi
d’autre ?
– Quand nous capturerons les hommes, j’aurai le trésor. Je crois
que ce serait un plaisir pour mon ami ici présent d’apporter cette
boîte à la jeune dame à qui revient légalement la moitié du
contenu ; afin qu’elle soit la première à l’ouvrir. Hein,
Watson ?
– Ce serait pour moi un grand plaisir.
– C’est une façon de procéder assez irrégulière, dit Jones en
branlant la tête. Toutefois, comme rien n’est régulier dans cette
affaire, je suppose que nous devrons fermer les yeux. Le trésor,
plus tard, sera remis aux autorités jusqu’à la conclusion de
l’enquête officielle.
– Certainement. Un autre point : j’aimerais fort avoir
quelques détails sur cette affaire de la bouche même de Jonathan
Small. Vous savez que je tiens à connaître à fond les détails de
mes enquêtes. Y aurait-il une objection à ce que j’aie avec lui une
entrevue non officielle, soit ici, dans mon appartement, soit
n’importe où, pourvu qu’il soit surveillé de façon
efficace ?
– Vous êtes maître de la situation. Je n’ai pas eu de preuves
encore de l’existence de ce Jonathan Small. Toutefois, si vous le
prenez, je ne vois pas comment je pourrais vous refuser une
entrevue avec lui.
– C ‘est donc entendu ?
– Parfaitement. Quelque chose d’autre encore ?
– Seulement ceci : j’insiste pour que vous dîniez avec
nous. Ce sera prêt dans une demi-heure. J’ai des huîtres et une
paire de grouses, avec un bon petit choix de vins blancs. Watson,
vous n’avez encore jamais reconnu mes mérites de maître de
maison.
Chapitre 10 - La fin de l’insulaire
Le Signe des quatre
Chapitre 10
La fin de l’insulaire
Ce fut un joyeux dîner. Holmes, quand il le voulait, était un
très brillant causeur ; ce soir-là, il le voulut. Il semblait
être dans un état d’exaltation nerveuse et il se montra étincelant.
Passant rapidement d’un sujet à l’autre, « Mystères » du
Moyen Age, violons de Stradivarius, bouddhisme à Ceylan, navires de
guerre de l’avenir, poterie médiévale, il traitait chacun d’eux
comme s’il en eût fait une étude approfondie. Sa belle humeur
contrastait avec la sombre dépression des deux derniers jours.
Athelney Jones s’avéra d’un commerce agréable pendant ces heures de
détente, et c’est en bon vivant qu’il prit part au repas. Quant à
moi, j’étais soulagé à la pensée que nous approchions de la fin de
l’affaire, et je me laissai aller à la joie communicative de
Holmes. Nul d’entre nous ne parla durant le repas du drame qui nous
avait réunis.
Lorsque la table fut desservie, Holmes jeta un coup d’œil sur sa
montre et remplit trois verres de porto.
« Une tournée pour le succès de notre petite
expédition ! ordonna-t-il… Et maintenant, il est grand temps
de partir. Avez-vous un pistolet, Watson ?
– J’ai mon vieux revolver d’ordonnance dans mon bureau.
– Vous feriez mieux de le prendre. Il faut tout prévoir.
J’aperçois la voiture à notre porte. Je l’avais demandée pour six
heures et demie.
C’est un peu après sept heures que nous atteignîmes
l’embarcadère de Westminster. Holmes examina d’un œil critique la
chaloupe qui nous attendait.
« Y a-t-il quelque chose qui révèle son appartenance à la
police ?
– Oui, cette lumière verte sur le côté.
– Alors, il faudrait l’enlever. »
Ce petit changement effectué, nous prîmes place dans le bateau
et on lâcha les amarres. Jones, Holmes et moi, étions installés à
la poupe. Il y avait un homme à la barre, un autre aux machines, et
deux solides inspecteurs à l’avant.
« Où allons-nous ? demanda Jones.
– Vers la Tour. Dites-leur de s’arrêter en face des chantiers
Jacobson. »
Notre bateau était de toute évidence très rapide. Nous
dépassâmes de longs trains de péniches chargées, aussi vite que si
celles-ci étaient amarrées. Holmes eut un sourire de satisfaction
en nous voyant rattraper une autre chaloupe et la laisser loin
derrière nous.
« Nous devrions pouvoir rattraper n’importe qui sur ce
fleuve ! dit-il.
– C’est peut-être beaucoup dire. Mais il n’y a pas beaucoup de
chaloupes qui puissent nous distancer.
– Il nous faudra intercepter l’Aurore qui a la
réputation de filer comme une mouette. Je vais vous expliquer
comment j’ai retrouvé le bateau, Watson. Vous souvenez-vous comme
j’étais ennuyé d’être arrêté par une si petite
difficulté ?
– Oui.
– Eh bien, je me suis complètement délassé l’esprit en me
plongeant dans une analyse chimique. Un de nos plus grands hommes
d’État a dit que le meilleur repos était un changement de travail.
Et c’est exact ! Lorsque je suis parvenu à dissoudre
l’hydrocarbone sur lequel je travaillais, je revins au problème
Sholto, et passai à nouveau en revue toute la question. Mes garçons
avaient fouillé sans résultat la rivière tant en amont qu’en aval.
La chaloupe ne se trouvait à aucun embarcadère et n’était point
retournée à son port d’attache. Il était improbable qu’elle eût été
sabordée pour effacer toute trace. Je gardais cependant cette
hypothèse à l’esprit en cas de besoin. Je savais que ce Small était
un homme assez rusé, mais je ne le croyais pas capable de finesse.
Je réfléchissais ensuite au fait qu’il devait se trouver à Londres
depuis quelque temps ; nous en avions la preuve dans l’étroite
surveillance qu’il exerçait sur Pondichery Lodge. Il lui était, en
ce cas, très difficile de partir sur-le-champ ; il avait
besoin d’un peu de temps, ne serait-ce que d’une journée, pour
régler ses affaires. C’était tout du moins dans le domaine des
probabilités.
– Cela me semble assez arbitraire ! dis-je. N’était-il pas
plus probable qu’il eût tout arrangé avant d’entreprendre son
coup ?
– Non, ce n’est pas mon avis. Sa tanière constituait une
retraite trop précieuse pour qu’il eût songé à l’abandonner avant
d’être sûr de pouvoir s’en passer. Et puis il y a un autre aspect
de la question : Jonathan a dû penser que le singulier aspect
de son complice, difficilement dissimulable de quelque manière
qu’on l’habille, pourrait exciter la curiosité et peut-être même
provoquer dans quelques esprits un rapprochement avec la tragédie
de Norwood. Il est bien assez intelligent pour y avoir pensé. Ils
étaient sortis nuitamment de chez eux, et Small devait tenir à être
de retour avant le jour. Or, il était trois heures passées
lorsqu’ils parvinrent au bateau ; une heure plus tard, il
ferait jour, les gens commenceraient à circuler… J’en ai conclu,
par voie de conséquence, qu’ils n’étaient pas allés très loin. Ils
ont grassement payé Smith pour qu’il tienne sa langue et garde la
chaloupe prête pour l’évasion finale ; et ils se sont hâtés
avec le trésor vers leur logis. Deux ou trois jours plus tard,
après avoir étudié de quelle manière les journaux présentaient
l’affaire, et ayant ainsi vérifié si les soupçons s’orientaient de
leur côté, ils s’en iraient en chaloupe, sous couvert de la nuit,
vers quelque navire mouillé à Gravesend ou Downs ; ils avaient
déjà certainement pris leur billet pour l’Amérique ou les
Colonies.
– Mais la chaloupe ? Ils ne pouvaient la prendre chez
eux !
– D’accord ! Je décidai donc que la chaloupe ne devait pas
être loin, bien qu’elle fût invisible. Je me suis mis alors à la
place de Small et j’ai considéré le problème sous son angle, à lui.
Il se rendait probablement compte du danger qu’il y aurait à
renvoyer la chaloupe à son port d’attache où à la garder dans un
embarcadère si la police venait à découvrir ses traces. Comment,
alors, dissimuler le bateau et en même temps le maintenir à sa
portée, prêt à être utilisé ? Comment ferais-je moi-même à sa
place et dans des circonstances analogues ? Je cherchai et je
ne trouvai qu’un seul moyen : Confier la chaloupe à un
chantier de construction ou de réparations, avec ordre d’effectuer
une légère modification. L’embarcation se trouverait ainsi sous
quelque hangar, et donc parfaitement cachée. Et pourtant, elle
pourrait être en quelques heures de nouveau à ma disposition.
– Voilà qui semble assez simple.
– Ce sont précisément les choses très simples qui ont le plus de
chances de passer inaperçues. Je décidai donc de mettre cette idée
à l’épreuve. Vêtu de ces inoffensifs vêtements de marin, je m’en
fus aussitôt enquêter dans tous les chantiers en aval du fleuve.
Résultat nul dans quinze d’entre eux. Mais au seizième, celui de
Jacobson, j’appris que l’Aurore leur avait été confiée
deux jours auparavant par un homme à la jambe de bois qui se
plaignait du gouvernail. « Il n’avait absolument rien, ce
gouvernail ! me dit le contremaître. Tiens, la voilà, c’te
chaloupe ; celle avec les filets rouges. »
« À ce moment, qui apparut ? Mordecai Smith, le patron
disparu. Il était complètement soûl. Je ne l’aurais évidemment pas
reconnu, s’il n’avait crié à tue-tête son nom et celui de son
bateau. « Il me la faut pour huit heures précises,
entendez-vous ? J’ai deux messieurs qui n’attendront
pas. »
« Ils avaient dû le payer généreusement. Il débordait
d’argent et distribua libéralement des shillings aux ouvriers. Je
le pris en filature pendant quelque temps, mais il disparut dans un
bistrot. Je revins alors au chantier et, rencontrant sur ma route
un de mes éclaireurs, je le postai en sentinelle près de la
chaloupe. Je lui dis de se tenir tout au bord de l’eau et d’agiter
son mouchoir lorsqu’il les verrait partir. Placés comme nous le
serons, il serait bien étrange que nous ne capturions pas tout
notre monde et le trésor.
– Que ces hommes soient, ou non, les bons, vous avez tout
préparé très soigneusement, dit Jones. Mais si j’avais pris
l’affaire en main, j’aurais établi un cordon de police autour du
chantier de Jacobson et arrêté mes types dès leur venue.
– C’est-à-dire jamais. Car Small est assez astucieux. Il enverra
un éclaireur et à la moindre alerte, il se tapira pendant une
semaine.
– Mais vous auriez pu continuer à filer Mordecai Smith et
découvrir leur retraite, objectai-je.
– Dans ce cas, j’aurais perdu ma journée. Je crois qu’il n’y a
pas plus d’une chance sur cent pour que Smith connaisse leur
retraite. Pourquoi irait-il poser des questions, aussi longtemps
qu’il est bien payé et qu’il peut boire ? Ils lui font
parvenir leurs instructions. Non, j’ai réfléchi à toutes les
manières d’agir et celle-ci est la meilleure. »
Pendant cette conversation, nous avions franchi la longue série
de ponts qui traversent la Tamise. Comme nous passions au cœur de
la ville, les derniers rayons du soleil doraient la croix située au
sommet de l’église Saint-Paul. Le crépuscule s’étendit avant notre
arrivée à la Tour.
« Voici le chantier Jacobson, dit Holmes, en désignant un
enchevêtrement de mâts et de cordages du côté de Surrey. Remontons
et redescendons le fleuve à vitesse réduite. Croisons sous couvert
de ce train de péniches. »
Il sortit une paire de jumelles de sa poche et examina quelques
temps la rive opposée.
« J’aperçois ma sentinelle à son poste, continua-t-il. Mais
elle ne tient pas de mouchoir.
– Et si nous descendions un peu le fleuve et les attendions
là ? » proposa Jones avec empressement.
Nous étions tous impatients, maintenant ; même les
policiers et les mécaniciens qui n’avaient pourtant qu’une très
vague idée de ce qui nous attendait.
« Nous n’avons pas le droit de prendre le moindre risque,
répondit Holmes. Il y a dix chances contre une pour qu’ils
descendent le fleuve, évidemment, mais nous n’avons aucune
certitude. D’où nous sommes, nous pouvons surveiller l’entrée des
chantiers, alors qu’eux peuvent à peine nous distinguer. La nuit
sera claire et nous aurons toute la lumière désirable. Il nous faut
rester ici. Voyez-vous les gens, là-bas, grouiller sous les
lampadaires ?
– Ils sortent du chantier. La journée est finie.
– Ils ont l’air bien dégoûtants ! Et dire que chacun d’eux
recèle en lui une petite étincelle d’immoralité ! À les voir,
on ne les supposerait pas : il n’y a pas de probabilité a
priori. L’homme est une étrange énigme !
– Quelqu’un dit de l’homme qu’il est une âme cachée dans un
animal, lui dis-je.
– Winwood Read est intéressant sur ce sujet, dit Holmes. Il
remarque que, tandis que l’individu pris isolément est un puzzle
insoluble, il devient, au sein d’une masse, une certitude
mathématique. Par exemple, vous ne pouvez jamais prédire ce que
fera tel ou tel, mais vous pouvez prévoir comment se comportera un
groupe. Les individus varient, mais la moyenne reste constante.
Ainsi parle le statisticien. Mais est- ce que je ne vois pas un
mouchoir ? Voilà : il y a là-bas quelque chose de blanc
qui bouge.
– Oui, c’est votre sentinelle ! criai-je. Je la vois
distinctement.
– Et voici l’Aurore ! s’exclama Holmes. Elle file
comme le diable ! En avant toute, mécanicien !
Dirigez-vous vers cette chaloupe avec la lumière jaune. Nom d’un
chien ! Je ne me pardonnerais jamais qu’elle fût plus rapide
que nous. »
Elle s’était faufilée à travers l’entrée des chantiers, en
passant derrière deux ou trois petites embarcations. Elle avait
ainsi atteint sa pleine vitesse, ou presque, avant qu’on l’eût
aperçue. À toute vapeur, elle descendait maintenant le fleuve en
longeant d’assez près la rive. Jones la regarda et secoua la
tête.
« Elle va très vite ! dit-il. Je doute que nous la
rattrapions.
– Il faut la rattraper ! cria Holmes. Bourrez les
chaudières, mécaniciens ! Faites-leur donner tout ce qu’elles
peuvent ! Il faut qu’on les ait, au risque de brûler le
bateau ! »
Nous commencions d’accélérer l’allure, à notre tour. Les
chaudières rugissaient, les puissantes machines sifflaient et
vibraient comme un grand cœur métallique. La proue acérée coupait
les eaux en rejetant de chaque côté deux vagues mugissantes. À
chaque pulsation des machines, la chaloupe bondissait en frémissant
comme une chose vivante. À l’avant, notre grande lanterne jaune
projetait un long rayon de lumière vacillante. Une tache sombre sur
l’eau indiquait la position de l’Aurore ; le
bouillonnement de l’écume blanche derrière elle était révélatrice
de son allure forcenée. Nous fonçâmes plus vite. Nous dépassions
les péniches, les remorqueurs, les navires marchands, nous nous
glissions derrière celui-ci, nous contournions celui-là. Des voix
surgies de l’ombre nous interpellaient. Mais l’Aurore
filait toujours et toujours nous la poursuivions.
« Allons, les hommes ! Enfournez,
enfournez ! » cria Holmes, regardant dans la chambre des
machines en bas ; les chaudières rougeoyantes se
réfléchissaient sur son visage impatient. « Donnez toute la
vapeur. »
– Je crois que nous la rattrapons un peu, dit Jones, dont le
regard ne quittait pas l’Aurore.
– J’en suis sûr ! dis-je. Nous l’aurons rejointe d’ici
quelques minutes. »
Juste à ce moment, un remorqueur tirant trois péniches se mit
entre nous, comme si un malin génie l’eût placé là, tout
exprès ! Nous n’évitâmes la collision qu’en poussant à fond le
gouvernail. Le temps de contourner le convoi et de remettre le cap
sur les fugitifs, l’Aurore avait regagné deux cents
mètres. Elle restait bien en vue, cependant ! La lumière
incertaine et trouble du crépuscule cédait la place à une nuit
claire et étoilée. Les chaudières donnaient à plein ; l’énorme
force qui nous propulsait faisait vibrer et grincer notre coque
légère.
Nous avions forcé à travers le Pool, dépassé les entrepôts West
India, descendu le long de Deptford Reach, et remonté à nouveau
après avoir contourné l’île des Chiens. Jones prit
l’Aurore dans le faisceau de son phare ; nous pûmes
alors voir distinctement les silhouettes sur le pont. Un homme
était assis à la poupe, tenant entre ses jambes un objet noir sur
lequel il se penchait. À côté de lui, reposait une masse sombre qui
ressemblait à un terre-neuve. Le fils Smith tenait la barre, tandis
que son père, dont la silhouette au torse nu se profilait contre le
rougeoiement du brasier, enfournait de grandes pelletées de charbon
à une cadence infernale. Peut-être avaient-ils eu des doutes au
début quant à nos intentions ; mais à nous voir imiter chacun
de leurs tournants, chacun de leurs zigzags, ils ne pouvaient plus
en conserver. À Greeenwich, nous nous trouvions à environ cent
mètres derrière elle. À Blackwall, nous n’étions pas à plus de
quatre-vingts mètres. J’ai, au cours de ma carrière mouvementée,
chassé de nombreuses créatures en de nombreux pays, mais jamais le
sport ne m’a causé l’excitation sauvage de cette folle chasse à
l’homme au milieu de la Tamise. Régulièrement, mètre par mètre,
nous nous rapprochions. Dans le silence de la nuit, nous pouvions
entendre le halètement et le martèlement des machines. L’homme sur
le pont était toujours accroupi ; il bougeait ses bras comme
s’il était occupé à quelque besogne ; de temps en temps, il
mesurait du regard la distance qui nous séparait encore et qui
diminuait implacablement. Jones les héla, et leur cria de stopper.
Nous n’étions plus qu’à quatre longueurs. Les deux chaloupes
filaient toujours à une vitesse prodigieuse. Devant nous, le fleuve
s’étalait librement, avec Barking Level sur un côté et les marais
désolés de Plumstead de l’autre. À notre appel, l’homme sur le pont
sauta sur ses pieds et nous montra les deux poings, tout en jurant
d’une voix rauque. Il était d’une bonne taille et puissamment bâti.
Comme il nous faisait face, debout, les jambes légèrement écartées
pour se maintenir en équilibre, je pus voir que depuis la cuisse sa
jambe droite n’était qu’un pilon de bois. Au son de ses cris
rageurs, la masse sombre à côté de lui se mit à bouger. Il s’en
dégagea un petit homme noir, le plus petit que j’aie jamais
vu : il avait la tête difforme et une énorme masse de cheveux
ébouriffés. Holmes avait déjà sorti son revolver à la vue de cette
créature monstrueuse, et je l’imitai. Le sauvage était enveloppé
dans une sorte de cape sombre ou de couverture, qui ne laissait à
découvert que le visage ; mais ce visage aurait suffi à
empêcher un homme de dormir. Ses traits étaient profondément
marqués par la cruauté et la bestialité. Ses petits yeux luisaient
et brûlaient d’une sombre lumière ; ses lèvres épaisses se
tordaient en un rictus abominable ; ses dents grinçaient et
claquaient à notre intention avec une fureur presque animale.
« Faites feu s’il lève la main ! » dit Holmes
doucement.
Nous étions à moins d’une longueur maintenant, et près
d’atteindre notre proie. Je revois encore les deux hommes tels
qu’ils se tenaient alors, à la lumière de notre lanterne :
l’homme blanc, les jambes écartées, hurlant insultes et
jurons ; et ce gnome avec sa face hideuse, et ses fortes dents
jaunes qui faisaient mine de nous happer.
C’était une chance que nous pussions le voir aussi
distinctement ! Car sous nos yeux il sortit de dessous sa
couverture un court morceau de bois rond, ressemblant à une règle
d’écolier, et le porta à ses lèvres. Nos revolvers claquèrent en
même temps. Il tournoya, jeta les bras en l’air, et bomba de côté,
dans le courant, avec une sorte de toux étranglée. J’aperçus un
instant ses yeux menaçants parmi le blanc remous des eaux. Mais au
même moment, l’homme à la jambe de bois se jeta sur le gouvernail,
et le braqua à fond ; la chaloupe pivota et fila droit sur la
rive sud, tandis que nous la dépassions, frôlant sa poupe à moins
d’un mètre. Un instant plus tard, nous avions modifié notre course,
mais déjà ils avaient presque atteint le rivage. C’était un endroit
sauvage et désolé. La lune brillait sur cette grande étendue
marécageuse, pleine de mares stagnantes et de végétation
croupissante. Avec un heurt sourd, la chaloupe s’échoua sur la rive
boueuse, proue en l’air, poupe dans l’eau. Le fugitif sauta du
bateau, mais son pilon s’enfonça aussitôt dans le sol spongieux. Il
se débattit, se tordit de mille manières ; en vain ! Il
ne pouvait ni avancer ni reculer d’un pas. Hurlant de rage
impuissante, il frappait frénétiquement la boue de son autre jambe.
Mais ses efforts ne faisaient qu’enfoncer plus profondément le
pilon. Lorsque notre chaloupe vint atterrir tout près de lui, il
était si fermement ancré dans la vase que nous fûmes obligés de
passer une corde autour de sa poitrine afin de le tirer et de le
ramener à nous, comme un poisson. Les deux Smith, père et fils,
étaient assis renfrognés, dans leur chaloupe, mais ils montèrent
très docilement à notre bord lorsque Jones le leur commanda. Puis
il fallut tirer l’Aurore, que nous prîmes en remorque. Un
solide coffre de fer, de fabrication indienne, se tenait sur le
pont. C’était évidemment celui qui avait contenu le trésor si
funeste de Sholto. Il était d’un poids considérable et nous le
transportâmes avec précaution dans notre propre cabine. La serrure
était dépourvue de clef.
Remontant lentement la rivière, nous dirigeâmes notre projecteur
tout alentour, mais sans voir la trace du petit monstre. Quelque
part au fond de la Tamise, dans le limon, reposent les os de cet
étrange touriste.
« Regardez donc ici ! dit Holmes en désignant
l’écoutille boisée. C’est tout juste si nous avons été assez
rapides avec nos revolvers ! »
Là, en effet, juste derrière l’endroit où nous nous étions
tenus, était fichée l’une de ces fléchettes meurtrières que nous
connaissions si bien. Elle avait dû passer entre nous à l’instant
où nous avions fait feu. Holmes, suivant sa manière tranquille,
sourit et se contenta de hausser les épaules. Mais quant à moi,
j’avoue que j’eus le cœur retourné à la pensée de l’horrible mort
qui nous avait frôlés cette nuit de si près.
Chapitre 11 - Le grand trésor d’Agra
Le Signe des quatre
Chapitre 11
Le grand trésor d’Agra
Notre prisonnier s’assit dans la cabine en face du coffre en fer
pour la possession duquel il avait tant attendu et lutté. Il avait
le regard hardi, le teint hâlé. Sa figure était parcourue par un
réseau de rides ; ses traits burinés, couleur acajou,
indiquaient une dure vie de plein air. Son menton barbu agressif
témoignait qu’il n’était pas un homme à se laisser facilement
détourner de son but. Il devait avoir cinquante ans ; ses
cheveux noirs bouclés étaient abondamment parsemés de fils gris.
Détendu, son visage n’était pas déplaisant ; mais d’épais
sourcils et la saillie du menton lui donnaient dans la fureur une
expression terrible. Menottes aux mains, tête inclinée sur la
poitrine, il était assis, et ses yeux vifs clignotaient vers le
coffre, cause de tous ses méfaits. Dans son maintien rigide et
contrôlé, je crus discerner plus de tristesse que de colère. Il
leva les yeux vers moi, une fois ; il y avait comme une
étincelle d’humour dans son regard.
« Eh bien, je regrette que cette affaire en soit venue là,
Jonathan Small ! dit Holmes en allumant un cigare.
– Et moi donc, monsieur ! répondit-il. Je ne crois pas que
je parviendrai à me disculper du meurtre. Et pourtant je peux vous
jurer sur la Bible que je n’ai jamais levé la main sur
M. Sholto. C’est Tonga, ce chien d’enfer, qui lui a décoché
une de ses damnées fléchettes. Je n’y ai absolument pas participé,
monsieur ! J’étais aussi désolé que s’il avait été quelqu’un
de ma famille. J’ai battu le petit diable avec le bout de la
corde ; mais la chose était faite ; je ne pouvais plus y
remédier.
– Tenez, prenez un cigare ! dit Holmes. Et vous feriez
mieux d’avaler une gorgée de whisky, car vous êtes trempé. Mais,
dites-moi, comment espériez-vous qu’un homme aussi petit et faible
que ce noir puisse s’emparer de M. Sholto et le maintenir
pendant que vous grimpiez avec la corde.
– Vous semblez en savoir autant que si vous aviez été là,
monsieur. La vérité, c’est que j’espérais trouver la chambre vide.
Je connaissais assez bien les habitudes de la maison, et
M. Sholto descendait généralement dîner à cette heure-là. Je
ne veux rien cacher dans cette affaire. Ma meilleure défense est
encore de dire la simple vérité. Si ç’avait été le vieux major,
c’est le cœur léger que je l’aurais envoyé de l’autre côté. Je
l’aurais égorgé avec désinvolture : la même, tenez, que celle
avec laquelle je fume ce cigare ! Quelle poisse ! Dire
que je vais être condamné à cause du jeune Sholto !… Je
n’avais vraiment aucun motif de me quereller avec lui !
– M. Athelney Jones, de Scotland Yard, est responsable de
vous. Il va vous conduire chez moi. Je vous demanderai un récit
véridique de l’histoire. Si vous êtes absolument franc, si vous ne
dissimulez rien, j’espère pouvoir vous venir en aide. Je pense
qu’il me sera possible de prouver que le poison agit d’une manière
si foudroyante que l’homme était mort avant même que vous ayez
atteint la chambre.
– Pour cela, il l’était, monsieur ! Jamais de mon
existence, je n’ai reçu un tel choc que quand je l’ai vu, la tête
sur son épaule, me regardant en ricanant pendant que j’entrais par
la fenêtre. Cela m’a bien secoué, monsieur ! J’aurais à moitié
tué Tonga s’il ne s’était enfui. C’est pour ça qu’il a laissé sa
massue et quelques-unes de ses fléchettes, d’après ce qu’il m’a
dit. Je suis sûr que cela vous a mis sur nos traces, hein ?
Quoique je ne voie pas comment vous êtes parvenus à nous suivre
jusqu’au bout. Je ne vous en porte pas rancune, vous savez !
Mais il est tout de même étrange que me voilà ici, alors que j’ai
un droit légitime à posséder un demi-million de livres… J’ai passé
la première moitié de ma vie à construire une digue dans les
Andaman ; j’ai une bonne chance de passer la dernière à
creuser des tranchées à Dartmoor ! Funeste jour que celui où
j’ai vu Achmet le marchand et le trésor d’Agra ! Ce trésor,
monsieur, a toujours été une malédiction pour ses détenteurs. Le
marchand a été assassiné, le major Sholto a vécu dans la peur et la
honte. Quant à moi, ce trésor ne m’a rapporté que toute une vie
d’esclavage. »
À ce moment, Athelney Jones passa sa tête ronde :
« Mais c’est une vraie réunion de famille !
lança-t-il. Je crois, Holmes, que je vais goûter un peu de votre
whisky. Eh bien, je pense que nous sommes en droit de nous
féliciter mutuellement. Il est dommage que nous n’ayons pas pris
l’autre vivant ; mais nous n’avions pas le choix ! En
tout cas, Holmes, vous avouerez que nous les avons eus de justesse.
Il a fallu donner toute la vapeur.
– Tout est bien qui finit bien, dit Holmes. Mais j’ignorais en
effet que l’Aurore était si rapide.
– Smith dit que sa chaloupe est l’une des plus rapides sur le
fleuve, et que s’il avait eu un autre homme aux machines pour
l’aider, nous ne l’aurions jamais rattrapé. Il jure ne rien savoir
du meurtre de Norwood.
– C’est vrai ! s’écria notre prisonnier. Je ne lui en ai
pas soufflé mot. J’ai porté mon choix sur sa chaloupe parce que
j’avais entendu dire qu’elle filait comme le vent. Mais c’est tout.
Je l’ai bien payé, et je lui avais promis une belle récompense s’il
nous amenait à l’Esmeralda, à Gravesend, en instance de
départ pour le Brésil.
– Eh bien, s’il n’a fait rien de répréhensible, nous veillerons
à ce qu’il ne lui arrive pas de mal ! Nous sommes assez
rapides lorsqu’il s’agit d’attraper des types, mais nous le sommes
moins pour condamner. »
Il était divertissant de voir Jones se donner déjà des airs
importants, maintenant que la capture était faite. J’aperçus un
léger sourire sur le visage de Sherlock Holmes, à qui ce changement
d’attitude n’avait pas échappé.
« Nous allons arriver au pont de Vauxhall, dit Jones.
Docteur Watson, je vais vous mettre à terre avec le coffre au
trésor. Je n’ai pas besoin de vous dire que, ce faisant, j’endosse
une très grave responsabilité : ce n’est absolument pas dans
les règles ! Mais la chose était convenue ; je ne me
dédis pas. Mon devoir m’oblige cependant à vous faire accompagner
par un inspecteur, à cause de la grande valeur de ce coffre. Vous
irez en voiture, sans doute ?
– Oui, je me ferai conduire.
– Il est vraiment dommage qu’il n’y ait pas de clef, afin que
l’on puisse procéder à un inventaire préliminaire. Vous serez
obligé de forcer la serrure. Dites-moi, Small, où est la
clef ?
– Au fond de la rivière.
– Hum ! Il était vraiment inutile de nous infliger cette
contrariété supplémentaire : vous nous avez donné assez de
mal ! En tout cas, docteur, je n’ai pas besoin de vous
recommander la plus grande prudence. Ramenez-nous le coffre à Baker
Street. Nous vous y attendrons avant de nous rendre au
dépôt. »
Ils me débarquèrent à Vauxhall, moi et le lourd coffre de fer,
plus un inspecteur costaud et sympathique. Une voiture nous
conduisit chez Mme Cecil Forrester en moins d’un quart
d’heure. La femme de chambre parut surprise d’une visite si
tardive ; elle expliqua que Mme Forrester était sorti
pour la soirée et rentrerait probablement très tard. Mais Mlle
Morstan était dans le salon ; je me fis introduire au salon
avec mon coffre ; l’inspecteur accepta de demeurer dans la
voiture.
Elle était assise près de la fenêtre ouverte, habillée d’une
robe blanche diaphane que relevait une touche éclatante au cou et à
la taille. Adoucie par l’abat-jour, la lumière de la lampe
éclairait harmonieusement son visage délicat et donnait un éclat
métallique aux bouches de son opulente chevelure. Appuyée au
dossier de son fauteuil en rotin, un de ses bras pendant sur le
côté, elle avait une pose triste et pensive. Pourtant, en
m’entendant entrer, elle sauta sur ses pieds, et ses joues pâles
s’enfiévrèrent de surprise et de plaisir.
« J’avais bien entendu une voiture s’arrêter devant la
porte, fit-elle. J’ai pensé que Mme Forrester revenait bien
tôt, mais je n’aurais jamais cru que ce pût être vous. Quelles
nouvelles m’apportez-vous ?
– Mieux que des nouvelles ! » dis-je.
Et je déposai le coffre sur la table.
Mon cœur était lourd, et cependant je m’efforçai à la
jovialité.
« Je vous apporte quelque chose qui vaut plus cher que
toutes les nouvelles du monde. Je vous apporte une
fortune. »
Elle jeta un coup d’œil sur la cassette.
« Ainsi donc, voilà le trésor ? »
demanda-t-elle.
Sa voix exprimait un détachement ineffable.
« Oui, c’est le grand trésor d’Agra. Une moitié revient à
Thaddeus Sholto, et l’autre vous appartient. Vous aurez chacun
quelque deux cent mille livres. Vous représentez-vous ce que
c’est ? Il y aura peu de jeunes filles en Angleterre qui
seront plus riches que vous. N’est-ce pas
merveilleux ? »
Sans doute avais-je un peu exagéré mes manifestations
d’enthousiasme, et le ton de mes compliments n’était pas
entièrement convaincant. Je la vis hausser légèrement le sourcil et
me regarder curieusement.
« Si je l’ai, dit-elle, c’est bien grâce à vous ?
– Non pas ! répondis-je. Pas à moi, mais à mon ami Sherlock
Holmes. Avec la meilleure volonté du monde, je n’aurais jamais pu
démêler cet écheveau. D’ailleurs, nous avons bien failli perdre ce
trésor en fin de compte…
– Asseyez-vous, docteur Watson. Je vous en prie, racontez-moi
tout. »
Je lui narrai brièvement les événements tels qu’ils s’étaient
déroulés depuis que je l’avais vue. La nouvelle méthode de
recherches qu’avait employée Holmes, la découverte de
l’Aurore, la venue d’Athelney Jones, nos préparatif, et la
course folle sur la Tamise. Yeux brillants, lèvres frémissantes,
elle écouta le récit de nos aventures. Lorsque je parlai de la
fléchette qui nous avait manqués de si peu, elle devint pâle, comme
si elle allait s’évanouir.
« Ce n’est rien ! murmura-t-elle, tandis que je lui
tendais un verre d’eau. Rien qu’un léger malaise : ç’a été
pour moi un choc quand j’ai compris que j’avais exposé mes amis à
un aussi horrible péril.
– Ce n’est plus que du passé, répondis-je. Laissons de côté ces
tristes détails. Parlons de quelque chose de plus gai : le
trésor est là. Que pourrait-il y avoir de plus gai ? J’ai
obtenu l’autorisation de l’amener avec moi, pensant qu’il pourrait
vous plaire d’être la première à le voir.
– Cela m’intéresserait beaucoup ! » dit-elle.
Sa voix marquait peu d’empressement. Mais sans doute
pensa-t-elle qu’il serait peu aimable de paraître indifférente
devant un trophée qui avait été si difficile à conquérir.
« Quel beau coffre ! fit-elle, en l’examinant. Je
suppose qu’il a été confectionné aux Indes ?
– Oui, à Bénarès.
– Et si lourd ! s’exclama-t-elle en essayant de le
soulever. Le coffre à lui seul doit avoir de la valeur. Où est la
clef ?
– Small l’a jetée dans la Tamise, répondis-je. Il va falloir
emprunter l’un des tisonniers de Mme Forrester.
Il y avait sur le devant du coffre, un large et solide fermoir
qui représentait un Bouddha assis. Je parvins à introduire
par-dessous l’extrémité du tisonnier, et j’exerçai une action de
levier. La serrure céda avec un claquement bruyant. D’une main
tremblante, je soulevai le couvercle. Nous restâmes tous deux
pétrifiés : le coffre était vide !
Rien d’étonnant à ce qu’il fût si lourd. Le fer forgé, épais de
près de deux centimètres, l’enveloppait complètement : il
était soigneusement fait, massif, et robuste ; le coffre avait
été certainement fabriqué dans le but de contenir des objets de
grand prix. Mais à l’intérieur, pas le moindre fragment, pas le
plus petit débris de métal ou de pierre précieuse. Le coffre était
absolument et complètement vide.
« Le trésor est perdu », dit Mlle Morstan avec un
grand calme.
Lorsque j’entendis ces mots et que je compris leur plein sens,
il me sembla qu’une grande ombre s’éloignait de mon âme. J’ignorais
à quel point ce trésor d’Agra avait pesé sur moi : je ne m’en
rendis compte qu’au moment où je le vis enfin écarté. C’était
égoïste, sans aucun doute ! C’était déloyal, méchant, de ma
part ! Mais je ne pensais plus qu’à une seule chose : le
mur d’or avait disparu entre nous.
« Merci, mon Dieu ! » m’écriai-je du plus profond
de mon cœur.
Elle eut un sourire furtif et me regarda d’un air
interrogateur :
« Pourquoi dites-vous cela ?
– Parce qu’à nouveau vous voici à ma portée, dis-je, en posant
ma main sur la sienne. Parce que, Mary, je vous aime : aussi
sincèrement que jamais homme aima une femme. Parce que ce trésor
avec toute votre richesse me scellait les lèvres. Maintenant qu’il
a disparu, je puis vous dire combien je vous aime. Voilà pourquoi,
j’ai dit : « Merci, mon Dieu. »
– Alors dans ce cas, moi aussi, je dis : « Merci, mon
Dieu », murmura-t-elle.
Quelqu’un avait sans doute perdu un trésor cette nuit-là ;
mais moi, je venais d’en conquérir un.
Chapitre 12 - L’étrange histoire de Jonathan Small
Le Signe des quatre
Chapitre 12
L’étrange histoire de Jonathan Small
C’était sûrement un trésor de patience que devait posséder
l’inspecteur qui m’attendait dans la voiture, car je m’attardai
longtemps près de la jeune fille. Mais le visage du policier
s’assombrit lorsque je lui montrai le coffre vide.
« Zut ! Voilà la récompense disparue ! fit-il
d’un ton maussade. Pas d’argent, pas de prime. Le travail de cette
nuit aurait bien rapporté dix shillings chacun à Sam Brown et à
moi, si le trésor avait été retrouvé.
– M. Thaddeus Sholto est riche ! dis-je. Il veillera à
ce que vous soyez récompensés, même sans trésor. »
Mais l’inspecteur secoua la tête d’un air abattu.
« C’est du mauvais travail ! répéta-t-il. Et
M. Athelney pensera la même chose. »
Il ne se trompait pas. Le détective pâlit lorsque, parvenu à
Baker Street, je lui montrai le coffre vide. Tous trois, Holmes, le
prisonnier et lui, venaient d’arriver ; ils avaient modifié
leurs plans et décidé de se présenter à un commissariat sur leur
chemin. Mon ami était vautré dans le fauteuil avec sa nonchalance
coutumière, tandis que Small se tenait droit sur sa chaise. Comme
j’exhibai le coffre vide, il s’adossa confortablement pour éclater
de rire.
« Voilà encore un de vos méfaits, Small ! fit Athelney
Jones furieux.
– Oui ! je l’ai planqué dans un endroit d’où vous ne
pourrez jamais le sortir ! cria-t-il. Ce trésor
m’appartient ; puisque je ne pouvais en jouir, j’ai pris
bougrement soin à ce que personne ne le récupère… Je vous dis que
pas un être humain au monde n’y a droit en dehors de trois bagnards
en train de pourrir aux Andaman, et de moi-même. Je ne peux pas en
jour, et eux non plus. J’ai toujours agi pour eux autant que pour
moi ! Le Signe des quatre a toujours existé entre nous. C’est
pourquoi je suis sûr qu’ils m’approuveraient d’avoir jeté le trésor
dans la Tamise plutôt que de le voir tomber entre les mains d’un
parent de Sholto ou de Morstan. Ce n’est tout de même pas pour les
rendre riches qu’Achmet est mort ! Vous trouverez le trésor là
où se trouvent déjà la clef et le petit Tonga. Lorsque j’ai compris
que votre chaloupe nous rattraperait sans faute, j’ai lancé les
joyaux dans la flotte. Résignez-vous, il n’y aura pas de roupies
pour vous !
– Vous essayez de nous tromper, Small ! dit Athelney Jones
sévèrement. Si vous aviez voulu jeter le trésor dans la Tamise, il
vous aurait été plus facile d’y jeter tout le coffre.
– Plus facile pour moi de le jeter, mais plus facile pour vous
de le repêcher, hein ? rétorqua-t-il avec un regard rusé.
L’homme qui était assez droit pour m’attraper l’aurait été
suffisamment encore pour retirer du fond du fleuve un coffre en
fer. Ce sera plus difficile maintenant, car ils sont éparpillés sur
plus de huit kilomètres. Dame, j’ai eu le cœur brisé en les
jetant ! J’étais à moitié fou lorsque j’ai vu que vous alliez
nous rejoindre. Mais il ne servait à rien de se lamenter. Dans ma
vie, j’ai connu des hauts et des bas, et j’ai appris à ne pas
pleurer devant les pots cassés.
– Vous avez fait là une chose très grave, Small ! dit le
détective. Si vous aviez aidé la justice au lieu de la contrarier
ainsi, vous en auriez bénéficié au cours de votre
jugement !
– La justice ! gronda l’ancien bagnard. Une belle justice,
oui ! À qui appartient ce butin, si ce n’est pas à nous ?
Quelle justice est-ce donc qui demande que je l’abandonne à des
gens qui n’y ont aucun droit ? Moi, je l’avais gagné !
Vingt longues années dans ces marécages dévastés par la fièvre, au
travail tout le jour sous les palétuviers, enchaîné toute la nuit
dans des baraques repoussantes de saleté, harcelé par les
moustiques, secoué par les fièvres, malmené par tous ces gardes
noirs trop heureux de s’en prendre aux Blancs : voilà !
Voilà comment j’ai conquis le trésor d’Agra. Et vous venez me
parler de justice parce que je ne peux supporter l’idée d’avoir
tant souffert à seule fin qu’un autre en profite ? Mais
j’aimerais mieux être pendu dix fois ou avoir dans la peau une des
fléchettes de Tonga, plutôt que de vivre dans une cellule en
sachant qu’un autre homme prend ses aises dans un palais grâce à
une fortune qui m’appartient ! »
Small s’était départi de son impassibilité. Laissant libre cours
à ses sentiments, débitant son discours en un torrent de mots
bousculés, il avait des yeux flamboyants ; ses mains
s’agitaient avec passion et les menottes s’entrechoquaient
bruyamment. À voir cette fureur déchaînée, je compris que la
terreur qui avait saisi le major Sholto à l’annonce de son évasion
était fort bien fondée.
« Vous oubliez que nous ne savons rien de tout cela, dit
Holmes tranquillement. Nous n’avons pas entendu votre histoire et
ne pouvons juger si le bon droit était originellement de votre
côté.
– Monsieur, vous m’avez traité avec humanité. Pourtant, c’est à
vous que je suis redevable de ces bracelets… Allez, je ne vous en
veux pas ! C’est la règle du jeu… Je n’ai aucune raison de
vous taire mon histoire si vous désirez la connaître. Ce que je
vais vous dire est la vérité du Bon Dieu, je vous l’affirme. Oui,
merci, posez le verre à côté de moi ; j’aurai peut-être la
gorge sèche.
« Je suis né près de Pershore, dans le Worcestershire. Si
vous allez y voir, vous trouverez un tas de Small par là-bas. J’ai
souvent eu l’idée d’aller faire un tour dans la région ; mais,
comme à la vérité je n’ai jamais été un motif d’orgueil pour ma
famille, je me demande si l’on aurait été très heureux de me
revoir ! Ce sont tous des petits fermiers bien établis, allant
à l’église, bien connus, bien respectés dans les environs. Moi, en
revanche, j’ai toujours été un peu tête-brûlée. Enfin, vers l’âge
de dix-huit ans, je ne leur ai plus causé d’ennuis. Mêlé à une
violente bagarre au sujet d’une fille, je ne pus m’en sortir qu’en
m’engageant dans le Troisième des Buffs, qui était sur le point de
partir pour les Indes.
« Cependant, je n’étais pas destiné à demeurer longtemps
militaire. J’avais juste fini d’apprendre le pas de l’oie et le
maniement de mon mousqueton, lorsque je fus assez fou pour prendre
un bain dans le Gange. Heureusement pour moi, John Holder, le
sergent de la Compagnie, était dans l’eau au même moment, et
c’était l’un des meilleurs nageurs de l’armée. J’étais à mi-chemin
de l’autre rive lorsqu’un crocodile m’attrapa la jambe droite qu’il
sectionna au-dessus du genou aussi proprement qu’un chirurgien. Je
me suis évanoui sous le choc, avec l’hémorragie, et j’aurais coulé,
si Holder ne m’avait rattrapé et ramené au rivage. Je suis resté
cinq mois à l’hôpital. Lorsque enfin j’en suis sorti, boitant avec
ce pilon de bois attaché à mon moignon, je me suis trouvé réformé
et inapte à toute occupation active.
« Comme vous voyez, la malchance déjà ne m’épargnait pas.
Je n’étais plus qu’un infirme inutile, et je n’avais pourtant pas
encore vingt ans. Cependant mon infortune me valut bientôt un
bienfait. Un type, Abel White, qui était venu pour des plantations
d’indigo, cherchait un contremaître pour surveiller les indigènes
et les faire travailler. C’était un ami de notre colonel, lequel
s’intéressait à moi depuis mon accident. Abrégeons une longue
histoire : le colonel appuya chaleureusement ma candidature,
et, comme le travail se faisait la plupart du temps à cheval, mon
infirmité n’entrait pas en ligne de compte ; mon moignon était
en effet assez long pour me permettre de rester bien en selle. Mon
travail consistait à parcourir la plantation à cheval, à surveiller
les hommes au travail, et à signaler les fainéants. Le salaire
était convenable, mon logement confortable ; dans l’ensemble,
je n’aurais pas été mécontent de passer le reste de ma vie dans la
plantation d’indigo. M. Abel White était un homme de cœur. Il
venait souvent me rendre visite et fumer une pipe avec moi, car
là-bas, les Blancs sont plus amicaux les uns envers les autres
qu’on ne le sera jamais chez nous.
« Mais il était dit que je n’aurais jamais longtemps la
chance pour moi. Soudain, sans signe précurseur, la grande révolte
éclata. Le mois précédent, l’Inde était aussi tranquille et
paisible en apparence que le Surrey ou le Kent. Trente jours plus
tard, le pays était un véritable enfer livré à deux cent mille
diables noirs. Évidemment, vous connaissez la question,
messieurs ; mieux que moi, probablement, car la lecture n’est
pas mon fort ! Je sais seulement ce que j’ai vu de mes propres
yeux. Notre plantation était située à Muttra, au bord des provinces
du Nord-Ouest. Nuit après nuit, le ciel s’embrasait à la lueur des
bungalows en flammes. Jour après jour, de petites caravanes
d’Européens passaient à travers notre propriété avec femmes et
enfants, en route pour Agra où se trouvaient les troupes les plus
proches. Abel White était un homme têtu. Il s’était mis dans la
tête que les proportions de la révolte avaient été exagérées, et
que celle-ci s’éteindrait aussi soudainement qu’elle s’était
déclenchée. Assis dans sa véranda, il sirotait tranquillement son
whisky, fumait ses cigares, tandis que le pays flambait autour de
lui. Dawson et moi, nous sommes restés avec lui bien sûr !
Dawson et sa femme s’occupaient de l’économat et tenaient les
livres. Et puis, un beau jour, vint la catastrophe. J’avais été
inspecter une plantation assez lointaine ; en revenant
lentement dans la soirée, mes yeux tombèrent sur une sorte de
paquet qui gisait au fond d’un fossé. Je m’approchai pour voir ce
que c’était. Je devins glacé jusqu’aux os en reconnaissant la femme
de Dawson, complètement lacérée, et à moitié dévorée par les
chacals et les chiens sauvages. Un peu plus loin sur la route, je
trouvai Dawson lui-même, étalé le visage dans la poussière, un
revolver vide dans la main. Devant lui il y avait quatre corps de
cipayes les uns sur les autres. Je tirai sur mes brides, ne sachant
plus de quel côté me diriger, lorsque je vis une épaisse fumée
s’élever du bungalow d’Abel White ; les flammes commençaient
même à passer à travers le toit. Je sus alors que je ne pouvais
plus être d’aucune aide à mon patron, et que je perdrais ma vie à
me mêler de l’histoire. D’où je me tenais, je pouvais voir des
centaines de ces démons noirs portant encore leur manteau rouge sur
le dos qui dansaient et hurlaient autour de la maison en flammes.
Quelques-uns me montrèrent du doigt et deux balles sifflèrent à mes
oreilles. Je partis à travers les rizières et tard dans la nuit
j’arrivai en sécurité à l’intérieur d’Agra.
« Sécurité toute relative d’ailleurs ! Le pays entier
s’agitait comme un essaim d’abeilles. Chaque fois qu’ils pouvaient
se rassembler, les Anglais se contentaient de tenir le terrain sous
le feu de leurs armes. Partout ailleurs, c’étaient des fugitifs
sans défense. Le combat était inégal : des millions contre des
centaines ! Le plus cruel de l’affaire était que ces hommes
contre qui nous luttions : fantassins, cavaliers, artilleurs,
faisaient tous partie des troupes spécialement sélectionnées,
entraînées et équipées par nos soins, et qui maintenant utilisaient
nos propres armes et jusqu’à nos propres sonneries de clairon. À
Agra se trouvait le Troisième fusiliers du Bengale, quelques sikhs,
deux sections de cavalerie, et une batterie d’artillerie. Un corps
de volontaires composé de marchands et d’employés avait été
constitué : je m’y fis admettre, moi et ma jambe de bois. Nous
effectuâmes une sortie pour rencontrer les rebelles à Shahgunge, au
début de juillet et nous les repoussâmes pour un temps, mais la
poudre vint à manquer et il nous fallut nous replier dans la
ville.
« Les pires nouvelles nous arrivaient de tous les côtés. Ce
n’est d’ailleurs pas étonnant, car si vous regardez sur une carte,
vous verrez que nous étions au cœur de l’insurrection. Lucknow est
situé à un peu plus de cent soixante kilomètres à l’est et Cawnpore
à environ la même distance au sud. Aux quatre points cardinaux, ce
n’étaient que tortures, meurtres et brigandages.
« Agra est une grande ville bondée de fanatiques et de
farouches adorateurs de toutes croyances. Parmi les ruelles
étroites et tortueuses notre poignée d’hommes était inefficace. Le
commandant décida donc de nous faire traverser la rivière et de
prendre position dans le vieux fort d’Agra. Je ne sais si l’un de
vous, messieurs, a jamais lu ou entendu quelque chose se rapportant
à cette vieille citadelle. C’est un endroit très étrange, le plus
étrange que j’aie connu ; et pourtant, j’ai été dans bien des
coins bizarres ! Tout d’abord, ses dimensions sont
gigantesques : plusieurs hectares. Il y a une partie moderne
dans laquelle se réfugièrent garnison, femmes, enfants, provisions
et tout le reste, sans pourtant épuiser toute la place. Mais ce
coin-là n’est encore rien à côté de la dimension des vieilles
parties du fort. Personne n’y va : elles sont abandonnées aux
scorpions et aux mille-pattes. C’est plein de grands halls déserts,
de passages tortueux, et d’un long labyrinthe de couloirs
serpentant dans toutes les directions. On s’y perdait si facilement
qu’il était rare que quelqu’un s’y aventurât. De temps en temps,
pourtant, un groupe muni de torches partait en exploration.
« Le fleuve coule devant le vieux fort et le protège. Mais
sur l’arrière et les côtés, il y avait de nombreuses portes, aussi
bien dans la vieille citadelle que dans la nouvelle ; il
fallait toutes les garder bien entendu ! Nous manquions
d’hommes. Il y en avait à peine assez pour surveiller les angles
des remparts et servir les pièces d’artillerie. Il était donc
impossible d’organiser une garde conséquente à chacune des
innombrables poternes. Un détachement de réserve fut organisé au
milieu du fort, et chaque porte fut placée sous la garde d’un homme
blanc et de deux ou trois indigènes. Je fus chargé de la
surveillance, une partie de la nuit, d’une petite poterne isolée au
sud-ouest. Deux soldats sikhs furent placés sous mon
commandement ; ma consigne était de faire feu de mon
mousqueton en cas de danger. La garde centrale viendrait aussitôt à
mon aide. Mais comme le détachement était à plus de deux cents pas,
distance coupée de corridors et de passages sinueux, je doutais
fort qu’il puisse arriver à temps pour me secourir en cas d’une
véritable attaque.
« Eh bien, j’étais assez fier d’être chargé de cette petite
responsabilité ! Dame, j’étais une toute nouvelle recrue et
infirme par-dessus le marché. Pendant deux nuits, j’ai monté la
garde avec mes Punjaubees : deux grands gaillards au regard
farouche ! Mahomet Singh et Abdullah Khan, ainsi se
nommaient-ils, étaient deux vétérans de la guerre et ils s’étaient
battus contre nous à Chilian Wallah. Ils parlaient assez bien
l’anglais mais je ne pouvais en tirer grand-chose. Ils préféraient
se tenir à l’écart et jacasser entre eux toute la nuit dans leur
étrange dialecte sikh. Quant à moi, je me tenais au-dessus du
portail, regardant le large serpentin du fleuve s’étalant en
contrebas, ainsi que les lumières clignotantes de la grande ville.
Le roulement des tambours et des tam-tams, les cris et les
hurlements des rebelles ivres d’opium et de vacarme, se chargeaient
de nous rappeler la nuit durant, le danger qui nous guettait de
l’autre côté du fleuve. Toutes les deux heures, un officier faisait
la ronde pour s’assurer que tout allait bien.
« Pour ma troisième nuit de garde, le temps était
sombre : il tombait une pluie fine et pénétrante ;
c’était pénible ! J’essayai à maintes reprises d’engager la
conversation avec les sikhs, mais sans grand succès. À deux heures
du matin, la ronde passa, dissipant un moment la fatigue de la
nuit. Désespérant de faire parler mes deux hommes, je sortis ma
pipe et posai mon mousqueton à côté de moi pour gratter une
allumette. En un instant, les deux sikhs furent sur moi. L’un
s’empara de mon arme et la pointa sur moi, l’autre brandit un grand
couteau près de ma gorge, jurant entre ses dents qu’il m’égorgerait
si je faisais un pas.
« Ma première pensée fut qu’ils étaient d’accord avec les
rebelles, et que c’était le commencement d’un assaut. Si notre
porte passait entre les mains des cipayes, le fort tombait ;
quant aux femmes et aux enfants, ils seraient traités comme à
Cawnpore. Peut-être allez-vous penser, messieurs, que je veux me
donner un beau rôle. Je vous jure pourtant que, pensant à ce que
serait un tel massacre, j’ouvris la bouche, bien que sentant la
pointe du couteau sur la gorge, avec la femme intention de crier,
ne serait-ce qu’une fois pour alerter la garde centrale. L’homme
qui me tenait sembla lire mes pensées. Au moment où je prenais mon
souffle, il murmura : « Pas un bruit ! Rien à
craindre pour le fort. Il n’y a pas de chiens de rebelles de ce
côté » Sa voix sonnait sincère. Je savais que si j’élevais la
voix, j’étais un homme mort. Je pouvais le voir dans les yeux bruns
de l’homme. J’attendis donc en silence pour savoir ce qu’ils me
voulaient.
« Écoute-moi, sahib, dit Abdullah Khan, le plus grand et le
plus féroce des deux. Maintenant, tu vas choisir : ou avec
nous, ou la mort. La chose est trop importante pour nous ;
nous n’hésiterons devant rien ! Ou bien tu es avec nous, cœur
et âme, et tu le jures sur la croix des chrétiens ; ou bien,
nous jetterons ton corps dans le fossé et nous rejoindrons nos
frères dans l’armée rebelle. Il n’y a pas d’autre alternative. Que
décides-tu ? La vie ou la mort ! Nous ne pouvons pas te
donner plus de trois minutes, car il faut que tout soit fini avant
la prochaine ronde.
« – Comment puis-je décider ! dis-je. Vous ne m’avez pas
dit ce que vous voulez de moi. Mais si la sécurité de la forteresse
est en jeu, alors vous pouvez m’égorger tout de suite ! Je
préférerais cela.
« – On n’a absolument rien contre la citadelle ! répondit
Khan. Nous te demandons d’œuvrer avec nous pour la même chose qui
amène ici tes compatriotes. Nous te demandons d’être riche. Si tu
acceptes d’être avec nous ce soir, nous te jurons sur la lame du
poignard et par les trois vœux qu’aucun sikh n’a jamais
transgressés, que tu auras une part équitable du butin : il te
reviendra un quart du trésor. Nous ne pouvons mieux te dire.
« – De quel trésor s’agit-il donc ? demandai-je. J’ai
envie, autant que vous deux, d’être riche. Montre-moi ce qu’il faut
faire.
« – Alors tu vas jurer sur les ossements de ton père, sur
l’honneur de ta mère, sur la croix de ta foi, de ne parler contre
nous ou de lever la main sur nous ni maintenant ni plus tard.
« – Je le jurerai à la condition que le fort ne soit pas en
danger.
« – alors mon camarade et moi te jurerons que tu auras un quart
du trésor, lequel sera divisé également entre nous quatre.
« – Mais nous ne sommes que trois ! dis-je.
« – Non, il y a la part de Dost Akbar. J’ai le temps de
t’expliquer ce dont il s’agit en l’attendant. Tiens-toi à la
poterne, Mahomet Singh et fais le guet. Je vais tout te raconter,
sahib, parce que je sais que les Européens tiennent leurs serments
et que je puis avoir confiance en toi. Si tu avais été un de ces
vils Hindous et quand bien même tu aurais prêté serment sur tous
les faux dieux de leurs temples, mon couteau serait entré dans ta
gorge, et ton corps précipité dans le fleuve. Mais le sikh connaît
l’Anglais et l’Anglais comprend le sikh. Écoute donc ce que je vais
te dire.
« – Il existe dans les provinces du Nord, un rajah qui possède
de grandes richesses bien que ses terres soient peu étendues. Il en
doit la plus grande partie à son père, mais il en a accumulé
lui-même, car il est avare et il préfère entasser son or plutôt que
de le dépenser. Quand commença la rébellion, il s’arrangea pour
rester en bons termes avec le lion et le tigre ; avec les
cipayes et les Anglais. Bientôt, pourtant, il lui sembla que les
hommes blancs allaient être chassés. De l’Inde entière ne
parvenaient des nouvelles que de leurs défaites et de leurs morts.
Mais c’était un homme prudent, et il s’arrangea de telle sorte que,
quel que fût le cours des événements, il ne perde pas plus de la
moitié de son trésor. Il garda l’or et l’argent dans les caves de
son palais. Mais il mit dans un coffre de fer ses pierres les plus
précieuses et ses plus belles perles ; il les confia à un
serviteur fidèle qui devait se présenter ici comme un marchand et
garder la cassette en attendant que la paix soit rétablie. De cette
manière, si les rebelles triomphaient il lui resterait son or. Mais
si les Anglais reprenaient le pouvoir, ses joyaux lui resteraient.
Après avoir ainsi divisé son magot, il se rangea du côté des
cipayes qui étaient en force aux frontières de sa province.
Remarque bien, sahib, qu’en faisant ainsi, ses biens revenaient de
droit à ceux qui sont restés fidèles.
« – Ce prétendu marchand qui a voyagé sous le nom de Achmet est
maintenant dans la ville d’Agra ; il désire pénétrer dans la
forteresse. Il voyage en compagnie de mon frère de lait, Dost
Akbar, qui connaît son secret. Celui-ci lui a promis de le conduire
cette nuit à une des poternes latérales du fort ; il a choisi
la nôtre. Ils se présenteront donc d’une minute à l’autre.
L’endroit est désert, et personne n’est au courant de sa venue. Le
monde n’entendra plus jamais parler du marchand Achmet ; mais
le grand trésor du rajah sera partagé entre nous. Qu’en dis-tu,
sahib ? »
« Dans le Worcestershire, la vie d’un homme semble sacrée.
Mais on ne raisonne plus sous le même angle lorsque le feu et le
sang vous cernent de tous côtés et que la mort vous guette à chaque
pas. Que le marchand vive ou soit assassiné m’importait aussi peu
que le destin d’un insecte. En revanche, l’idée du trésor me
conquit. J’imaginais déjà tout ce que je pourrais faire en rentrant
au pays ; la famille regarderait avec étonnement ce vaurien
qui rentrait des Indes avec les poches pleines d’or. Ma décision
fut vite prise. Mais Abdullah Khan, pendant que j’hésitais, tenta
de me convaincre.
« Réfléchis, sahib, que si cet homme est pris par le
commandant, il sera pendu ou fusillé et ses joyaux seront
confisqués par le gouvernement. Personne n’en sera plus riche d’une
roupie ! Mais si nous le capturons, nous confisquerons par
nous-mêmes le trésor. Les joyaux seront aussi bien dans nos mains
que dans les coffres du gouvernement. Il y en a assez pour faire de
chacun de nous un homme riche et puissant. Personne ne connaît
l’affaire ; nous sommes coupés du reste du monde. Quels
risques courons-nous ? Allons, sahib, dis-moi maintenant si tu
es avec nous, ou si nous devons te compter comme un ennemi.
« – Je suis avec vous cœur et âme ! dis-je.
« – Voilà qui est bien ! répondit-il en me tendant mon
mousqueton. Tu vois que nous avons confiance en toi. Je sais que
ton serment, pas plus que le nôtre, ne peut être délié. Il ne nous
reste plus qu’à attendre la venue de mon frère et du marchand.
« – Ton frère sait donc ce que tu vas faire ?
demandai-je.
« – C’est lui qui a conçu ce plan. Allons à la porte partager le
guet avec Mahomet Singh. »
« La pluie tombait toujours sans interruption ; la
mousson commençait ; des nuages lourds et sombres dérivaient à
travers le ciel. Il était difficile de voir à plus d’un jet de
pierre. Un fossé s’étendait devant la porte que nous gardions, mais
il était presque asséché par endroits et on pouvait le franchir
facilement. Je trouvai bizarre d’être là, à côté de ces deux
sauvages Punjaubees, attendant un homme qui courait à la mort.
« J’aperçus soudain, de l’autre côté du fossé, la lueur
d’une lanterne voilée. Elle disparut parmi les monticules, puis
redevint visible ; elle se rapprocha de nous.
« Les voici ! m’exclamai-je.
« – Tu lanceras le qui-vive, sahib, comme à l’ordinaire,
chuchota Abdullah. Ne lui donnons aucune cause d’inquiétude !
Envoie-nous à leur rencontre ; nous nous occuperons de lui
pendant que tu resteras ici à monter la garde. Tiens-toi prêt à
dévoiler la lanterne, afin que nous soyons sûrs que c’est bien
l’homme. »
« La lumière s’avançait en vacillant, s’arrêtant parfois
puis revenant à nouveau. Je pus enfin distinguer deux silhouettes
de l’autre côté du fossé. Je les laissai dégringoler la rive
abrupte, patauger à travers la mare, et remonter à demi l’autre
versant, avant de lancer le qui-vive.
« Qui va là ? dis-je d’une voix étouffée.
« – Des amis ! » répondit quelqu’un.
« Je découvris la lanterne, jetant sur eux un filet de
lumière. Le premier était un sikh gigantesque dont la barbe noire
descendait presque jusqu’à la taille. Ailleurs que dans les
cirques, je n’ai jamais vu d’hommes aussi grand. Son compagnon
était petit, rond et gras, porteur d’un grand turban jaune sur la
tête, et à la main il portait un paquet enveloppé d’un châle. Il
tremblait de peur ; ses mains frémissaient comme s’il avait la
fièvre et sa tête n’arrêtait pas de tourner de tous côtés ses
petits yeux vifs aux aguets, à la manière d’une souris s’aventurant
hors de son trou. J’eus froid dans le dos à la pensée de tuer cet
innocent, mais la pensée du trésor me redonna un cœur de marbre.
Lorsqu’il s’aperçut que j’étais européen, il poussa une petite
exclamation de joie et se mit à courir vers moi.
« Ta protection, sahib ! haleta-t-il. Ta protection
pour le malheureux marchand Achmet. J’ai voyagé à travers
Rajpootana afin de me mettre sous la protection du fort d’Agra.
J’ai été volé et battu et trompé parce que j’étais l’ami des
Anglais. Bénie soit cette nuit qui amène à nouveau la sécurité pour
moi et mes pauvres biens.
« – Qu’y a-t-il dans ce paquet ? demandai-je.
« – Une boîte en fer, répondit-il. Elle ne contient qu’une ou
deux affaires de famille ; des choses insignifiantes qui n’ont
de valeur pour personne, mais que je serais désolé de perdre.
Cependant, je ne suis pas un mendiant et je te récompenserai, jeune
sahib et ton gouverneur aussi, s’il me donne l’abri que je
demande. »
« Je n’étais plus assez sûr de moi pour lui parler encore.
Plus je regardais ce visage bouffi et apeuré, plus il me semblait
difficile de le tuer ainsi de sang-froid. Il fallait en finir au
plus vite.
« Amenez-le à la garde principale, dis-je »
« Les deux sikhs l’encadrèrent, tandis que le géant suivait
derrière. Ils s’engagèrent ainsi dans le sombre passage. Jamais
homme ne fut plus étroitement enserré par la mort. Je demeurai sur
les remparts avec la lanterne.
« Je pouvais entendre la cadence des pas résonner le long
du corridor désert. Soudain, ce fut le silence ; puis, des
voix, le bruit confus d’une bagarre, des coups assourdis. Un
instant plus tard, j’entendis à ma grande horreur des pas
précipités se dirigeant dans ma direction et la respiration
bruyante d’un homme en train de courir. Je dirigeai ma lanterne en
bas vers le long passage rectiligne ; et je vis le gros homme,
courant comme le vent, le visage ensanglanté ; le grand sikh à
la barbe noire le talonnait, bondissant comme un tigre et la lame
d’un couteau brillait dans sa main. Je n’ai jamais vu un homme
courir aussi vite que ce petit marchand : il distançait le
sikh ! Je me rendis compte que s’il passait et parvenait à
l’air libre, il pourrait encore se sauver. Mon cœur compatit pour
lui mais, à nouveau, la pensée du trésor m’endurcit de cynisme. Je
lançai mon fusil entre ses jambes quand il fila devant moi et il
boula sur lui-même comme un lapin atteint d’une décharge. Avant
qu’il ait pu se relever, le sikh était sur lui et lui plongeait par
deux fois le couteau dans le dos. L’homme ne bougea pas, ne poussa
pas un seul gémissement ; il demeura là où il était tombé.
J’ai pensé depuis qu’il s’était peut-être rompu le cou dans sa
chute. Vous voyez, messieurs, que je tiens ma promesse. Je vous
raconte l’affaire exactement comme elle s’est passée, que ce soit
ou non en ma faveur. »
Il se tut et tendit ses mains attachées vers le verre de whisky
que Holmes lui avait préparé. J’avoue que personnellement, cet
homme m’inspirait la plus grande horreur ; non seulement à
cause de ce meurtre accompli de sang-froid auquel il avait été
mêlé, mais plus encore par la manière nonchalante et dégagée avec
laquelle il nous en avait fait la narration. Quel que fût le
châtiment qui l’attendait, je ne pourrais jamais ressentir pour lui
la moindre sympathie ! Assis, les coudes sur les genoux,
Sherlock Holmes et Jones paraissaient profondément intéressés par
l’histoire ; mais la même répulsion était peinte sur leurs
visages. Small le remarqua peut-être, car c’est avec un certain
défi dans la voix qu’il reprit :
« Bien sûr, bien sûr, tout cela est fort blâmable !
Mais je voudrais tout de même savoir combien de gens, à ma place,
auraient refusé une part du butin en sachant que pour toute
récompense de leur vertu, ils seraient égorgés ! D’ailleurs
depuis qu’il avait pénétré dans la forteresse, c’était ma vie ou la
sienne. S’il s’en était sorti, toute l’affaire aurait été mise en
lumière. Je serais passé devant le tribunal militaire et
probablement fusillé, car en ces temps troublés, les gens n’étaient
pas très indulgents.
– Continuez votre histoire, coupa Holmes.
– Eh bien, nous transportâmes le corps, Abdullah, Akbar et moi.
Et bon poids qu’il faisait, malgré sa petite taille ! Mahomet
Singh fut laissé en garde de la porte. Les sikhs avaient déjà
préparé un endroit. C’était à quelque distance, à travers un
tortueux passage donnant sur un grand hall vide dont les murs de
brique s’effondraient par endroits. Le sol de terre battue s’était
affaissé là pour former une tombe naturelle. Nous y laissâmes
Achmet le marchand ; nous le recouvrîmes des briques
descellées. Puis nous retournâmes au trésor.
« Il était resté à l’endroit où l’homme avait été attaqué
en premier lieu. Le coffre, c’est celui qui se trouve sur votre
table. Une clef pendait, attachée par une corde en soie à cette
poignée forgée sur le dessus. Nous l’ouvrîmes et la lumière de la
lanterne se refléta sur une collection de joyaux comme j’en avais
rêvé ou lu l’histoire quand j’étais un petit garçon à Pershore.
Leur éclat nous aveuglait. Après nous être rassasié les yeux de ce
spectacle, nous sortîmes tout du coffre pour établir la liste de
son contenu. Il y avait là cent quarante-trois diamants de la plus
belle eau ; l’un d’eux, appelé, je crois, « Le Grand
Mongol » est considéré comme la seconde plus grosse pierre du
monde. Il y avait également quatre-vingt-dix-sept émeraudes et cent
soixante-dix rubis, mais dont certains étaient de petite taille.
Nous dénombrâmes en outre deux cent dis saphirs, soixante et une
agates, et une grande quantité de béryls, onyx, turquoises et
autres pierres. Je me suis documenté sur les gemmes, mais à cette
époque j’ignorais la plupart de ces noms. Enfin il y avait près de
trois cents perles, toutes très belles ; douze d’entre elles
étaient serties sur une petite couronne d’or. Je ne sais comment
ces douze-là furent retirées du coffre ; mais je ne les ai pas
retrouvées.
« Après avoir compté nos trésors, nous les replaçâmes dans
le coffre que nous apportâmes à la poterne afin de les montrer à
Mahomet Singh. Là, fut renouvelé le serment solennel de garder le
secret et de ne jamais nous trahir. Il fut convenu que le butin
serait planqué dans un endroit sûr jusqu’à ce que la paix soit
revenue dans le pays ; après quoi nous le partagerions
également entre nous. Il était inutile d’effectuer ce partage
maintenant, car si jamais des gemmes d’une telle valeur étaient
trouvées sur nous, cela paraîtrait suspect ; d’autre part,
nous ne disposions pas de logements personnels, ni d’aucun endroit
où nous puissions les cacher. Le coffre fut donc transporté dans le
hall où reposait le corps d’Achmet ; un trou fut ménagé dans
le mur le mieux conservé et le trésor y fut placé et recouvert par
des briques. Après avoir soigneusement repéré l’emplacement, je
dessinai le lendemain quatre plans, un pour chacun d’entre nous et
mis au bas Le Signe des Quatre ; nous nous étions en effet
promis que chacun agirait toujours pour le compte de tous, afin que
l’égalité soit préservée. Voilà un serment que je n’ai jamais
rompu, je puis le jurer la main sur le cœur.
« Il est inutile, messieurs, de vous raconter ce qu’il
advint de la rébellion. Après que Wilson se fut emparé de Delhi et
que Sir Colin eut dégagé Lucknow, la révolte eut les reins brisés.
Des renforts ne cessaient d’affluer. Une colonne volante sous les
ordres du colonel Greathed parvint jusqu’à Agra, et en chassa les
rebelles. La paix semblait lentement s’étendre sur le pays. Nous
espérions tous les quatre que le moment était proche où nous
pourrions partir en toute sécurité avec notre part du butin. Mais
en un instant, nos espoirs s’effondrèrent. Nous fûmes arrêtés pour
le meurtre d’Achmet.
« Voici comment cela se produisit. Le rajah avait remis les
joyaux entre les mains d’Achmet, parce qu’il savait que celui-ci
était un homme dévoué. Mais en Orient, les gens sont très méfiants.
Que fit alors le rajah ? Il prit un deuxième serviteur encore
plus digne de confiance et le chargea d’espionner Achmet, de le
suivre comme une ombre et de ne jamais le perdre de vue. Il le
suivit donc cette nuit-là, et le vit passer la poterne du fort.
Pensant évidemment qu’il y avait trouvé refuge, il se fit admettre
le jour suivant, mais ne parvint pas à retrouver la trace d’Achmet.
Cela lui sembla si étrange qu’il en parla à un sergent qui fit
parvenir l’histoire jusqu’aux oreilles du commandant. Une recherche
approfondie fut rapidement organisée et le corps fut découvert.
Ainsi, au moment même où nous croyions tout danger écarté, nous
fûmes tous quatre saisis et jugés pour meurtre ; trois d’entre
nous, parce que nous avions été de garde cette nuit-là et le
quatrième parce que l’on savait qu’il avait été en compagnie de la
victime. Il ne fut pas question des joyaux durant tout le procès.
Le rajah avait été déposé et exilé et personne ne portait d’intérêt
particulier à cette question. Les trois sikhs furent condamnés à la
détention perpétuelle et moi à la peine de mort ; ma sentence
fut ensuite commuée en détention perpétuelle.
« Nous nous trouvions ainsi dans une situation plutôt
bizarre ! Nous étions là, tous quatre, enchaînés par la
cheville et presque sans espérance alors que nous connaissions un
secret qui, si nous avions pu l’utiliser, nous aurait permis de
mener une existence de seigneur. Il y avait de quoi se ronger le
cœur d’être à la merci des coups de pied et des coups de poing de
n’importe quel garde imbécile, de boire de l’eau et de ne manger
que du riz, alors qu’une fortune fabuleuse attendait simplement
qu’on veuille bien la prendre. Cela aurait pu me rendre fou. Mais
j’ai toujours été plutôt obstiné. J’ai tenu bon, attendant des
jours meilleurs.
« Ceux-ci semblèrent enfin se dessiner. Je fus transféré
d’Agra à Madras et de là à l’île Blair dans les Andaman. Ce camp
comptait très peu de bagnards blancs et, comme je m’étais toujours
bien conduit, j’eus bientôt droit à une sorte de régime privilégié.
Il me fut donné une hutte à Hope Town, village situé au flanc du
mont Harriet, et on m’y laissa relativement tranquille. C’est un
endroit morne, dévasté par les fièvres et cerné de toutes parts par
la jungle infestée de sauvages toujours prêts à décocher un de
leurs dards empoisonnés lorsque l’occasion d’une cible blanche se
présente. Il y avait des tranchées à creuser, des remblais à
construire, des plantations à aménager et des dizaines d’autres
choses à faire. Nous trimions donc tout le jour, mais le soir on
nous laissait un peu de temps libre. Entre autres fonctions,
j’étais chargé de distribuer les médicaments ; j’acquis ainsi
quelques connaissances médicales. J’étais sans cesse à l’affût
d’une possibilité d’évasion. Mais la plus proche terre était à des
centaines de kilomètres de notre île, et le vent souffle rarement
par là. L’entreprise s’avérait donc très difficile.
« Le médecin, docteur Somerton, était un jeune homme
sportif et bon enfant. Les autres jeunes officiers se réunissaient
souvent chez lui dans la soirée pour une partie de cartes.
L’infirmerie où je préparais mes drogues était située à côté de
leur pièce sur laquelle donnait un petit guichet. Souvent, lorsque
je me sentais seul, j’éteignais la lumière de l’infirmerie et me
postais près du guichet d’où je pouvais les entendre et les voir
jouer. Il y avait le major Sholto, le capitaine Morstan et le
lieutenant Bromley Brown, tous trois commandants des troupes
indigènes. Le médecin était là, naturellement, ainsi que deux ou
trois administrateurs du pénitencier ; ces derniers, joueurs
habiles, endurcis, faisaient des parties adroites et sans risque.
Cela donnait des réunions bien agréables.
« Une chose me frappa très vite : les civils gagnaient
toujours aux dépens des militaires. Remarquez que je ne dis pas
qu’il y avait tricherie, mais le fait est là. Ces fonctionnaires de
la prison n’avaient fait que jouer aux cartes depuis leur
nomination aux Andaman et chacun connaissait parfaitement la façon
de jouer des autres. Les militaires jouaient juste pour passer le
temps et jetaient leurs cartes n’importe comment. Nuit après nuit,
les officiers sortaient de table un peu plus pauvres et plus ils
perdaient, plus ils s’acharnaient au jeu. Le major Sholto était le
plus atteint. Au début, il jouait de l’argent liquide mais bientôt,
il s’endetta lourdement et signa des reconnaissances de dettes. Il
gagnait parfois quelques mains, histoire de reprendre courage, puis
la chance se retournait à nouveau contre lui : pire qu’avant.
Il errait tout le jour, sombre comme un orage ; et il se mit à
boire plus qu’il n’aurait dû.
« Une nuit, il perdit encore davantage qu’à l’ordinaire.
J’étais assis dans ma hutte lorsque le capitaine Morstan et lui,
regagnant leur demeure, passèrent à proximité. C’étaient des amis
de cœur, ces deux-là ! On les voyait toujours ensemble. Le
major se lamentait sur ses pertes.
« C’est la fin, Morstan ! soupira-t-il en passant
devant ma hutte. Il va falloir que je démissionne. Je suis un homme
ruiné.
« – Allons, ne dites pas de bêtises, mon vieux ! dit
l’autre en lui tapant sur l’épaule. J’ai aussi de la déveine,
moi-même, mais… »
« C’est tout ce que je pus entendre ; cela me donna à
réfléchir. Deux jours plus tard, le major se promenait sur le bord
de la plage ; je tentai ma chance.
« Je désire avoir votre avis, major, dis-je.
« – Oui ! Eh bien, à quel sujet ? demanda-t-il en
retirant son cigare de la bouche.
« – Je voudrais vous demander, monsieur, à quelles autorités
devrait être remis un trésor caché ? Je sais où se trouve plus
d’un demi-million. Comme je ne puis l’utiliser moi-même, je pense
que la meilleure chose à faire est sans doute de le remettre aux
autorités. Ce geste me vaudrait peut-être une réduction de
peine ?
« – Un demi-million, Small ? balbutia-t-il tout en
m’observant avec attention pour voir si je parlais
sérieusement.
« – Au moins cela, monsieur ; en perles et pierres
précieuses. Il est à la portée de n’importe qui. Le plus curieux
est que le vrai propriétaire ayant été proscrit, il n’a plus aucun
titre sur ce trésor, qui appartient ainsi au premier venu.
« – Au gouvernement, Small ! bégaya-t-il. Au
gouvernement.¨ »
« Mais il le dit d’une manière si peu convaincue que je sus
avoir gagné la partie.
« Vous pensez, monsieur, que je devrais donc donner tous
les renseignements au gouverneur général ? dis-je
tranquillement.
« – Ah ! mais il ne faut pas agir avec précipitation ;
vous pourriez le regretter. Racontez-moi tout, Small. Quels sont
les faits ? »
« Je lui racontai toute l’histoire, changeant toutefois
quelques détails afin qu’il ne puisse identifier les endroits.
Lorsque j’eus fini, il resta immobile, perdu dans ses pensées. Je
pouvais voir par ses lèvres crispées qu’un combat se déroulait en
lui.
« C’est une affaire très importante, Small, dit-il enfin.
N’en parlez à personne. Je vous reverrai bientôt. »
« Quarante-huit heures plus tard, le capitaine Morstan et
lui vinrent, lanterne à la main, me voir dans ma hutte au plus
profond de la nuit.
« Je voudrais que le capitaine entende l’histoire de votre
propre bouche, Small », dit-il.
« Cela sonne juste, eh ? dit-il. Cela vaut la peine
d’essayer, non ?
« Le capitaine Morstan opina de la tête.
« Écoutez-moi, Small, dit le major. Nous en avons parlé,
mon ami et moi, et nous avons conclu qu’un tel secret ne concernait
vraiment pas le gouvernement. Il me semble que cela vous regarde
seul, et que vous avez le droit d’en disposer comme il vous plaît.
La question qui se pose est maintenant celle-ci : quelles sont
vos conditions ? Nous pourrions peut-être les accepter, ou
tout au moins en discuter pour voir si l’on peut parvenir à un
arrangement. »
« Il s’efforçait de parler d’une manière froide et
détachée, mais ses yeux brillaient de convoitise et
d’excitation.
« À ce sujet, messieurs, un homme dans ma situation ne peut
demander qu’une seule chose, répondis-je, m’efforçant moi aussi au
calme, mais tout aussi excité que lui. Je vous demanderai de
m’aider à gagner ma liberté et celle de mes trois compagnons. Nous
vous donnerions alors un cinquième du trésor à vous partager.
« – Hum ! dit-il. Un cinquième ! Cela n’est pas très
tentant.
« – Cela représente tout de même cinquante mille livres
chacun ! dis-je.
« – Mais comment pouvons-nous vous donner la liberté ? Vous
savez très bien que vous demandez l’impossible.
« – Pas du tout, répondis-je. J’ai réfléchi à la question jusque
dans les moindres détails. Le seul obstacle à notre évasion est
l’impossibilité d’obtenir un bateau capable d’un tel voyage et des
provisions en quantité suffisante. Or, il y a à Calcutta ou Madras
nombre de petits yachts ou yoles qui nous conviendraient
parfaitement. Il vous suffira d’en amener un. Nous monterons à bord
pendant la nuit ; et vous n’auriez rien d’autre à faire qu’à
nous laisser en un point quelconque de la côte indienne.
« – S’il n’y avait que l’un de vous… murmura-t-il.
« – Ce sera tous les quatre ou personne ! nous l’avons
juré. Nous devons toujours agir ensemble tous les quatre.
« – Vous voyez, Morstan, dit-il, Small tient ses promesses. Il
reste fidèle à ses amis. Je pense que nous pouvons avoir
entièrement confiance en lui.
« – C’est une sale affaire ! répondit l’autre. Mais comme
vous dites, l’argent nous dédommagera largement de notre
carrière.
« – Eh bien, Small, dit le major, nous devons, je pense, essayer
de remplir vos conditions. Mais, bien entendu, il nous faut d’abord
être certains de la véracité de votre histoire. Dites-moi où est
caché le coffre ; j’obtiendrai une permission et je prendrai
le navire de ravitaillement pour aller voir sur place.
« – Pas si vite ! protestai-je, car je devenais plus
audacieux à mesure qu’il s’échauffait. Je dois obtenir le
consentement de mes trois camarades. Je vous le dis ; c’est
nous quatre ou personne.
« – C’est ridicule ! s’écria-t-il. Qu’est-ce que ces trois
Noirs ont à faire avec notre convention ?
« – Noirs ou bleus, dis-je, ils sont avec moi, et nous faisons
tout ensemble. »
« Eh bien, l’affaire se termina par une deuxième entrevue à
laquelle participaient Mahomet Singh, Abdullah Khan et Dost Akbar.
Nous discutâmes à nouveau la question et les détails furent enfin
arrangés. Nous donnerions à chacun des deux officiers un plan de la
partie du fort d’Agra qui nous intéressait, en indiquant le mur et
l’emplacement du trésor. Le major Sholto se rendrait aux Indes pour
vérifier notre histoire. S’il trouvait le coffre, il devait le
laisser en place et envoyer un petit yacht approvisionné pour un
voyage. L’embarcation mouillerait à quelque distance de l’île
Rutland à laquelle il nous faudrait parvenir. Après quoi, le major
reviendrait prendre ses fonctions. Le capitaine Morstan demanderait
à son tour une permission pour nous rencontrer à Agra. Le partage
final du trésor aurait alors lieu là-bas. L’officier prendrait sa
part et celle de Sholto. Les plus solennels serments que l’esprit
peut concevoir et la bouche proférer scellèrent notre accord. Muni
de papier et d’encre, je travaillai toute la nuit. Au matin, les
deux plans étaient faits et paraphés du Signe des Quatre,
c’est-à-dire, Abdullah, Akbar, Mahomet et moi.
« Je dois vous lasser avec ma longue histoire, messieurs.
Je sais que mon ami, M. Jones, est impatient de me mettre en
cellule ; aussi je serai aussi bref que possible. L’infâme
Sholto partit pour l’Inde, mais ne revint jamais. Le capitaine
Morstan, peu de temps après son départ, me montra son nom sur une
liste de passagers en route pour l’Angleterre. Son oncle était
mort, lui laissant une fortune ; il avait quitté l’armée. Et
pourtant, voilà comment il s’abaissa à traiter cinq hommes !
Morstan partit pour Agra quelque temps plus tard et découvrir,
comme nous le pensions, que le trésor n’était plus là. Le gredin
l’avait volé sans remplir les conditions en échange desquelles nous
lui avions livré le secret. Depuis ce jour, j’ai vécu seulement
pour me venger. J’y pensais le jour et j’en rêvais la nuit. Cela
devint chez moi une obsession dévorante. Plus rien ne
m’importait ; ni les lois, ni la pendaison. M’évader,
retrouver Sholto, glisser ma main autour de son cou, je n’avais que
cette pensée en tête. Le trésor d’Agra, en comparaison de la haine
meurtrière que je vouais à Sholto, perdait à mes yeux de son
importance.
« Eh bien, je me suis fixé pas mal de buts dans ma vie, et
je les ai toujours atteints ! Mais de longues, longues années
passèrent avant que l’occasion puisse se présenter. Je vous ai dit
que j’avais un peu appris à soigner. Un jour que le docteur
Somerton était couché avec les fièvres, un groupe de prisonniers
ramassa dans les bois un petit insulaire andaman et me l’amena.
Gravement malade, il s’était rendu en un endroit isolé pour mourir.
Bien qu’il fût aussi venimeux qu’un jeune serpent, je le pris en
main et parvins à le guérir. Deux mois après il parvenait à marcher
mais, s’étant attaché à moi, il repartit sans plaisir dans les bois
et revint sans cesse rôder autour de ma hutte. J’appris un peu son
dialecte, ce qui ne fit qu’accroître son affection.
« Tonga, c’est ainsi qu’il s’appelait, possédait un grand
canoë qu’il utilisait à merveille. Lorsque je fus convaincu que ce
petit homme m’était tout dévoué et qu’il était prêt à faire
n’importe quoi pour me servir, j’entrevis une possibilité
d’évasion. Je lui en parlai. Il lui faudrait amener son bateau la
nuit près d’un débarcadère désaffecté qui n’était jamais gardé et
emporter plusieurs outres d’eau, le plus possible de yams, noix de
coco et patates douces.
« Il était fidèle et sincère, ce petit Tonga ! Jamais
homme n’eut compagnon plus dévoué. Il amena son embarcation au quai
la nuit indiquée. Mais le hasard voulut qu’un garde se trouvât
là ; c’était un vil Pathan qui n’avait cessé de m’insulter et
de me nuire. J’avais fait le vœu de me venger et maintenant la
chance s’offrait à moi. C’était comme si le destin l’avait
expressément placé sur mon chemin afin que je puisse payer ma dette
avant de quitter l’île. Il se tenait sur le remblai, me tournant le
dos, sa carabine en bandoulière. Je cherchai autour de moi un roc
avec lequel lui casser la tête, mais je n’en vis aucun.
« Une étrange pensée me traversa alors l’esprit. Je m’assis
sans bruit dans l’obscurité et défis ma jambe de bois. En trois
grands sauts, je fus sur lui. Il mit sa carabine à l’épaule, mais
je le frappai de plein fouet et lui défonçai le crâne. Le pilon est
fendu à l’endroit où j’ai tapé, vous pouvez voir. Nous nous
écroulâmes tous les deux, car je ne pus garder mon équilibre. Mais
quand je me relevai, lui resta étendu. Je me dirigeai vers le
bateau ; une heure plus tard nous étions déjà loin en mer.
Tonga avait emmené tout ce qu’il possédait sur terre, ses armes et
ses dieux. Il avait entre autres, une longue lance en bambou et
quelques nattes en fibre de cocotier, avec lesquelles je
confectionnai une sorte de voile. Dix jours durant, nous naviguâmes
au hasard, espérant que la chance nous sourirait. Le onzième, un
cargo nous récupéra. Il transportait des pèlerins malais de
Singapour à Jiddah. C’était une foule étrange ! Tonga et moi
parvînmes bientôt à nous mêler à eux. Ils avaient en commun une
précieuse qualité : ils ne posaient pas de questions et nous
laissaient tranquilles.
« Mais s’il fallait vous raconter toutes les aventures par
lesquelles nous sommes passés, mon petit copain et moi, vous
demanderiez grâce, car il me faudrait vous garder ici jusqu’au
matin. Nous voyageâmes un peu partout dans le monde. Il surgissait
toujours quelque chose pour nous empêcher d’arriver à Londres. Mais
jamais durant ce temps, je ne perdais de vue mon but. Je rêvais de
Sholto la nuit. Pourtant, enfin, nous nous trouvâmes un jour en
Angleterre ; il y a de cela trois ou quatre ans. Il ne fut pas
très difficile de découvrir où il vivait et je me mis en quête de
savoir s’il avait vendu le trésor ou s’il le possédait encore. Je
me liai avec quelqu’un qui pouvait m’aider. Je ne donne pas de
noms, car je ne tiens pas à mettre qui que ce soit dans le bain.
J’appris bientôt que Sholto avait encore les joyaux. Je tentai de
bien des façons de parvenir jusqu’à lui ; mais il était rusé,
méfiant, et il y avait toujours deux anciens boxeurs, en plus de
ses fils et de son khitmutgar, pour le garder.
« Puis un jour, j’appris qu’il se mourait. Je me précipitai
dans le jardin, furieux qu’il échappe ainsi à mes griffes.
Regardant par la fenêtre, je le vis, étendu sur son lit, ses deux
fils de chaque côté. Je serais entré et j’aurais tenté le tout pour
le tout contre eux trois, mais je vis sa mâchoire tomber et je sus
qu’il venait de mourir. Je pénétrai dans sa chambre pendant la nuit
pour fouiller ses papiers dans l’espoir d’y trouver une indication
concernant le trésor. Il n’y avait pas un mot là-dessus ! Je
m’en retournai amer et furieux comme vous pouvez le penser. Mais
avant de partir, je pensai que mes amis sikhs seraient contents de
savoir que j’avais laissé une preuve de notre haine. J’inscrivis
donc le Signe des quatre, comme il était marqué sur les plans, et
l’accrochai sur sa poitrine. Ainsi, au moins Sholto ne serait pas
enseveli sans être marqué par les hommes qu’il avait volés et
trahis.
« Pour gagner notre vie à cette époque, nous parcourions
les foires et autres endroits où j’exhibais le pauvre Tonga, le
Noir cannibale. Il mangeait de la viande crue et exécutait ses
danses guerrières. Nous parvenions ainsi à toujours remplir de
petite monnaie mon chapeau en une journée de travail. J’avais
régulièrement des nouvelles de Pondichery Lodge. Quelques années
passèrent sans rien d’important ; on cherchait toujours le
trésor. Enfin vint le jour attendu si longtemps. Le coffre venait
d’être trouvé dans un faux grenier, au-dessus du laboratoire de
M. Bartholomew Sholto. J’accourus immédiatement et inspectai
les lieux. Mais je ne voyais pas comment, avec ma jambe de bois, je
pourrais me hisser jusque-là. La tabatière sur le toit me donna la
solution. Il m’apparut que la chose serait facile avec l’aide de
Tonga. Calculant tout en fonction de l’heure du dîner de
Bartholomew Sholto, j’amenai mon petit copain et lui enroulai une
longue corde autour de la taille. Il pouvait grimper comme un chat
et il parvint rapidement sur le toit. La malchance voulut que
Bartholomew Sholto fût encore dans sa chambre ; cela lui coûta
la vie. Tonga crut qu’en le tuant, il faisait quelque chose de très
bien ; en effet, lorsque je parvins dans la pièce, il se
promenait fier comme un paon. Il fut tout étonné lorsque je me
précipitai sur lui, corde en main et que je le maudis en le
traitant de petit démon sanguinaire. Je m’emparai du coffre au
trésor, le fis descendre par la fenêtre et suivis le même chemin
après avoir laissé sur la table Le Signe des Quatre pour montrer
que les joyaux était enfin revenus à ceux qui y avaient droit. Puis
Tonga ramena la corde à l’intérieur, ferma la fenêtre et reprit le
chemin par lequel il était venu.
« Je ne vois rien d’autre à vous dire. J’avais entendu un
marin vanter la vitesse de la chaloupe de Smith, l’Aurore.
Je pensai qu’elle serait bien pratique pour notre évasion. Je
m’arrangeai avec le vieux Smith qui devait recevoir une grosse
somme s’il nous amenait en sûreté jusqu’à notre navire. Il se
doutait évidemment qu’il y avait quelque chose de louche, mais sans
rien savoir de précis. Tout ceci est la vérité, messieurs. Et si je
vous fais ce récit, ce n’est pas pour vous distraire ; je n’ai
pas à être complaisant après ce que vous m’avez fait. Je pense
seulement que la meilleure défense que je puisse adopter est la
vérité absolue et sans réticence. Il faut que tout le monde sache
combien le major Sholto m’a abusé et que je suis innocent de la
mort de son fils.
– Voilà une histoire remarquable ! dit Sherlock Holmes. Et
dont les péripéties concordent parfaitement. Je n’ai absolument
rien appris de neuf dans la dernière partie de votre récit, sinon
que vous aviez apporté vous-même la corde ; cela je
l’ignorais. Incidemment, j’avais espéré que Tonga avait perdu tous
ses dards, mais il nous en a décoché un sur le bateau.
– Il les avait tous perdu, monsieur. Mais il lui restait celui
qui se trouvait alors dans sa sarbacane.
– Ah ! oui, bien sûr ! dit Holmes. Je n’avais pas
songé à cela.
– Avez-vous d’autres questions à me poser ? demanda
affablement le prisonnier.
– Je ne pense pas, merci ! répondit mon compagnon.
– Eh bien, Holmes ! dit Athelney Jones. Vous êtes un homme
à qui on aime faire plaisir et nous avons tous que vous êtes un fin
connaisseur du crime. Mais le devoir est le devoir et j’ai
transgressé bien des règles pour faire ce que vous et votre ami
m’avez demandé. Je me sentirai soulagé lorsque notre narrateur sera
en sûreté derrière les verrous. La voiture attend toujours et il y
a deux inspecteurs en bas. Je vous suis très obligé pour l’aide que
vous m’avez apportée tous les deux. Bien entendu, votre présence
sera requise lors du procès. Je vous souhaite le bonsoir.
– Bonsoir, messieurs ! dit Small.
– Vous d’abord, Small ! lança Jones prudemment comme ils
quittaient la pièce. Je ne veux pas vous laisser la chance
d’utiliser à nouveau votre jambe de bois comme vous l’avez fait
avec cet homme aux îles Andaman.
– Eh bien, voilà notre petit drame parvenu à sa conclusion,
remarquai-je après un instant de silence. Mais je crains, Holmes,
que ceci soit notre dernière affaire : Mlle Morstan m’a fait
l’honneur de m’accepter comme son futur mari. »
Il poussa un grognement des plus lugubres.
« J’en avais peur ! dit-il. Je ne peux vraiment pas
vous féliciter. »
Je fus un peu peiné.
« Avez-vous quelque raison de trouver mon choix
mauvais ? demandai-je.
– Absolument pas : c’est une des plus charmantes jeunes
femmes que j’aie jamais rencontrées ! Je pense qu’elle aurait
pu être très utile dans le genre de travail que nous faisons. Elle
a certainement des dispositions ; témoin la façon dont elle a
conservé ce plan d’Agra entre tous les autres papiers de son père.
Mais l’amour est tout d’émotion. Et l’émotivité s’oppose toujours à
cette froide et véridique raison que je place au-dessus de tout.
Personnellement, je ne me marierai jamais de peur que mes jugements
n’en soient faussés.
– J’espère pourtant que ma raison surmontera cette épreuve,
dis-je en riant. Mais vous avez l’air fatigué, Holmes !
– La réaction ! Je vais être comme une épave toute une
semaine.
– Il est étrange, dis-je, que ce que j’appellerais paresse chez
un autre homme, alterne chez vous avec ces accès de vigueur et
d’énergie, débordantes.
– Oui, répondit-il. Il y a en moi un oisif parfait et un
gaillard plein d’allant. Je pense souvent à ces vers du vieux
Gœthe : Schade dass die Natur nur einen Mensch aus dir
schuf. Den zum würdigen Mann war und üm Schelmen der Stoff.
(« Il est dommage que la nature n’ait fait de toi qu’un seul
homme. Toi qui avais l’étoffe d’un saint et d’un brigand. » N.
D. T.)
– Mais pendant que j’y pense, Watson, à propos de cette affaire
de Norwood, vous voyez qu’ils avaient un complice dans la maison.
Ce ne peut être que Lal Rao, le maître d’hôtel. Ainsi, Jones pourra
se vanter d’avoir capturé tout seul un poisson dans son grand coup
de filet.
– Le partage semble plutôt injuste ! C’est vous qui avez
fait tout le travail dans cette affaire. À moi, il échoit une
épouse ; à Jones, les honneurs. Que vous reste-t-il donc, s’il
vous plaît ?
– À moi ? répéta Sherlock Holmes. Mais il me reste la
cocaïne, docteur !
Et il allongea sa longue main blanche pour se servir.
FIN
Notes de bas de page
Foonotes
[1] « On se moque toujours de ce que l’on ne comprend
pas. » N. D. T.
Chapitre 16
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